VOUS AVEZ DIT SINGULIERS ? 

Exposition collective organisée par le CRAC et le Musée M’an Jeanne, 

sous la direction de Jean-Louis Vetter 

 

au CHATEAU DU TREMBLAY, à FONTENOY (Yonne) 

Jeanine RIVAIS

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Participent à cette exposition :  (dans l’ordre où ils sont présentés dans le musée) Raymond RAYNAUD, Bruno MONTPIED, Ody SABAN, Danielle JACQUI, Jacky CHEVASSON (également représenté par des totems, dans la cour du château), Célia REY, Louis CHABAUD et Danielle LE BRICQUIR. 

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(de G. à D. )J. Chevasson, C. Rey, R. Reynaud, O Saban, JL Vetter, J. Rivais, G. Vetter, A. Escard, D. Le Bricquir. (Devant) L. Chabaud
(de G. à D. )J. Chevasson, C. Rey, R. Reynaud, O Saban, JL Vetter, J. Rivais, G. Vetter, A. Escard, D. Le Bricquir. (Devant) L. Chabaud

Jeanine Rivais et Jean-Louis Vetter, sculpteur et conservateur du musée : 

 

    J. R. : Jean-Louis Vetter, dans quel esprit avez-vous organisé  cette exposition d’Art singulier ? Est-ce pour une circonstance particulière, puisque vous exposez généralement des oeuvres d’Art dit "contemporain" ? 

    J.-L. V. : Il n’y a pas de circonstance particulière. Simplement, nous essayons d’être éclectiques, et de présenter un maximum d’aspects différents de la culture et des arts plastiques : nous avons pensé qu’il serait intéressant d’organiser cette année une exposition d’artistes singuliers ; ce que nous avions déjà fait, il y a une quinzaine d’années, avec Alain Bourbonnais. 

 

    J. R. : Nous voilà donc sous les auspices de M’an Jeanne? 

    J.-L. V. : Nous sommes, en effet, aux côtés de M’an Jeanne ; et cette manifestation  est un clin d’oeil à son musée ! 

 

    J. R. : Maintenant que cette magnifique exposition est déployée ; et puisque vous êtes l’auteur de ce déploiement, comment la définissez-vous? 

    J.-L. V. : Je n’ai pas de définition absolue. Vous savez que nous avons fait des choix, puisque nous avons travaillé avec vous et avec André Escard. Je dirai que nous avons invité sans a priori des artistes qui nous plaisaient sans qu’ils se rattachent à une tendance précise, mais parce qu’ils constituent un large éventail. Chacun montre ici sa personnalité, exprime fortement ce qu’il a à dire : Il est impossible de les confondre... 

 

    J. R. : Ils ont tout de même un point commun : leurs oeuvres sont très colorées ! 

    J.-L. V. : Oui, à part une partie des oeuvres d’Ody Saban : elle a voulu mettre quelques dessins en noir et blanc, pour se différencier des autres ! 

Il y a la couleur, la gaîté, je crois... 

 

    J. R. : Oui.  Vous avez réalisé là une très belle exposition ! 

    J.-L. V. : J’en suis très content, en effet ; tous les exposants semblent ravis ; et j’ai reçu beaucoup de compliments sur la présentation ! Cela me fait très plaisir, car une telle exposition représente un gros travail, que j’ai terminé, bien sûr, juste quelques minutes avant l’heure du vernissage ! 

 

   J. R. : Bravo pour la manière dont vous avez su générer une complète harmonie ; établir un suivi entre des talents divers ; et éviter les redites ! 

    J.-L. V. : Oui, j’ai voulu établir une succession harmonieuse et significative, chaque oeuvre appelant celle que j’ai placée à côté ; de façon que les artistes se valorisent les uns les autres... 

 

    J. R. : En même temps, vous avez su les isoler, de sorte que chacun ait son lieu, à la fois ouvert, effectivement, sur les autres ; et complètement personnalisé ! Et en plus, vous avez le soleil ! 

    J.-L. V. : Oui,  ce  qui  est  bien  pour  les   totems  de  Jacky   Chevasson ! Nous  espérons 

maintenant, un grand nombre de visiteurs ! 

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Jeanine Rivais et Ody Saban  (peintre et dessinatrice). 

 

    J. R. : Ody Saban, quelle définition donnez-vous de votre travail ? 

    O. S. : On nous appelle les “Singuliers”, mais moi je crois que l’on devrait parler à mon propos,  -les critiques qui écrivent sur mon travail le disent -   d’Art contemporain ! 

 

    J. R. :  En France, le mot “contemporain” a pris un autre sens : il désigne l’art actuel qui gravite autour  des circuits officiels, voire est installé  dans les musées ! 

    O. S. : Mais l’Art “contemporain” est celui qui est en train de vivre ; et nous n’avons pas moins de créativité que tous ces officiels ! 

 

    J. R. : Bien sûr ! Mais chacun est obligé de vivre avec son temps et les définitions de son époque... A moins d’être assez virulent pour bouleverser ces définitions ! Pour être optimiste, et peut-être vous rassurer, je crois que, vu la progression de l’Art singulier dans les mentalités, il est effectivement en train de s’imposer comme l’Art contemporain du XXIe siècle ! 

    O. S. : Je ne comprends pas ces nuances. Que signifient les mots “Art brut”, “Art singulier”? 

 

    J. R. : Dans le cas des huit exposants actuels du Tremblay, on ne peut pas parler d’Art brut, puisque la définition originelle impliquait une création asilaire, ou de gens complètement isolés des influences extérieures. Dans ce lieu, seule M’an Jeanne est une créatrice d’Art brut ! Vous, les exposants êtes des artistes singuliers... 

    Je voudrais maintenant  que vous énonciez  -indépendamment des articles qui ont été écrits dessus-  la définition que vous donnez de votre travail ? 

   O. S. : Je crois que je peins ma vie ! 

 

    J. R. : Cette réponse n’est pas suffisante ! 

    O. S. : Ma vie, au moment où je peins... Avec toujours, à l’arrière-plan, l’enfance... 

 

 

    J. R. : Si nous considérons l’une de vos oeuvres accrochées aux cimaises du Tremblay, quelle est sa relation au présent ? A votre vie ? 

    O. S. :  Je peux me rappeler, en la voyant, que j’étais amoureuse d’un homme, c’est pourquoi j’avais peint des scènes amoureuses. Toujours reviennent ma fille, mon visage, mon portrait. Je pars de là. Et puis, à partir de possibles suggestions extérieures, je vais multiplier les plages de ma création, parvenir à un titre, comme par exemple "Portrait de Breughel", etc. Cela m’amuse de mettre des titres, parfois à la suite des réactions de mes amis qui voient dans l’oeuvre ceci ou cela... 

 Je peins aussi des bouches, qui viennent de la culture turque, que je reprends... 

 

 

    J. R. : Quelle est pour vous la relation de ces bouches (je les avais d’ailleurs prises pour des coquillages...), avec vos origines turques ? 

    O. S. : Peut-être n’y en a-t-il pas ? Mais il y a des formes, nombreuses, avec lesquelles je me sens bien en tant que femme. Au niveau du plaisir de mon sexe, de ma peau, de ma tête. Il n’y  a rien de féministe dans cette démarche ; seulement un rapport des formes avec mon corps  ; ma relation avec la vie. Je me répète sans cesse que je ne dois pas me trahir ; que je dois exprimer ce qui est authentiquement moi... Et par voie de conséquence, ce qui peut concerner les autres femmes. Mais je ne pense pas à elles quand je crée, je pense à moi. 

 

 

    J. R. :  Vous avez souvent évoqué vos origines tiraillées entre Orient et Occident, entre catholicisme, islamisme et  judaïsme,  etc. 

    Dans cette exposition, qu’est-ce qui se rapporte à ce problème, à ce mélange des races et des influences ? 

    0. S. : J’emmerde tout le monde et je fais l’amour ! Les trois religions sont contre l’amour, sauf pour procréer ! Moi, je fais l’amour pour le plaisir physique ! A ce moment-là, j’aime l’Autre ! Je suis amoureuse du même homme depuis sept ans ; et je traduis mon sentiment d’aller vers lui, mon désir de lui... 

    Je suis lasse de ces influences des religions sur ma pensée... 

 

 

    J. R. : Vous êtes donc enfin psychologiquement et culturellement débarrassée des influences  originelles que vous subissiez ? 

    0. S. : J’aimerais en être sûre ! Mais au fond, je suis persuadée de ne pas l’être ! Je veux pourtant cesser de me sentir toute seule face à ces influences ; de me sentir “ailleurs” où que j’aille ; et être enfin moi-même ! 

    Les seules choses qui peuvent donc me sauver, sont l’amour, ma fille, et ma peau ! 

 

 

    J. R. : Qu’est-ce qui détermine que vous fassiez l’amour en noir ou en couleurs ? 

    O. S. : Je prends plus de plaisir  en couleurs. Quand je suis en noir et blanc, c’est que je suis déprimée, que j’ai envie de me suicider... 

 

 

    J. R. : Puisque vous avez fait le tour de cette exposition de huit artistes singuliers, quelle définition en donnez-vous ? 

    O. S. : Je suis très heureuse parce que je me sens complètement dedans. Il n’y a pas une seule oeuvre qui me soit extérieure, ce qui est très rare. La plupart du temps, je me demande ce que je fais dans les expositions collectives. 

    Ce qui, dans ces expositions d’Art singulier,  donne un équilibre à ma vie c’est que je n’ai plus de questions à me poser. J’y suis bien. Je regarde les oeuvres des autres : elles projettent ce qui est en moi. Je n’ai donc pas envie de me sauver ; ces créateurs sont comme mes frères et mes soeurs. 

 

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Jeanine Rivais et Jacky Chevasson (sculpteur de totems en bois et d’oeuvres de papier mâché). 

 

    J. R. : Jacky Chevasson, vous exposez à la fois dehors et dedans, pour tout l’été, au château du Tremblay : quel lien établissez-vous entre les grands totems en bois qui sont dans la cour ; et les petites oeuvres de papier qui ont, de façon si ludique, été placées seules dans une tour ? 

    J. C. : J’ai créé ces deux séries à dix ans d’intervalle. Mais c’est vous, la critique, qui devez m’expliquer pourquoi... 

 

    J. R. : Absolument pas ! Vous pouvez me dire comment vous êtes passé de ces totems durs, en bois, avec une connotation très érotique ; à ces petites oeuvres attendrissantes qui, au premier abord, ne semblent que drôles, mais sont en fait aussi profondément psychologiques que les totems! 

    J. C. : Je ne peux répondre que matériellement. J’ai dû travailler dur pour créer ces grands totems : Il fallait, car mon atelier était très bas,  les sculpter allongés, les soulever, les mettre dehors pour les voir dans leur intégralité, et savoir si ma progression fragmentée me convenait dans une vision d’ensemble... de sorte que c’est un peu le matériau qui m’a dompté ! Et la difficulté était telle que j’ai provisoirement renoncé à en réaliser d’autres. 

    Heureusement, à la même époque, je suis passé par une phase de remises en questions très profondes. Ma sculpture s’en est ressentie ; et a débouché sur le papier mâché ! 

 

  

 

    J. R. : Vous venez à l’instant de parler de ces grandes oeuvres qui vous “dominaient”, et de ces petites oeuvres  au  contraire  beaucoup  plus  intimes : N’est-on  pas  un  peu “boiteux” entre deux créations aussi 

différentes ? Ou bien “efface-t-on” l’une pour aller vers l’autre ? 

    J. C. : Quelquefois, je regrette un peu l’aspect “dominant” de mes totems. Mais le papier mâché m’apporte bien des compensations : la vitesse de réalisation, la couleur, cette façon de triturer la matière, une spontanéité qui me convient beaucoup plus ! 

 

 

    J. R. : Vous venez de visiter l’exposition. Je voudrais que vous m’en donniez votre définition ? 

    J. C. : C’est vraiment une magnifique exposition ! Les oeuvres sont fortes, les couleurs explosent! 

    Et je suis émerveillé de la façon dont l’organisateur a disposé mes totems dehors ; de voir les gens assis dans l’herbe à leurs pieds ! Cela leur donne le même sens que les totems anciens sous lesquels les gens allaient palabrer ! Par ailleurs,  cette idée de mettre mes sculptures dans une petite tour où les visiteurs peuvent se sentir avec elles en complète intimité, me touche beaucoup ! 

 

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Jeanine Rivais et Raymond Raynaud. 

 

    J. R. : Raymond Raynaud, vous contribuez  avec un nombre important d’oeuvres, à l’exposition de l’été 97 au Tremblay. Quelle définition donnez-vous de votre travail ? Et vu l’importance de votre création, comment avez-vous opéré la sélection ? 

    R. R. : Chacun de nous pouvait apporter une douzaine d’oeuvres. J’ai donc voulu faire une petite rétrospective. Les derniers tableaux portent plutôt sur “la société de consommation”, et les chemins où elle nous mène. Les autres sont des portraits de plusieurs époques, l’un plus réaliste, les autres composés de portraits mandalas qui vont dans l’espace. Quand je travaille, je n’échafaude pas trop de théories ; je laisse le tableau m’emmener où il veut. Mais en général, à peine est-il commencé, que je suis impatient de le finir ! 

 

     J. R. : En somme, vous luttez contre le temps ! 

    Certains de vos tableaux représentent des gens très connus, comme Boby Lapointe : ce tableau est presque réaliste ; celui qui est à côté, est un peu plus irréel, avec un personnage aux yeux étranges. Quelle est la relation entre les deux? 

    R. R. : "Boby Lapointe" était un hommage à l’acteur, qui m’avait été commandé : j’ai donc dû m’incliner sur la figuration, et assurer la ressemblance. Mais d’une façon générale, je peins ce qui est au fond de moi-même. Le premier tableau est  de pure circonstance, mais si j’étais toujours obligé de peindre avec de telles obligations, je crois que je ne peindrais plus ! 

 

    J. R. : Puisque vous avez derrière vous une très longue et  très originale carrière picturale, comment diriez-vous que vous avez progressé ? 

    R. R. : Je dirais que le Bon Dieu m’a permis de rencontrer des gens qui m’ont emmené vers l’Art brut ! Puisque j’ai commencé par les Beaux-arts et l’Ecole de Paris, il m’a fallu, pour y parvenir, faire table rase de tout ce que j’avais appris ! Bien sûr, certains apprentissages me sont utiles, mais j’ai surtout essayé de tout oublier. Et puis, il y a eu les rencontres, comme Chaissac dont l’oeuvre m’a fait découvrir l’existence de l’Art brut. A partir de Chaissac, j’ai connu Lausanne, j’ai vu qu’il était possible de faire “autre chose”. Je me suis donc arrêté de peindre pendant dix ans, pour éliminer ce que je savais. Et j’ai recommencé avec l’Art inventif ! 

 

   J. R. : Vous avez eu de très nombreux élèves, des femmes surtout. Il est probable que vous les avez influencés, au cours de ces quelques cinquante ans de peinture ! 

Mais diriez-vous qu’eux, vous ont influencé ? Et comment ? 

    R. R. : Je ne les ai pas influencés ! On m’a envoyé des inspecteurs des Beaux-arts, pour contrôler l’influence que je pouvais avoir sur eux ! Ils ont bien vu que je ne déformais pas l’inspiration de mes élèves ! Mais je les poussais à découvrir ce que moi-même j’ai toujours cherché dans la peinture ; comment on pouvait parvenir à traduire une poésie intérieure. Tous ont appris à peindre à partir de leurs rêves, sans jamais faire du sous-Raynaud ! 

 

    J. R. : Ce n’est pas du tout ce que je suggérais. Je pensais que vous leur aviez inculqué une exigence de création, peut-être certaines formes de créativité... 

    A l’inverse, est-ce que leur imaginaire a pu vous influencer ? 

   R. R. :  Non ! Aucun n’a changé ma façon de penser ! 

 

    J. R. : Vous êtes vierge de toute influence ! 

    R. R. : Oui ! Et eux aussi ! 

 

    J. R. : Une dernière question, commune à tous les exposants : que pensez-vous de cette manifestation ? 

    R. R. : C’est une très belle exposition, constituée de gens ayant une création personnelle très différente des autres, mais qui font quand même partie d’une même famille à la recherche de l’Art brut et de l’Art singulier ; de l’Art tout court ; de l’Art contemporain, même, puisque certaines portes commencent à s’ouvrir, comme récemment celles de La Halle Saint-Pierre qui nous a consacré une grande exposition. 

 

    J. R. : Vous venez, il y a quelques minutes, de me reprocher  -gentiment !-  de n’avoir pas parlé dans ma conférence sur "Une petite histoire de l’Art singulier",  de votre maison. Réparons tout de suite cette omission ! 

    R. R. : Oui, vous parlez de la “Maison de Danielle Jacqui”. Mais moi, j’ai créé un “Atelier Musée d’Art brut et singulier” que les gens peuvent visiter. Je suis cité dans La France insolite et Thévoz connaît très bien mon travail... 

 

    J. R. : Je savais que votre maison était un haut lieu de l’Art singulier. Mais j’ignorais que vous la définissiez comme un musée ! J’en suis désolée ; et je vous promets de ne plus vous oublier ! 

 

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Jeanine Rivais et Danielle Le Bricquir (peintre et sculpteur). 

 

    J. R. : Danielle Le Bricquir, quelle définition donnez-vous de votre travail, depuis que vous peignez et sculptez ? 

    D. L. B. : C’est un approfondissement. Je vais au plus profond de moi, d’oeuvre en oeuvre. J’essaie de m’approcher de ce noyau dur qui est en chacun de nous, de l’essentiel ; de ce qui fait que chaque être humain soit  différent ; de ce noyau infracassable qui nous définit. 

 

    J. R. : Avez-vous essayé d’imaginer ce que pourrait être cette exposition ? Et comment avez-vous choisi les oeuvres que vous présentez ? 

    D. L. B. : Je ne me suis pas préoccupée des autres ? Cette tâche revient au “chef d’orchestre”, au “metteur en scène” qui a su magnifiquement harmoniser huit esprits à la fois si différents et parallèles. 

    Je présente mes dernières créations, auxquelles j’ai ajouté des oeuvres un peu plus anciennes, mais qui entrent dans cette histoire de vie et de mort ; puisque pour moi, il n’y a qu’une seule histoire dans la vie, c’est la Vie et la Mort, c’est-à-dire : comment vivre, en dépit de la mort ? 

    Mon oeuvre la plus récente le prouve : elle s’intitule "La Dernière danse". La mort entraîne les personnes qui doivent être entraînées ; d’ailleurs elles sont facilement reconnaissables ! 

    Je suis très violente. Ma violence se manifeste toujours de façon radicale quand je travaille : il y a le fond et la forme. Je refuse le fond et ne garde que la forme. Mais pour la mettre en place, il faut que je trouve une solution ! Ce sont les Indiens du Groenland qui me l’ont fait découvrir : ils cousent des peaux de phoques sur des supports. Comme eux, je couds ma toile à même le châssis. Mais je suis maintenant parvenue à un autre stade : J’ai refusé le fond, mais il commence à revenir dans la toile, puisque je suis en train de peindre les châssis de la même couleur... J’en arrive donc à un troisième stade, où toutes les bêtes qui devraient être dans le fond, dans le terreau du tableau, finissent par ressurgir sous forme de petits animaux tout autour de la toile. Ils font comme un cadre très kitsch, très décoré, qui exprime ce que j’ai compris de la vie. 

 

    J. R. : Venons-en à la question que je pose à tous les participants : quelle définition donnez-vous de cette exposition ? 

    D. L. B. : Je ne définis rien. Je suis là et j’en suis très heureuse. C’est un lieu prestigieux. Pour moi, c’est un rêve. Je suis venue parfois au château du Tremblay ; j’y ai vu l’exposition de M’an Jeanne, celle de Marie Morel... des expositions de prestige. Pour moi, exposer au Tremblay était un rêve qui se méritait. Je suis contente, aujourd’hui, d’être entrée dans une partie de ce rêve. 

 

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Jeanine Rivais et André Escard (critique d’art). 

 

    J. R. : André Escard, vous et moi avons joué une petite part dans le choix des protagonistes de cette exposition. Quelle définition en donnez-vous ? 

    A. E. : Des coups de coeur successifs ! Je ne veux rien définir ; simplement parler de coups de coeur, de gens que j’aime. Et dire que je me sens bien ici, sans trop savoir pourquoi. Je ne trouve pas d’autres mots pour exprimer mes sentiments ! 

 

 

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Jeanine Rivais et Célia Rey (peintre et sculpteur). 

 

    J. R. : Célia Rey, comment définissez-vous votre travail ? 

    C. R. : Il est difficile de se définir ; se situer dans son travail ; retrouver les dates ! J’ai commencé à peindre vers 1967, après avoir fait quelques sculptures. Cette peinture-ci, par exemple... 

 

    J. R. : Ayons pitié du lecteur qui n’aura peut-être pas vu l’exposition : il s’agit de femmes très pulpeuses, d’aspect un peu vulgaire parce que très maquillées, pour certaines ; très imbriquées les unes dans les autres, comme dans des scènes orgiaques ; d’autres enfin, avec des têtes encapuchonnées, gros nez et lèvres lippues, comme on imagine les sorcières... 

    C. R. : J’ai essayé de créer, à partir du matériau ; de rendre vivant, par exemple, un morceau de contreplaqué : il devient alors un personnage, une femme aux chairs abondantes. 

 

    J. R. : Vos “femmes” ont toutes de grands yeux, très vivants et impressionnants ! S’il fallait donner un seul mot représentatif de vos personnages, il faudrait parler des yeux ! 

    C. R. : Oui, en effet, on m’a souvent fait cette remarque ; mais je n’ai pas d’explication. Peut-être un regard d’observateur sur les autres et sur moi-même ? 

 

    J. R. : Nous sommes en 1997. Vous vous êtes arrêtée de peindre pendant une dizaine d’années. Il reste donc à votre création, environ vingt ans. Comment la jugez-vous ? 

   C. R. : Je la vois dans une totale continuité, malgré l’interruption due à des exigences de vie, extérieures à ma peinture. Quand j’ai recommencé, le lien s’est rétabli automatiquement, parce que, dans mon esprit, tout est très évident : en fait, les années ne comptent pas. 

 

       J. R. : Qu’est-ce qui fait, dans votre esprit, la différence entre vos peintures et vos sculptures? 

    C. R. : Il n’y en a aucune ! J’aime bien un travail très sommaire ; je ne dirai pas “sale”, mais en tout cas sans apprêt. 

    Au début, je préférais la sculpture, parce qu’elle me proposait une dimension supplémentaire. Mais ensuite, la peinture a été pour moi comme un repos. 

 

    J. R. : Vous avez visité l’exposition : qu’en pensez-vous ? 

    C. R. : Je la trouve formidable, très vivante, dans un lieu de féerie ! Je pense que nous avons tous un air de famille : on ne peut certes pas parler d’Art contemporain, puisque dans dix ans, d’autres auront pris la place. Mais pour moi, ces oeuvres se situent hors du temps et hors des modes ; et je suis sûre que, dans plusieurs années, nous ferons des oeuvres semblables en force et en esprit, à celles d’aujourd’hui. Ma  création  est là pour témoigner de cette continuité dont  je parlais  tout à l’heure ! 

 

    J. R. : Vous avez été l’une des élèves de Raymond Raynaud. Il jure n’avoir jamais eu d’influence sur ses élèves ; de n’avoir fait que leur donner une technique et des voies spirituelles à explorer. Etes-vous d’accord avec cette affirmation ? 

    C. R. : Tout à fait. Vous voyez que ma création ne ressemble pas à la sienne ! 

     Par contre, s’il expliquait sans réticence un point technique qui me manquait, lorsque je le questionnais sur ma démarche, il me répondait immanquablement : “Débrouille-toi pour trouver ce qui ne va pas dans ton travail !” Moi, je résistais, je pensais : “Tout va bien !” Mais je ressentais une sorte d’angoisse qui m’obligeait à comprendre que tout n’allait pas “bien” ! Les jours passaient... Et, soudain, le déclic se produisait. Je comprenais ce qui, inconsciemment, m’avait tracassée ! 

 

    J. R. : En fait, il n’était pas directif ; il ne faisait que suggérer ? 

    C. R. : Oui, car à toutes les questions de ses élèves, il opposait la même réponse : “C’est à toi de trouver !” 

 

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Jeanine Rivais et Louis Chabaud (peintre, sculpteur, dessinateur, organisateur à Praz-sur-Arly, d’un festival d’Art singulier). 

 

    J. R. : Louis Chabaud, dans quel esprit avez-vous choisi les oeuvres que vous exposez au château du Tremblay? 

    L. C. : Je ne donnerai pas une définition. Je connaissais depuis des années le site et sa réputation de sérieux. Quand Jean-Louis Vetter m’a donné le nom des autres exposants, j’ai accepté sans hésiter ! 

    Je dirai que je présente ici une petite carte de visite, car je travaille depuis un an à préparer une importante exposition à Avignon ; je prépare le festival ; j’assure l’atelier-expo ; cela devient l’usine ; et je le regrette. 

 

    J. R. : Depuis le temps que vous travaillez, comment définissez-vous votre parcours pictural ? 

    L. C. : Il faut alors que je raconte ma vie. J’ai commencé à treize ans, à Aubagne, à peindre dans les rues. Ensuite, j’ai fait des caricatures, des paysages impressionnistes. Je suis parti sur les routes ; j’ai donné des spectacles, joué à Paris dans des cabarets. 

    Tout cela en continuant ma peinture. Pendant des années, j’ai peint et dessiné ce qui me passait par la tête, sans rien savoir de l’Art brut, ni des Singuliers. Je connaissais l’existence de Dubuffet, mais sans jamais m’intéresser à ses recherches. C’est grâce à des amis comme Aussant, Cérès Franco qui m’a exposé à l’Oeil-de-Boeuf, que je suis entré dans ce milieu, sans savoir que c’était une grande famille. 

 

    J. R. : Actuellement, comment travaillez-vous ? 

    L. C. : Je fais des croquis à longueur d’années. Je me laisse aller, avec de la couleur comme les Surréalistes se laissaient aller à des écritures automatiques : ce sont de telles oeuvres que je présente au Tremblay ; des oeuvres faites sans réfléchir ; sans aucun souci de la façon dont elles seront perçues... 

 

    J. R. : Pensez-vous que l’humour noir que vous mettez dans vos oeuvres, cet humour au vitriol, lanonciation de la société, soit une tournure de pensée, un état d’esprit permanent, ou bien l’avez-vous cultivé au cours de vos années de cabaret ? 

    L. C. : Je suis né dans la rue. J’étais orphelin. Je dis souvent que du ruisseau, j’ai mis beaucoup de temps à monter sur le trottoir. Je suis autodidacte. Je peins ce qui se passe aujourd’hui ; et les titres témoignent qu’il s’agit bien d’histoire actuelle. 

 

    J. R. : Question rituelle : Vous avez visité l’exposition. Qu’en pensez-vous ? 

    L. C. : Tenue de haut niveau, assumée par de vrais professionnels qui ne se prennent pas pour le nombril du monde. Avec des artistes de très bonne qualité. 

 

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Danielle Jacqui (peintre, sculpteur, brodeuse, etc. ; créatrice de la Maison de Celle qui peint). Absente pour cause de véhicule défaillant ! 

 

     Danielle Jacqui expose plusieurs grandes toiles à connotation très poétique, comme" La Princesse du Lac";  réalisées à petits coups gourmands du pinceau des milliers de fois repassé, jusqu’à laisser croire qu’elles sont de la broderie ;  couvertes de personnages réalistes ou fictionnels, serrés les uns contre les autres, parmi des fleurs, des lacis glacés  serpentant parmi les étoiles ! Elle présente également  son fameux piano-jouet sur lequel tous les enfants du monde aimeraient tapoter ;  des poupées, bien sûr, aux rondeurs exacerbées, brodées et rebrodées dans des couleurs éclatantes et sereines ; un castelet d’où émerge une très impertinente paire de pieds : est-ce une fois de plus, la façon de l’artiste de ruer dans une fourmilière ? 

    Comme à l’habitude, le travail de Danielle Jacqui  est très ouvragé, infiniment coloré, avec cette verve créatrice grâce à laquelle le spectateur a le sentiment d’être chaque fois transporté dans un monde merveilleux. 

    Une très belle participation qui fait regretter l’absence de la créatrice ! 

 

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Bruno Montpied étant l’autre chaînon manquant au moment de cette série de courts entretiens, il fallait réagir, l’intégrer dans la continuité, même par un résumé à brûle-pourpoint, une sorte de parcours descriptif, sans souci de rédaction : 

 

    Bruno Montpied présente une série de petits dessins, extrêmement travaillés. Tout se passe comme s’il proposait des fragments de rêve, très liés au western, à la vie quotidienne, bébés-éprouvettes, gros poissons, etc. Chaque fois se retrouvent  un humour souvent très noir, une technique remarquable, des personnages dont les têtes sont le plus souvent des masques tantôt d’animaux (comme celui de "Appel à témoins" ou "Strange Western", par exemple, très proche de la monture de Sancho Pança...) ; tantôt des créatures de science-fiction où les squelettes seraient les vivants... 

Très souvent, se promènent des sexes, des seins nus en lévitation : en fait, il ne semble pas y avoir de lois de la gravité dans l’oeuvre de Bruno Montpied ! 

    Capable du travail le plus sophistiqué, Bruno Montpied joue dans ces oeuvres minuscules, avec la technique, fait “baver” l’encre pour créer des effets de matière dégressifs, etc. 

 

    Les peintures plus grandes sont extrêmement violentes, enchevêtrements de cheveux comme des tentacules de pieuvres, des personnages aux yeux ronds grands ouverts ; d’oiseaux qui sont toujours des rapaces. Comme dans un conte triste, des gens qui pleurent ; des sorciers aux yeux maléfiques ; des monstres réduits à une tête, un cou et une sorte d’escargot-pied (est-ce un clin d’oeil à son atelier du Sciapode ?) Un extraordinaire travail de pointillisme comme dans "Désignant la femme à la chevelure d’algues", où en effet, des algues s’enchevêtrent, et on s’aperçoit finalement que la femme dont le titre donne une si longue description, n’est qu’une toute petite tête, au centre de la toile, entourée de personnages-cocons, de nains à grands bonnets pointus, possédant tous des membres tentaculaires. Les côtes analogues à celles des dinosaures fossilisés sont également souvent évidentes. Elles découpent plusieurs étages d’animaux. Et puis, dans "Les têtes pleines de rouge" se trouve une série de personnages côte à côte pour lesquels le spectateur cherche en vain bras et jambes parce que chacun en engendre un autre ; comme si les femmes étaient enceintes, mais enceintes dans n’importe quelle partie de leur anatomie ! 

    L’artiste revient périodiquement à ce travail de pointillés, de lunes, petits pavés, écailles, traits menus qui prennent le pas sur les surlignages noirs et épais... Un travail extraordinairement précis. 

    Tout est déraisonnable dans l’oeuvre de Bruno Montpied ! 

 

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Jeanine Rivais et Fernand Rolland (poète, peintre, co-conservateur du C.R.A.C. du château du Tremblay). 

 

    J. R. : Fernand Rolland, vous êtes, dans vos murs, le seul,  si j’ose dire,  “exposant off” ; car vous présentez au rez-de-chaussée une série de reliquaires composés de boutons, bobines, fragments de poupées, etc. ) Quand avez-vous réalisé ces objets ? 

    F. R. : Je les avais faits pour une exposition collective qui devait se tenir à Baubourg. J’avais intitulé cette série "Hommage au préfet Poubelle". Nous avions trois ans pour préparer cette exposition... A la fin de cette période, le Centre a changé de directeur, et les programmes ont été modifiés... 

    C’est finalement la Maison de la Culture de Nevers qui les a présentés de façon d’ailleurs remarquable ! 

    Récemment, un journaliste a demandé à les voir ; et comme les salles du bas étaient vides, nous y avons installé ces reliquaires. 

 

    J. R. : Mais vous avez intitulé cette exposition "Résurrection provisoire"... 

    F. R. : Oui, parce que nous les avons sortis pour les rentrer bientôt ! 

 

    J. R. : Cela n’a donc rien à voir avec vous ? 

    F. R. : Non, bien que depuis très longtemps je n’aie rien exposé. Mais l’an dernier, j’ai tout de même réalisé quatre-cent soixante-douze tableaux ! 

    Mais j’estime qu’un artiste authentique -je précise cela parce que maintenant, il y a plus d’artistes qu’il n’y a de pinceaux-  doit surtout créer dans le silence ! 

 

    J. R. : Comment décrivez-vous ces reliquaires ? 

    F. R. : Je n’en sais absolument rien ! Moi qui suis un homme si doux, j’ai mis dedans des choses atroces ! Pourquoi ce jour-là, ai-je coupé des jambes, piqué des épingles dans la joue d’une poupée ?... Je l’ignore ! 

    En tout cas, tout a été récupéré dans les poubelles, sauf les dents qui m’ont été procurées par ma dentiste. Elle m’en avait donné un plein bocal ! J’avais envie de l’exposer avec ce commentaire : “Il en manque une, celle que j’ai contre vous...” 

 

  J. R. : Tout de même, de ces choses récupérées au hasard, vous avez créé des objets dont la définition première me semble être l’ordre. Votre travail me fait penser à un poème où l’auteur a absolument besoin de trouver un rythme.

    F. R. : Tous mes poèmes sont, en effet, construits sur le même principe, comme je compose un bouquet de fleurs. 

    Mais vous savez, j’ai appris à travailler égoïstement pour mon plaisir, sans me préoccuper si mes poèmes iront dans des bibliothèques, mes peintures dans des musées ! Seule compte l’opinion que j’ai de l’oeuvre achevée. Si elle me déplaît, je la jette ! En fait, je suis un très mauvais “père” ; et ma meilleure oeuvre est toujours celle que je vais faire... 

    Comme tous les créateurs, je me pose des questions : Pourquoi crée-t-on ? Pourquoi ? Pourquoi ?... Finalement, à mon âge (j’ai soixante dix-sept ans), je pense que l’art, la peinture et l’écriture deviennent une drogue. Et qu’on en a besoin. Je les pratique longuement chaque nuit, et je n’éprouve plus le besoin de sortir d’ici... 

 

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Un visiteur donnant ses impressions : 

 

    ... Je trouve cette exposition absolument hors-normes, dans la mesure où la parenté entre huit créateurs de talent, aucun n’ayant de faiblesse par rapport aux autres, est une exception ! 

    L’exposition est d’une grande densité, d’une grande force, d’une unité exceptionnelle. En arrivant, on a le sentiment d’un air de famille. Et puis, au fil de  la visite, on s’aperçoit que c’est à la fois vrai et faux, car apparaissent des différences, des personnalités distinctes... 

 

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Jeanine Rivais et Ghislaine Morel, (sculpteur). 

 

    J. R. : Ghislaine Morel, vous êtes l’une des protagonistes de l’organisation de cette exposition 1997. Vous êtes vous-même sculpteur. Comment définissez-vous votre travail par rapport aux oeuvres sélectionnées? 

    G. M. : Je me sens, et c’est étonnant, très proche de ces artistes, parce que, dans ma création comme dans la leur, il y a un peu de folie. Ils expriment leurs entrailles, comme peut-être je le fais à travers le béton, la résine avec lesquels je réalise mes oeuvres. 

 

    J. R. : Quel a été votre rôle dans l’élaboration de cette exposition ? 

    G. M. : Mon rôle a consisté, un peu dans l’ombre de Jean-Louis Vetter, à choisir d’après les reproductions qui nous sont parvenues ; à donner mon avis sur ce que j’avais vu et entendu concernant les artistes que j’avais croisés cette année ; etc. 

 

    J. R. : Et puisque vous la connaissez bien, que pensez-vous de cette exposition ? 

    G. M. : C’est vraiment une exposition où les gens ont donné le meilleur d’eux-mêmes ! Un groupe d’authentiques créateurs singuliers ! Une très belle série d’oeuvres vraies ! 

 

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Jeanine Rivais et Bruno Montpied (peintre et écrivain) : arrivé tardivement . 

 

    J. R. : Bruno Montpied, depuis que vous peignez, quelle progression avez-vous le sentiment de suivre ? 

    B. M. : Je m’interdis toujours de faire un effort de réflexion sur mon travail. Je ne suis pas délibéré avec moi-même par rapport à ce que je peins. Je réserve mon esprit critique pour les oeuvres des autres peintres ! Je suis en effet, bien loin d’avoir structuré ma réflexion ; je commence seulement à dégager une typologie, noter un certain nombre de personnages qui reviennent ; mais je ne m’interroge pas trop, de peur d’interrompre le flux, puisque mon but est de toujours surprendre ! 

 

    J. R. : Découvrant pratiquement votre oeuvre aujourd’hui, je suis très surprise de cette surabondance de personnages ; du décalage avec la définition que vous en donnez dans vos titres : Ainsi écrivez-vous : "Désignant la femme à la chevelure d’algues" : on s’attend donc à un personnage central et psychologiquement puissant... Or, cette femme est en fait minuscule, une infime partie d’une oeuvre très  élaborée, très travaillée, constituée de tant de signes qu’elle ressemble à de la dentelle. En même temps, l’oeuvre contient toute une psychanalyse de cette femme, avec des personnages enfermés dans des œufs, d’autres ressemblant à des poulpes, etc. 

    Cette représentation de poulpes revient d’ailleurs souvent dans votre travail, flottant comme des chevelures autour des personnages... 

    B. M. : La toile que vous désignez et deux autres ont été faites au bord de la mer, dans un coin de Bretagne que j’aime tout particulièrement. Et les objets qui ont servi de caches lors de la vaporisation sont soit des galets, soit des algues. J’ai été très marqué par les circonvolutions des algues. 

 

    J. R. : Ce qui me paraît également remarquable, c’est cette façon que vous avez d’enchaîner les personnages qui tous en génèrent d’autres... ; l’absence de “contrôle” dans ces enchaînements, comme si vous laissiez en fait la bride sur le cou à votre main... : ce débordement par rapport à quelque chose de raisonnable... 

    B. M. : J’applique les recherches surréalistes. Je suis moi-même foncièrement surréaliste. Je fais ma peinture automatiquement et je surligne en une sorte de sur-automatisme, puisque j’ai déjà disposé le dessin, les couleurs, les taches... D’où ce résultat surprenant et déroutant pour ma conscience ! 

 

    J. R. : Il me semble que dans vos oeuvres récentes, votre travail soit plus précieux que le travail plus ancien ; et que vous soyez “plus proche” du matériau ? 

    B. M . : C’est qu’en vieillissant, j’approfondis ce que je fais ; de même que ces petites oeuvres format carte postale sont un travail complètement secret ; que j’avais fait autrefois et dont j’ai eu la nostalgie. Je les ai réalisées en appliquant mes nouvelles techniques d’autodidacte. 

Car si, par ailleurs, je suis un intellectuel ; en peinture, je suis un autodidacte. Et ce substrat culturel qui donne à ma peinture une autre tonalité est, je crois, ce qui me rattache aux Singuliers. 

 

    J. R. : Pouvez-vous préciser comment, à partir du Surréalisme, vous vous rattachez à l’Art singulier ? 

    B. M. : Le Surréalisme, au cours de ces dernières décennies, s’est désintégré ; et même si je suis proche de ce mouvement, je vois bien qu’il n’a plus la force d’autrefois. 

    Dans le phénomène Art brut, suivi de l’Art singulier, je me suis aperçu qu’il y avait le même désir de créer avec son imagination ; alors que, dans l’Art contemporain, l’imagination est vraiment le parent pauvre ! Donc, pour moi, l’Art singulier est une sorte de résurgence du Surréalisme ; dans une époque où l’on a perdu toute la connaissance de l’Art moderne. Il y a une formidable acculturation, un formidable oubli, un dédain officiel. 

    Alors que l’imagination est le moyen de rencontrer le réel  - on le voit bien dans le langage populaire où, pour se faire comprendre, on emploie des images, des métaphores -  En peinture, il en va de même : on crée des images grâce auxquelles on arrive à saisir le réel : ce n’est pas par le réalisme à la Jdanov, le réalisme socialiste ou la photographie hyperréaliste qu’on y parvient ! 

 

    J. R. : Revenons à l’exposition du Tremblay, pour la dernière question que j’ai posée à tous : Comment la définissez-vous ? 

    B. M. : Je trouve que le terme de “Singulier” est très bien. Je le défends depuis longtemps dans mes écrits. Pour moi, il est du même ordre que “Création franche” : ce sont des étiquettes qui recouvrent un continent de créateurs de niveaux très hétéroclites. 

    Singuliers : ce sont des créateurs qui se singularisent dans le concert de l’Art contemporain ; des contemporains marginaux qui sont marqués esthétiquement par l’Art brut. Ce n’est pas par hasard que nous sommes à côté de M’an Jeanne ; que Jean-Louis Vetter nous a invités comme il avait, il y a près de vingt ans, reçu bien avant la mode, d’autres Singuliers en invitant une partie de la Fabuloserie ! 

    Il y a, dans l’exposition actuelle, une grande sensibilité ; et l’accrochage est excellent. Je m’y sens bien, avec, comme sans doute chacun des participants, des créateurs avec lesquels je me sens davantage en communion ! 

 

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"Je m’y sens bien !" Voilà le maître mot répété par tous les exposants. Une exposition d’une tenue et d’une qualité exceptionnelles ! Voilà l’opinion de tous les visiteurs qui sont venus, spontanément exprimer leur plaisir. 

    Jean-Louis Vetter a donc bien des raisons d’envisager un été serein ! 

Et ce ne sont pas les invités restés boire le verre de l’amitié où déguster les spécialités de la maison qui diront le contraire !

 

CES PETITS ENTRETIENS ONT ETE REALISES AU COURS DE L'ETE 1997 DANS LA COUR DU CHATEAU DU TREMBLAY.

 

CES ENTRETIENS ONT ETE PUBLIES DANS LE N° 61 DE NOVEMBRE 1997 DU BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.