VISIONS DU FUTUR

UNE HISTOIRE DES PEURS ET DES ESPOIRS DE L'HUMANITE

 ***** 

Le Télégraphe. Désir d'éternité
Le Télégraphe. Désir d'éternité

           Il y eut, à l’automne du siècle der¬nier, " La mort n’en saura rien " (¹) magnifique et très émouvante exposition sur le thème des rites païens et religieux prolongeant après la mort le respect parfois grandiloquent accordé au défunt. A l’automne du siècle nouveau, a lieu -c’est dire si, au carrefour du millénaire, l’idée de l’immortalité de l’Homme est omniprésente- une manifestation aussi prestigieuse, "Visions du futur" (²) qui s’interroge sur "la façon dont les hommes de chaque époque ont imaginé leur futur" (3). Au-delà du plaisir esthétique, l’intérêt de ces deux expositions tenait (tient) à leur très forte implication philosophique, l’inquiétude mille fois reprise et jamais résolue, de l’homme face à la mort ; l’homme, le temps et la mort... La différence entre elles tenant au fait que les objets montrés dans la première n’étaient pas des œuvres d’art, mais des objets cultuels ; qu’ils ne devenaient de l’art que par leur beauté, leur originalité et le déracinement qu’ils avaient subi en étant exposés dans un musée ; alors que la deuxième est artistique et que la philosophie s’en dégage a posteriori par le classement qui a été effectué, par la succession signifiante des œuvres, leur diversité et leur puissance. 

La Tour de Babel de Lucas Van Valckenborgh (av. 1535-1597) RMN Jean Schormans
La Tour de Babel de Lucas Van Valckenborgh (av. 1535-1597) RMN Jean Schormans

     Enjambant les siècles, chevauchant les frontières pour attester de l’universalité du problème, "Visions du futur " propose, renforcés de " textes fondateurs ", trois grands itinéraires picturaux et sculpturaux : "Triompher de la mort", "L’attente de la fin des temps" et "Les rêves de la modernité. Bâtir un avenir commun". Chaque section comporte donc une idée forte et une analyse de l’attitude de l’humanité lorsqu’elle lui a été confrontée.

          Ainsi, "Conserver son corps" passe- t-il par masques funéraires, momies, crânes surmodelés et sarcophages finement sculptés.

Pour perpétuer la mémoire du défunt, l’homme réalise un portrait, parfois réaliste, plus souvent idéalisé, toujours respectueux, et porteur de symboles sacrés.

          De tous temps, l’homme a souhaité bâtir pour l’éternité; et si l’érosion, les événements géologiques, les guerres, les modes... ont quelquefois mis sa volonté à rude épreuve, l’exhumation de ruines enfouies parfois depuis des millénaires rétablit les chaînons manquants, tandis que les menus objets du quotidien, tablettes, statuettes, jouets d’enfants, etc. restaurent une psychologie, réhumanisent des lieux que les pierres seules laisseraient froids.

          Par ailleurs, statues, livres... transmettent la mémoire des héros glorifiés de leur vivant qui n’eussent été que de minuscules étincelles d’éternité; et qui, du fait de ces conservations fortuites, se retrouvent, par-delà les âges, de nouveau admirés pour leur courage, la beauté de leur corps. Pourtant, la perpétuation du corps n’est pas la seule préoccupation de l’homme: pour être sûr de survivre au-delà même de la fin du monde, il a créé l’idée de l’âme, institué des rites religieux s’y rattachant; et subséquemment les notions de respect, mémoire, récompense et punition, ciel, paradis et enfer, sous forme de peintures de Jugements Derniers et Jardins d’Éden, livres, retables, tympans d’églises... Tous ces éléments lui rappellent la nécessité d’être valeureux et respectueux des dogmes, car l’Apocalypse peut survenir à tout moment; et la fin des temps est peut-être déjà là !

          Alors, pour calmer ses angoisses, l’homme a, outre ses paradis, créé des garde-fous, instauré des sociétés qu’il voudrait idéales, imaginé des "cités célestes" (dont Jérusalem serait la quintessence), "radieuses et lumineuses, gorgées de matières précieuses et scintillantes "(3), bâti ses villes de façon grandiose au point d’en être parfois utopiques (comme la Tour de Babel).

 

          Le parcours de l’exposition se termine avec "L’INCIDENT AU MUSEE OU LA MUSIQUE DE L’EAU", avatars dramatico-humoristiques d’un vieux musée dont la réouverture révèle des fuites dans la toiture (si cette installation d’Ilya Kabakov est provocatrice, il n’est d’ailleurs pas certain qu’elle intervienne dans le futur de l’humanité ; et les organisateurs se sont, avec elle, fait plaisir sans ajouter à leur démonstration !) ; et par l’époustouflante maquette de l’artiste zaïrois Bodys Isek Kingelez, "pour la capitale Kinshasa du troisième millénaire"(3) qui, si elle voit le jour, pourrait, par son aspect futuriste, laisser loin derrière les plus impressionnantes réalisations des précédentes décennies, dont certaines ont vieilli tellement vite !

 

          "Visions du futur" est donc bien "une histoire des peurs et des espoirs de l’humanité", et une manifestation de très haut niveau, à voir absolument.

Jeanine RIVAIS

 

(1) La mort n’en saura rien : Musée des Arts africains et océaniens (Paris) (automne 1999).

(2) Visions du Futur: Galeries nationales du Grand Palais, Avenue du Général Eisenhower, (75008). Jusqu’au 1er janvier 2001.

(3) Extraits du dossier de presse.

 

 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 42 DE DECEMBRE 2000 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.