AU CENTRE POMPIDOU, HOMMAGE A JEAN DUBUFFET

QUI AURAIT EU CENT ANS EN 2001 

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La grande exposition-hommage qui a lieu cet automne au Centre Pompidou sous le titre "Dubuffet, l’exposition du centenaire", présente de façon exhaustive nombre de pièces remarquables, mais à ce jour presque inconnues. Grâce à elles, sont mises en évidence les multiples facettes de ce créateur qui a, pendant près d’un demi-siècle, été à la pointe de la recherche artistique.

Chacun sait que l’œuvre écrit de Jean Dubuffet a été particulièrement abondant. Que son esprit subversif s’est voulu de tous temps hors des courants officiels. Que ses phrases lapidaires (dont une partie occupe une salle) et son travail riche et provocateur sur "sqon napele le lengage"**, ont été un vrai régal (qui veut prendre avec lui "ler dla canpane" chez "labonfam abeber", parce que "safe maran" ?) ; de même que sa dénonciation à boulets rouges de l’Asphyxiante culture(1). Que sa découverte de l’Art asilaire l’a amené à fouir les travaux des "irréguliers" , "ces créateurs anonymes qui s’étaient mis à l’ouvrage en toute ignorance derrière les murs de leurs asiles"(2) ; et, sous le vocable d’"Art brut", à montrer qu’il s’agissait d’un art marginal certes, mais magnifique et multiforme, au point qu’il ait essayé toute sa vie d’en retrouver la spontanéité et la qualité artistique et de créer pour lui un musée* !

Et c’est bien là un paradoxe : Dubuffet s’intéressant à toutes les créations hors-normes et se défendant de suivre les courants de son époque, mais se tenant informé, fréquentant les mouvances les plus novatrices, exposant et publiant fréquemment, cherchant lui-même à tous les horizons, des collages à la peinture et à la sculpture, de la figuration à l’abstraction, du tout petit au monumental, comme ces sculptures que le voyageur peut apercevoir ici et là dans l’horizon de quelques banlieues (quand elles n’ont pas été rasées ou enterrées), ou la Closerie Falbala dont la conception fit couler tellement d’encre ***! Dans ce saint des saints, sont conservées une partie importante des œuvres de ce créateur insatiable, aux théories si particulières, aux intérêts sans cesse entrecroisés, de sorte qu’il semble illusoire de tenter de séparer Dubuffet écrivain, auteur d’ouvrages attestant de sa préoccupation créatrice et éthique, de Dubuffet plasticien ou chercheur…

Fond de rivière 1927
Fond de rivière 1927

Conçue par "cycles", l’exposition commence par des peintures des années 20 (Fond de rivière (1927)…) considérées par leur auteur comme des travaux d’amateur. (Néanmoins, il vendra à quarante-deux ans son commerce de vins pour se consacrer uniquement à l’art). Elle se poursuit chronologiquement, passe par la période où, supprimant tout naturalisme, le peintre en arrive à une production quasi-abstraite ; continue par "l’éloge du banal", ce qui le rapproche de ce l’on appelle de nos jours l’"Art-Récup".

La belle encornée
La belle encornée

Dès lors, il devient évident qu’il ne faut  attendre de la suite aucun stéréotype, aucune accoutumance. Pourtant, la visite est facilitée du fait que, sous la diversité apparente, Jean Dubuffet a "brodé" un fil conducteur récurrent qui est son travail sur la matière, sur la lisibilité de la matière (laquelle, subséquemment, aiguise fort la sensibilité du spectateur), afin que chaque épaisseur, chaque transparence, chaque coulure "dise" un souci, un bonheur, une colère peut-être, ou un trait d’humour… : chaque peinture appréhensible à la fois par "le sujet" et par sa gestation : Ainsi en va-t-il de sa "Belle encornée", faite de strates, d’épaisseurs de peinture, de petites éclaboussures d’eau teintée, de traînées brillantes et lisses faisant saillir la croupe, ou au contraire de mille petites reprises serpentant le long des rides du pis ; de constellations de taches brunes semblables à ces plaques de lichens sur les vieux troncs d’hiver, etc. 

Pisseur à droite
Pisseur à droite

Mais le plus curieux de son œuvre, n’est-il pas "ce" personnage qui "traverse" d’un bout à l’autre les quarante années de création de Dubuffet ; unique et protéiforme, taillé à l’emporte-pièce, linéaire et simple comme un dessin d’enfant et néanmoins tellement expressif ; répété à l’infini sous tous ses profils ; ici gondolé à l’excès (L’instant propice), là, isolé dans des sortes d’alvéoles (Paysages avec quatre personnages), ailleurs conjugué à la manière des puzzles (Ontogenèse), humoristique et de fort mauvais goût (Pisseur à droite), perdu dans l’espace (Le voyageur sans boussole) etc. ?

Corps de dame
Corps de dame

Viennent ensuite la série des Gardes du corps, puis des Corps de dames ; les Portraits : apparemment, il ne faisait pas bon être de ses amis, à moins d’avoir assez d’humour pour se "voir" avec les mêmes yeux que ceux du peintre (Limbour crustacé, Dhôtel nuancé d’abricot, Antonin Artaud aux houppes)… et les Corps de dames, plantureux, érotiques de tous les éléments de leur anatomie pudiquement exposés au regard (Gymnosophie), disproportionnés par leur manière d’être aplatis. Mais le plus surprenant, floribond et humoristique est incontestablement L’Hourloupe, multitude de dessins devenus sculptures, juxtaposant à l’infini des sortes de "cellules" linéarisées de bleus, avec des passages rouges et de grands espaces blancs. Sorte de monomanie obsessionnelle qui occupe Dubuffet pendant plus d’une décennie, et emporte à travers le monde ces êtres rayonnants, dont les vibrations tricolores font ciller les yeux à cause de l’impression de mouvement cinétique qu’elles provoquent. D’ailleurs, parfois, elles bougent, comme pour Coucou Bazar, devenues décor de théâtre, vêtements de comédiens… 

Le cours des choses Mire G 174
Le cours des choses Mire G 174

Enfin, peut-être parce que son corps fatigué lui disait qu’il " avait mené son train trop loin " et qu’il serait bientôt l’heure de s’arrêter, avec les Mires et Non-lieux, Jean Dubuffet a abandonné "son" personnage : il a disparu derrière des lignes raides où les noirs chevauchent, "salissent" les rouges et les bleus naguère éclatants. Ayant perdu son élan créateur, Jean Dubuffet qui vit désormais reclus car incapable de bouger, quitte le monde le 12 mai 1985.

Il a côtoyé les plus grands, ceux dont la pensée bouillonnante a emmené toujours plus loin la création. Son œuvre a agacé, rebuté, suscité les plus vives admirations. Imperturbable, il a continué, "nan fesan ca sa tete", aurait-il pu écrire ! Il est bon qu’aujourd’hui, entrées au musée, son œuvre et sa Collection de l’Art brut se confondent pour attester qu’il fut l’un des découvreurs les plus originaux et les plus visionnaires.

Jeanne RIVAIS

Le Bal de l'Hourloupe
Le Bal de l'Hourloupe

* L’Etat français ayant refusé sa " Collection " constituée alors d’environ 5000 œuvres, Dubuffet en a fait don à la Suisse où se trouvaient plusieurs de ses amis, grâce à qui il avait découvert la création asilaire et carcérale : elle est installée depuis 1976, à LAUSANNE : Collection de l’Art brut et la Neuve Invention, Château de Beaulieu, 11 avenue des Bergières 1004 Lausanne. Tel : 00.41.21.647.54.35. E-mail : www.artbrut.ch

** A voir dans l’une des vitrines de l’exposition, le premier cahier de recherche sur le langage, cousu à la main par Dubuffet, et offert au poète Jean L’Anselme, lui-même grand chercheur de jeux de langage et joueur sur et avec les mots.

*** Closerie Falbala : rue du Moulin Neuf, sente des Vaux, Ruelle des Chevaux, 94520 PERIGNY-SUR-YERRES. Rens. : 01.47.34.12.63.

(1)Asphyxiante culture : Ed. de Minuit.

(2) Remarques de M. Ernst, P. Klee, Kubin… au moment de la parution du livre de Prinzhorn : " L’art chez les fous ".

 

Centre Georges Pompidou. Jusqu’au 31 décembre 2001. Tlj. Sauf mardi. 

 

CE TEXTE A ETE ECRIT EN 2001 ET PUBLIE DANS LE N° 44 DE NOVEMBRE 2001 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.

 

VOIR AUSSI : LE SAC DU SALON D'ETE DE JEAN-ROBERT BOUYEURE 5L'Affaire Dubuffet-Régie renault, l'histoire d'un mécénat politique) DANS LE N° 83 DE JUIN 2020 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.