LA VIGNE ET LE VIN 

 Exposition itinérante organisée par Luis Marcel, pour le MUSEE DE L’ART EN MARCHE (Lapalisse)

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Aspar C. Verdal. Saber Z. Yund
Aspar C. Verdal. Saber Z. Yund

Depuis Dionysos protégeant de sa toute-puissance les raisins violets ou mordorés, combien de récoltes ont-elles été prétextes à bacchanales, combien de fêtes se sont-elles déroulées avec force libations ? L’histoire ne dit pas si Luis Marcel, en organisant son exposition itinérante sur le thème de LA VIGNE ET LE VIN et en la faisant depuis cinq ans voyager à travers l’Europe, a suivi ces coutumes ? Par contre, il est certain que cette manifestation picturale a rencontré partout un franc succès, drainant autour de ses quelques quarante vendangeurs occasionnels, des foules intéressées, et amusées par les variantes proposées.

Bien sûr, une tradition aussi sacramentelle exige un prestigieux décorum et un scénario immuable :

Pour avoir du bon raisin, il faut judicieusement choisir terrain et orientation : C’est ce qu’ont fait Eric Battista, avec son Paysage des Corbières et ses rangs de vigne se détachant sur fond de château-fort et de ciel bleu ; Pierre-Jean Llado et Jacques Ostapoff et leurs Vignes à perte de vue.

Naturellement, il faut choisir de bons cépages, avec des pieds vigoureux, noueux à souhait, comme ceux sélectionnés par Grégogna.

Mettre ensuite de son côté toutes les chances d’être bien protégé : Avec à la clef deux doigts de paganisme, consulter les augures pour soudoyer, comme l’a fait Chris Besser, un Dionysos accroupi sur une chaise couverte de grains violets que becquette une grive... Mais, pensent Françoise Pontanier, plantant son ouvrier au pied d’un crucifix, et Cristina Tavarès, dont la très rabelaisienne Notre-Dame du Vin semble avoir abondamment goûté à la dive bouteille : “un peu de religion n’a jamais fait non plus de mal à personne !”

Battista. Le Bricquir D. Assemat. Thomas K.
Battista. Le Bricquir D. Assemat. Thomas K.

Subséquemment, un temps de méditation permettra sûrement à Lama de savoir si la récolte sera bonne, les graines bien gonflées ? C’est aussi la question que se posent Popsy, envoyant ses homuncules à l’assaut d’énormes grappes ; Pierre Blondeau et Casado, cherchant tous deux L’Esprit du vin.

Tous mauvais sorts éventuels conjurés, nul doute que le vigneron aura du beau temps, pour vendanger ! C’est du moins ce qu’affirment Jacques Trovic, brodant sur tissu un magnifique soleil qui darde ses rayons par-delà les collines et Patrick Guallino qui peint le sien dansant, pour être plus convaincant ! 

Et maintenant, que le travail commence : Un peu pensive, tout de même, la vendangeuse de Karen Thomas, appuyée sur ses paniers pleins de lourdes grappes... Par contre, les vendangeurs de Nicolas Daim, vidant leur hotte dans une immense Cuve, ne manquent pas de coeur à l’ouvrage ! Ni celui de Gilgogué qui, les yeux exorbités, tire une langue démesurée pour happer une grappe que lui dispute une abeille !

Daim. Tourlonias. Pontanier F. Allué
Daim. Tourlonias. Pontanier F. Allué

Le temps de souffler un peu dans la cour de Marie Vergne, de se restaurer avec un bon chapon et quelques chapelets de saucisses, et revoilà tout le monde dans la vigne. Pas tout à fait tout le monde, car les espèces de schtroumpfs truculents de Serge Mazet sont, dans un cuveau du chai, en train d’attraper La Danse de Saint-Guy à force de piler le raisin avec leurs pieds, comme au temps des Très riches heures du Duc de Bourgogne : Tradition oblige ! Voilà le bon jus de la treille fin prêt pour être dégusté ! Les œnologues vous diront qu’à ce stade, il ne contient point d’alcool. C’est qu’ils n’y connaissent rien ! Sinon, comment expliquer que les plus invraisemblables fantasmes prennent corps dans la cave, au gré de l’imaginaire des protagonistes de cette étrange liturgie ? Ainsi, le vendangeur intergalactique de Simone Picciotto fait-il La course au raisin ... Entre tronches rubicondes et vapeurs éthyliques les joyeuses luronnes de Bénédicte Bûcher se livrent-elles à de mémorables Bacchanales...  Certains ont le vin populiste, comme Claudine Aspar, et Elle tette Suzette, bien plus que cet idiot d’Alfred Muge qu’elle a épousé ! Certains l’ont érotique, comme Bernard Jund dont la Vigne darde sa croupe voluptueuse au milieu de ses Vignettes, qui montrent au spectateur leurs fesses ou leur minette ! Certains l’ont artistique et se prennent même pour des Petits Maîtres du XVIe siècle, faisant de ce breuvage si vivant, des Natures mortes, comme Adrien Seguin, Marco Calligardo ; ou au contraire l’entourant de tous les égards comme Claude Saidou qui tisse le sien de fils d’or. Certains l’ont mortifère, comme Lucien Vernède qui le boit jusqu’à La lie (de vin)... intellectuel, comme  Blampain dont le crâne-collage est tout plein de messages et de grains de raisin... footballistique, comme De Santesteban qui titre Allez les Verts !...géométrique, comme José-Luis Allué qui propose de part et d’autre d’une bouteille dans laquelle coïte un couple liniforme, des personnages ou objets parfaitement symétriques... Certains l’ont sentimental, comme Chenu et sa petite douceur de fin de saison... Enfin, d’autres l’ont carrément royal, Zohra en particulier dont le trait fin souligne les nez rouges et les trognes enluminées de ses créatures côte à côte avec les passages collés. Royales aussi, les élucubrations d’une sorte de Cavanna/Pierre Assémat qui, lutinant deux courtisanes aux seins proéminents, a réussi à endormir son compagnon de libations ; et Dominique Liccia pour qui, malgré une erreur grammaticale, The King Win !  Même les vaches de Danielle Le Bricquir, queues par-dessus têtes, sont complètement ivres ! Alors, tout ce petit monde, vous pensez !

Gregogna. Besser C. Liccia. Trovic.
Gregogna. Besser C. Liccia. Trovic.

Pourtant, contrairement à ce que dit Vitalis, le vin n’est pas encore prêt. Il faut d’abord aller chez René Münch, pour le passer dans Le pressoir du Musée de Colmar. Enfin, chacun sait que Quand le vin est tiré, il faut le boire : ce n’est pas Léon qui dira le contraire, avec ses personnages en relief, attablés devant de véritables bouteilles miniatures. 

Plus tard, la tête lourde probablement, tout le monde aura quitté le cellier. Enfin, presque, parce que là, dans une énorme cuve à porte ouvrante, il semble que les personnages en train de se faire des chatteries de François Montchâtre n’aient pas terminé leurs Vendanges à Château Piquette ! 

Et puis, comme une bonne tournée de gnole conserve aussi son homme, il faudra bien terminer, un peu plus tard dans l’hiver, par une bonne distillation dans L’Alambic de Jean Tourlonias, avec ses paysans louchant affreusement, leurs vestes et pantalons peints à gros traits comme chiffonnés par l’usage ! 

 

Laissons-les déguster, et revenons à cette manifestation qui contient incontestablement tous les ingrédients indispensables à une bonne vendange : vivante, narrative, humoristique, gouleyante, en somme. A la santé de tous ceux qui iront y clapper de la langue !

Jeanine RIVAIS

 

CETTE EXPOSITION A ETE ORGANISEE PAR LUIS MARCEL QUI A LONGTEMPS ETE LE DIRECTEUR DE LA GALERIE DES QUATRE COINS A ROANNE.

 

CE TEXTE A ETE ECRIT EN 2000 ET PUBLIE DANS LE N° 69 DE JANVIER 2001 DU BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.