REMO PINTUS, sculpteur,

ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS

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          Jeanine Rivais. Remo Pintus, comment résumeriez-vous la situation de l’art belge en cette fin du XXe siècle ?

          Remo Pintus. Je n'ai vraiment pas la prétention de connaître tout l'Art belge. Par contre j'entends des artistes qui, tous, souhaitant créer des oeuvres "fortes", se sentent tenus de les faire, je cite "torturées, agressives et laides". Je retiens néanmoins qu'il existe un goût hérité de centaines de générations d'artistes qui, s'inscrivant dans nos gênes, tend à objectiver la beauté artistique à laquelle j'aspire inconditionnellement. Pour être forte, une oeuvre ne doit pas nécessairement être laide.

 

           J.R. Pensez-vous qu'ils ont le sentiment de faire ce que vous appelez des oeuvres "laides", ou qu'ils s'écartent volontairement du beau ?

          Pintus. Je crois qu'ils s'écartent du beau, tout simplement parce qu'ils essaient de trouver une expression nouvelle. Par exemple, j'ai visité récemment une exposition qui présentait environ deux-cents sachets de plastique remplis de sachets de papier. Si cela est une oeuvre "culturelle", je m'insurge contre cette façon de se moquer du monde. Ce n'est pas ma conception d'une oeuvre culturelle. Pour moi, un amas de déchets restera toujours un amas de déchets. Et encore, n'était-ce pas vraiment laid, c'était quelconque. Mais, dans le domaine du "laid", trop d'artistes essaient de s'illustrer, comme si les beautés de la vie et de la nature avaient déjà été toutes explorées et que la façon contemporaine consiste à les voir laides ! Je sais bien que la notion de beauté et de laideur varie avec chacun de nous, mais dans cette subjectivité doit subsister notre culture : elle témoigne du fait que les artistes se sont efforcés depuis toujours de faire des "beaux arts" et non pas des "laids arts".

 

          J.R. Quelle place avez-vous le sentiment d'occuper dans la mondialisation de l'art ?

        Pintus. Si "mondialisation" de l'art signifie tendance artistique où tout le monde, de quelque nation qu'il soit, de quelque bord qu'il vienne, suive une directive, je suis contre cette directive. Pour moi, l'artiste doit être un novateur, rester attaché à ses racines, même s'il est inculte. Il naît dans un lieu donné, entraînant par sa naissance, ses antécédents, sa famille, sa nation, sa terre : sa culture. Suivre une tendance supprime la créativité.

Ce que j'apporterai à l'art se situera toujours dans une recherche novatrice de la matière à employer, des formes que je veux toujours dynamiques, et dans des chromatismes recherchés, même si je fais de la sculpture.

 

          J.R. Résumez-nous votre biographie jusqu'au moment où vous avez éprouvé le besoin d'être artiste.

          Pintus. Je suis né à Iglésias, en Sardaigne, d'un père sarde et d'u¬ne mère venue des Dolomites. A onze ans, j'ai abandonné l'école, préférant aller travailler. J'ai d'abord travaillé dans une briqueterie. Puis à seize ans, après deux années d'Ecole des Mineurs, j'ai travaillé dans les mines de charbon de Sardaigne. J'en suis sorti à dix-neuf ans pour venir en Belgique.

Dans ce pays, j'ai effectué divers travaux jusqu'à vingt-trois ans, âge auquel je me suis installé à mon compte.

 

          J.R. Vous vous êtes essayé à la peinture. Y avez-vous renoncé et la sculpture représente-t-elle une nécessité absolue ? Que peignez- (gniez)-vous ?

         Pintus. Je n'ai pas abandonné la peinture, puisqu'elle se retrouve aujourd’hui dans chacune de mes sculptures.

          Je peignais des paysages, des portraits, dans un style un peu surréaliste. Je crois m'être amélioré depuis.

 

       J.R. Vous intitulez votre première sculpture "La folie". Pourquoi le choix de ce titre qui, rétrospectivement, se situe en exergue d'une oeuvre dont vous ne pouviez alors prévoir l'évolution ?

         Pintus. Il faut replacer dans son contexte cette première oeuvre intitulée "La folie". Fin des années 60, la ville de Jemappes avait organisé une cérémonie-hommage à Salvatore Adamo, sacré citoyen d'honneur. Des artistes avaient été sollicités pour réaliser des œuvres ayant pour thème les titres de ses chansons. J'ai choisi "La nuit, je deviens fou" et j'ai intitulé mon oeuvre "La folie".

 

          J.R. Dans quelle matière réalisez-vous vos œuvres ? Dominez- vous totalement les nuances de couleurs et de formes qu'elles présentent, ou laissez-vous une part au hasard, puisque vous dites que chaque sculpture est une oeuvre, inimitable ?

         Pintus. Je réalise mes "compositions sculpturales" à partir du polystirolo, bien qu'il soit difficile à employer, sans moules, comme je le fais. Je m'efforce -j'y parviens de mieux en mieux- de lui donner le galbe et la forme que je désire. Je ne laisse jamais intervenir le hasard auquel, d'ailleurs, je ne crois pas.

      Je pars de la matière première brute, des grains gros comme du blé. Depuis vingt ans, je me suis acharné à mettre au point un système de fabrication pour obtenir, à partir de ces petits grains chauffés à 180° une pâte homogène. Je malaxe cette pâte, je la modèle à ma volonté. La couleur peut être incorporée dans la masse, ou ajoutée une fois l'oeuvre réalisée: Je l'applique alors à l'aérographe ou au pinceau.

 

          J.R. Vous dites que chaque oeuvre est unique, mais puisque vous affirmez tout dominer du début à la fin, rien ne vous empêche de la reproduire ?

          Pintus. Non. Mais d'une part, ce n'est pas mon but; et puisque je la réalise entièrement seul, je ne vois personne susceptible de la reproduire exactement. Elle est donc inimitable, comme aurait pu répondre Dali.

          Néanmoins, je reste convaincu qu'adoptant une démarche, la résultante de cette démarche ne pourrait en aucun cas être une solution de hasard. Elle est la résultante de l'esprit qui la pense.

 

          J.R. Quand j'aborde vos œuvres, je ressens la même sensation que devant le "Saint-Jean" ou la "Naissance de Vénus" : l'impression du beau absolu. Le fondement de votre recherche est-il l'esthétisme?

          Pintus. Mon aspiration la plus profonde est vraiment la quête du beau. Je veux faire des oeuvres "belles".

          J'ai réalisé deux œuvres intitulées Tchernobyl : Si on les regarde dans leur ensemble, même sur ce thème, les visages, bien que meurtris, ne sont pas laids: Il y a l'espoir derrière.

 

        J.R. Ensuite, comme pour les deux œuvres citées, il faut "revenir" à la vôtre et essayer de lui faire rendre l'âme :

          Le dictionnaire dit : "Sardaigne... sol disloqué par des cassures qui ont donné naissance à des épanchements volcaniques et des fosses d'effondrement". "Belgique... relief monotone, littoral sableux et rectiligne" :

          Vos sculptures présentent toutes deux parties sans "relation apparente", mais qui se complètent, s'imbriquent, forment un tout. La dualité de vos origines a-t-elle provoqué la dualité évidente dans vos sculptures ?

          Pintus. A la Sardaigne et la Belgique, j'ajouterai les Dolomites, puisque je suis, par ma mère, très attaché à cette contrée rocheuse.

Pourquoi pas ? Chaque homme est pétri dans une dualité, des contradictions...

 

          J.R. Peut-on définir cette dualité comme une sorte de mise en scène comprenant à la fois le décor et l'acteur ?

         Pintus. "On laisse un peu de soi à toute heure et en tout lieu". Peut- être connaissez-vous ce vers?

        Il est certain que pour toute oeuvre réalisée, le générateur de cette oeuvre en est aussi l'acteur.         

         C'est vous qui retrouvez cette dualité entre la Sardaigne et le "plat pays" qu'est la Belgique. Consciemment ou non, chacun de nous trame toute sa vie son passé et il est fort possible que, psychologue comme vous l'êtes, vous ayez décelé avant moi ces traits dans mes compositions sculpturales ?

  

          J.R. J'en accepte l'augure !

         Vous sculptez presque exclusivement des têtes-bustes de femmes. Pourquoi cette obsession de la femme ?

         Pintus. Je lui rends hommage parce que c'est elle qui engendre la vie, et l'artiste -homme ou femme- lui doit la reconnaissance de ce passage obligé.

 

          J.R. Vous la représentez jeune, belle infiniment, dans un décor lisse, foisonnant de magma, de conques marines (parfois même, le visage "est" un coquillage. Pourquoi ce choix ?

          Pintus. Je ne la dirai pas inaccessible. Je dirai qu'elle est inexpugnable, altière, fière dans toute l'acception de la femme. Je la mets en fait sur un piédestal. Je lui rends hommage par les lignes courbes, harmonieuses qui la galbent, des lignes très sobres, très épurées, très lisses.

          Pour les conques marines, peut-être faut-il se référer à notre fameux triangle Dolomites-Sardaigne-Plat Pays ? "Conca", conque, les bas-fonds sous-marins, les rochers de la Sardaigne, l'humanité issue de l'eau, la femme invincible dans les quatre éléments qu'elle connaît bien: l'eau (conques et algues), la terre (lave et magma), l'air, le feu. Ces quatre éléments, considérés par les anciens comme constitutifs de tous les corps de l'univers, donnent à mes créatures un caractère cosmique.

 

          J.R. Et vous appelez ces femmes "Gorgone", "Abyssiade", "Osmose", "Coup de foudre", "Maïeutique", des titres à connotation plutôt violente. Comment reliez- vous oeuvres et titres ?

          Pintus. La plupart du temps, ce sont les oeuvres qui inspirent les titres. Si l'oeuvre me révèle à la fin seulement, le nom auquel elle a droit, une fois encore, c'est que son passé vient à la rescousse, que ma culture vient à l'aide de l'oeuvre, ne fût-ce que pour lui donner ce nom.

          Leur connotation violente ? N'est- ce pas quand les éléments se déchaînent qu'ils se rappellent à notre bon souvenir? La violence serait donc le langage d'une nature qu'on éprouve bien des difficultés à respecter.

          Et la Maïeutique, dit le dictionnaire, est l'art d'accoucher les dieux !

 

    J.R. Vous sculptez quelques têtes d'hommes, très beaux également, mais le décor présente alors un aspect granuleux, irrégulier, très sexué ; l'ensemble donne une impression de faux calme avant la tempête. Etes-vous d'accord ?

          Pintus. La dualité enfouie en chacun de nous se transmet peut-être dans nos œuvres ? Je ne crois pas éluder la question en affirmant n'être qu'un autodidacte inspiré par les besoins spirituels du moment. Au cours de la création de ces œuvres dont vous m'entretenez, j'ai sans doute versé dans le "viril" et la "puissance sexuelle". D'autre part, comme l'on dit que "dans chaque homme sommeille un lion", il est possible que mes hommes soient des volcans (terre, feu) en puissance.

 

           J.R. Parfois, vous représentez entièrement le corps féminin : corps très long, déformé, tendu, appuyé sur un socle. La tête cachée dans le "magma" a perdu sa beauté.

          Est-ce le "Repos du guerrier", après sa quête de perfection, une façon de souffler un peu entre "la Belle et la Bête" ?

          Pintus. Vous vous référez à Cocteau, à Jean Marais, deux artistes que j'aime beaucoup et que j'admire. J'ai du mal à choisir entre la Belle et la Bête. Je n'ai rien non plus contre le repos du guerrier quand il est vécu par Robert Hossein.

          Vous avez toute la liberté nécessaire pour trouver fantasmagoriques et anonymes des personnages que j'ai voulus surréalistes et sans visages. Je me réfère au cosmos, à la conquête des astres, aux météorites, à quelque chose qui "vient d'ailleurs" ! Alors que dans mon imagination ce personnage existe déjà, dans la réalité il commence à peine à prendre forme...

 

          J.R. Je crois votre explication insuffisante : le corps sculpté n'est jamais net et harmonieux, il est tordu, torturé et la matière prend la place de la tête...

          Pintus. C'est cela ! C'est une démarche surréaliste où je ne sais pas "encore" imaginer un visage. Le visage est le plus représentatif d'un être, or cet être est en gestation !

 

          J.R. Si vous représentez des couples, ils sont de même sexe, deux hommes, deux femmes, parfois aussi un groupe, jamais homme-femme. Y a-t-il une raison précise à ce choix ?

          Pintus. C'est toujours une question de beauté et d'esthétique, un "canon" que je me suis créé. La répétitivité du même volume, de la même attitude, du même plan, forme un cercle imaginaire et me semble très esthétique.

 

         J.R. Et la sculpture intitulée "Lune de miel" dont la moitié "femme" est très maquillée et la moitié "homme" complètement monochrome, désigne-t-elle, comme au théâtre le costume mi-blanc mi-noir, la lutte du Bien et du Mal ?

          Pintus. Manichéisme ou pas ? Ma réponse est tout à fait simple et terre à terre: J'ai voulu exposer la face cachée de la lune. Je laisse au spectateur le soin d'en tirer ce qu'il ressent, comme la dualité du Bien et du Mal... Quand j'ai trouvé ce titre, c'est vraiment la seule explication qui me soit venue à l'esprit. Je suis très porté vers le cosmos, et les couleurs que vous voyez ne sont autres que des couleurs cosmiques.

 

         J.R. Quel rôle attribuez-vous à ces multiples mains qui émergent du décor et protègent (devrait-on dire cernent) les visages ?

          Pintus. Le rôle premier de la main est le toucher, la sensibilité tactile. Quand je modèle, j'aime le contact de la terre sur mes mains. Quand je mets des mains autour des visages, c'est tout simplement par envie de donner du relief, du mouvement, une envergure supplémentaire.

 

         J.R. Vous avez expliqué les raisons pour lesquelles vos titres sont puisés dans la mythologie gréco-romaine. Je les crois également issus de rapports d'envoûtement ("Sortilège"), de quête d'idéal ("Psyché"). Vous avez parlé du cosmos. Votre "Venue d'ailleurs" semble indiquer votre attirance pour la science-fiction. Que pensez-vous de films comme "Alien"? Quels autres thèmes vous ont été inspirés par vos œuvres ?

           Pintus. La mythologie gréco-romaine en a inspiré d'autres que moi ! Et non des moindres. Cette source inépuisable (savez-vous qu'il existe quelque trois mille dieux de fleuves?) vient souvent à point nommé. Je n'en fais pourtant pas une astreinte puisque les mystères, les idéaux, l'inconnu et l'infini me viennent aussi à la rescousse.

           Je ne suis pas attiré par le côté laid, viscéral, agressif de certaines scènes de science-fiction. Je n'aime pas la violence. J'intitule mes oeuvres "Venue d'ailleurs", "A la recherche du plaisir liquide"... et si je mets sur le corps féminin un coquillage, je le choisis dans sa plus extrême beauté, mêlé à l'eau "turquina", bleu-turquoise. Je suis attiré par la profondeur de la mer, la transparence de l'eau, par le côté insondable du cosmos.

         Je confirme que mes oeuvres génèrent régulièrement leur propre nom. Je ne peux dès lors préjuger des multiples sources d'inspiration auxquelles je pourrai recourir à l'avenir.

 

          J.R. La femme est là, même dans votre signature sur les reproductions de vos oeuvres. Vous définissez-vous vraiment uniquement par rapport à elle ?

          Pintus. Non. Il serait périlleux que je me définisse ainsi. Mais je me sens vraiment tout petit par rapport à l'immensité sans bornes de l'univers et mon intérêt suscité par la source d'inspiration qu'elle représente m'attache à elle sur les plans affectif et artistique.

Je me définis par contre par la volonté farouche de créer, de réaliser une oeuvre.

 

           J.R. Vous avez sculpté quelques piloris le long desquels sont attachés des visages de suppliciés ; visages "étrangers", ou "africains". Avez-vous choisi de témoigner de la souffrance des peuples et pensez-vous que l'artiste ait un devoir d'engagement social et politique ?

          Pintus. J'ai, dans le passé, composé des sculptures intitulées "Tchernobyl"... faites de corps martyrisés. Même si l'artiste ne se sent pas intimement le devoir de s'engager sur les plans social et politique, ces aspects de la vie en société finissent par transparaître dans certaines de ses oeuvres. Son véritable devoir réside dans l'authenticité de ses sentiments.

 

          J.R. Par ailleurs, dans vos plus récentes sculptures, le visage est tatoué ou très coloré et le buste est extrêmement sobre. Assistons-nous à une inversion des données : le magma (décor) s'est-il éteint pour donner vie à l'acteur ?

          Pintus. Je rends hommage à votre façon perspicace de lire mes compositions sculpturales. Je dirai qu'à la limite, la lecture que vous en faites a pour moi autant d'importance que mes propres oeuvres. A travers mon oeuvre, ce sera vous et le public qui lui donnerez un sens en disant ce que vous ressentez.

 

          J.R. Pour terminer, je voudrais que nous parlions de votre "Fau¬teuil de l'autodidactisme" : Un siège (pour méditer?), cinq têtes masculines (?), votre main tenant l'oeuf (de la connaissance?) = sept éléments.

          Peut-on dire que cette sculpture est une oeuvre-bilan : celle où l'homme assis a acquis la sagesse et la connaissance, par opposition à la "folie" de ses débuts ?

          Pintus. Cette composition est mieux qu'un bilan, elle est un début, un élan plus sûr vers la création. Le siège est un tremplin entre mon oeuvre déjà créée et mon oeuvre future. Les têtes symbolisent l'humanité entière (sans distinction de sexe), répartie à travers les cinq continents. L'œuf représente pour moi l'autodidactisme de chacun de mes mouvements, de la complexité de la vie. J'ai repris bien souvent la fameuse question : "Qui est venu au monde le premier? L'œuf ou la poule?" Pour moi la réponse est évidente : les angoisses de la création sont contenues dans la symbolique de l'œuf.

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 291 DE L'ETE 1993 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.