PHILIPPE BŒUF ET LES AFFRES DE LA CREATION

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          La création de Philippe Bœuf est née dans la douleur, arrachée bec et ongles à une grave crise existentielle qui, pendant trois ans, a tenu l’artiste "hors-normes", enfermé dans un univers psychiatrique dont seule sa volonté a réussi à l’arracher.

   Désormais, il construit une œuvre où la violence est devenue le fruit d’un discours de l’artiste avec soi-même et sa toile. Il lui a donné une personnalité très appuyée, conféré un style reconnaissable entre mille, créé une double démarche dans laquelle il trouve un équilibre : d’abord ses "carnets" qu’il appelle ses "petits papiers" : œuvres de l’urgence, à la fois mots et dessins ; plaisir  pur de projeter sur la page ses pigments colorés ; travail rapide, aussi vital qu’un journal intime. Ensuite, ses toiles, grandes pour la plupart, et plus élaborées.

 

        Omniprésente dans l’un et l’autre cas, est la femme qui emplit le tableau, tandis qu’au fond, petit, longiligne, effacé, se profile l’homme. L’existence de l’homme est aléatoire, vite oubliée. Mais la femme est nue, érotique, agressive : ongles démesurés ; bouche qui est un véritable mufle ; seins non pas féminins mais dressés en courbes comme des faucilles ; unique et immense oreille ; sexe béant ; lèvres violemment maquillées ; en somme, une monstruosité prodigieuse, présence rédhibitoire à l’existence de l’homme.

       Autour de ces protagonistes, le décor extrêmement fascinant est comparable aux entrelacs d’une toile d’araignée compliquée, patiemment construite pour créer le huis clos dans lequel ils "vivent". Par opposition, le trait qui les cerne, réduit à sa plus simple linéarité, sert uniquement de faire-valoir à la couleur, préoccupation essentielle du peintre : les ocres et les terres dont la primitivité, les vibrations, la chaleur sont les racines profondément enfoncées, les éléments sécurisants ; antithétiques du rouge violent, le sang, le sexe, la vie et la mort, obsessions récurrentes de Philippe Bœuf.

       Des milliers de volumes ont décrit le spleen des artistes du XIXe siècle ; combien de ces couples disparates, l'artiste devrait-il encore, en notre fin de siècle, créer pour pouvoir, sans ambiguïté, dire : "Je suis un peintre heureux !" ?

Jeanine RIVAIS

 

CE TEXTE A ETE ECRIT EN 1994 ET PUBLIE DANS LE N° 38 DE JUIN-AOUT 1994 DE LA REVUE IDEART.