Il semble bien que Marie-Jo Partiot soit une peintre dont l’œuvre est essentiellement composée de grands formats, -grâce auxquels elle crée une véritable immersion physique pour le spectateur qui, face à la toile, ne regarde plus seulement un tableau : il entre dedans-. Qui veille aussi particulièrement à ce que cette œuvre soit atemporelle, hors de toutes modes, toutes influences. Simplement, à travers les impressions qu’elle traduit avec ses peintures, que chaque visiteur soit confronté à ce que son imaginaire peut présenter de libératoire, d’émouvant et de poétique 

          Cette volonté de s'extraire des modes et du temps -cette atemporalité- est un choix fort. Dans un monde de l'art parfois saturé de concepts éphémères ou de provocations passagères, elle fait le pari d'une peinture essentielle, presque méditative. 

          Elle ne cherche pas à imposer un message ou une tendance, mais plutôt à ouvrir une porte. Le tableau devient alors un miroir : Libératoire parce que l'immensité de la toile offre un espace d'évasion. Émouvante parce que les couleurs et les textures réveillent des sensations enfouies. Poétique parce qu'elle refuse le réalisme strict pour laisser toute la place à l'évocation. En laissant l'œuvre "ouverte", elle offre le plus beau des cadeaux à ce visiteur : la liberté d'y projeter sa propre histoire et ses propres émotions.

 

          Il semble, d’autre part, que dans ce travail de prospection, elle soit à la croisée des chemins : d’une part, un travail conçu comme une série de sensations fortes, d’explorations de lieux qui lui sont peut-être familiers, comme les bocaux sur l’étagère d’une épicerie, quelques bouteilles aux formes rares, un chemin couvert de feuilles mortes balayées par le vent, un champ de blé mûr entouré de coquelicots. Ces visions évoquent des univers sensoriels et émotionnels très différents, passant du cocon de l'intimité domestique à la liberté de la nature sauvage : La première image appelle immédiatement une nostalgie douce, le confort de la maison et le passage du temps apprivoisé. L’artiste imagine sans doute le contact du verre un peu frais, une subtile odeur de sucre cuit qui inondait la cuisine de sa grand-mère ? Des sensations visuelles, auditives et tactiles, voire gustatives, des odeurs de naguère, une esthétique un peu rétro. 

          Avec le champ de blé entouré de coquelicots, l’artiste bascule dans la lumière éclatante et la vivacité de l'été. Le choc visuel est saisissant entre le jaune d'or du blé et le rouge sang des coquelicots. Son œuvre devient un tableau impressionniste vivant. Elle reste figée entre la sensation de vertige doux face à la houle du blé qui ondule sous le vent comme une mer végétale ; et intuitivement le bruissement sec et continu des tiges de blé qui s'entrechoquent, rythmé par le bourdonnement des abeilles (qu’elle retrouve avec ses pots de fleurs accrochés à un mur) et le chant des grillons sous le soleil de plomb. En somme, sa quête de sensations la balance tour à tour entre l’intimité des bocaux sur l’étagère et la chaleur, le sentiment d’immensité, de plénitude. D'un côté, le bocal offre le plaisir de la préservation, de l'ordre et du secret partagé dans l'ombre d'un garde-manger. De l'autre, le champ de blé offre le spectacle de la profusion, de la lumière brute et de la vie sauvage qui éclate au grand jour.

 

          L’autre partie des œuvres de Marie-Jo Partiot semble présenter plus de certitudes. Au lieu d’explorer des sujets différents au fil des sensations fortes éprouvées, l’artiste semble avoir des certitudes : un voyage parmi des événements qui appartiennent à la mémoire populaire, et dont la réalisation ou le souvenir la perturbent : une manif, la sortie de l’usine, ce qui pourrait être la retraite de Russie mais où elle exprime la libération d’un camp, etc.

          Pour chaque tableau, la composition est clairement bipartite, voire tripartite, créant une tension narrative forte : le format vertical accentue la verticalité du mur au fond du tableau, plutôt suggéré que montré ; ou la volubilité des nénuphars. La verticalité des coulures renforce l'idée d'une marche collective, d’un groupe compact avançant de concert. Le format horizontal suggère le repli comme sanctuaire : le bas ou le centre est le monde social et politique (les foules), le haut est l'espace de l'intériorité et de la nature. C'est ici que se concentre le mouvement et l'énergie. C’est la place des "Foules" : Les formes sombres et denses (les bleus cobalt et outremer profonds) évoquent immédiatement des masses compactes. Bien que l'on perçoive des formes florales, l'abstraction est poussée assez loin pour que ces formes deviennent des symboles. Elles sont agglutinées, imbriquées, comme une foule en mouvement. La verticalité des coulures renforce l'idée d'une marche collective, mais aussi d'une chute ou d'un épuisement.

 

          Les parties inférieures et médianes sont la zone d'action : La zone blanche centrale est cruciale. Elle peut être interprétée de plusieurs manières. C'est un espace de clarté qui se fraye un chemin, mais c'est aussi une brèche, un passage difficile. Dans le contexte de la "Retraite de Russie" ou de libération d’un camp, ce blanc prend une dimension tragique : c'est la neige, le vide, le silence froid qui engloutit la masse sombre. Elle symbolise la difficulté du repli, la perte de substance de la masse face à une force supérieure, le vide, l'épuisement. Quelques taches colorées, à peine visibles agissent néanmoins comme des points de rupture, des éclats de colère ou d'espoir, typiques d'une foule en colère ou animée par un idéal comme les manifestations. Elles cassent la monotonie de la zone bleue et de l’espace blanc.

          Dans la partie supérieure de quelques œuvres, qui est l'espace de repli, Marie-Jo Partiot crée une zone dominée par des verts tendres, des jaunes soufrés et des verts-gris plus doux. La transition est plus abrupte que dans celles où agit le blanc. Après le chaos d’en bas, cet espace offre une respiration ou simplement un espace lumineux et serein. En somme, ce groupe d’œuvres fonctionne comme une allégorie de la condition contemporaine vue par l'artiste. Ces tableaux ne montrent pas une retraite passive, mais une tension active. L'artiste se positionne en observateur : Les masses sombres et la tension du blanc sont comme un bruit visuel, un tumulte. En concevant ces "idées de foules", elle cherche à les matérialiser pour mieux s'en extraire. Ses compositions ne cherchent pas à lier harmonieusement les deux mondes. Il y a une véritable rupture visuelle nécessaire de l'artiste par rapport à la société qui ne lui convient pas. 

          Comment la visiteuse que je suis a-t-elle perçu ces manifestations et ce que je prenais comme la Retraite de Russie à la Bérézina et que l’artiste a appelé la libération d’un camp ?  Les premières impliquent le repli stratégique ou la tentative de faire entendre sa voix collectivement. Le repli de l'artiste par rapport à cela n'est pas un désintérêt, mais le choix de la distance pour comprendre et représenter. La seconde c'est le repli forcé, la débandade. Ici, les bleus sombres presque noirs qui se diluent dans le blanc évoquent cette foule misérable au dernier degré de l’humanité qui se perd dans la neige, l'identité collective qui s'effiloche. Le repli de l'artiste est alors une survie, une quête de refuge pour ne pas être englouti par la brutalité sociale. La libération et la Manif pourraient en fait être les deux faces d'un même repli qui se superposent?

 

          Marie-Jo Partiot a donc réussi à créer une œuvre puissante où abstraction florale, couleurs quasi-absentes et composition de chaque œuvre servent de véhicule à des idées sociales et philosophiques fortes. Le tableau ne se contente pas de montrer des fleurs, des personnages stylisés, linéarisés, il structure l'espace pour raconter une histoire de tension entre la masse et l'individu, le chaos et le silence, la présence et le néant, la société et le refuge intérieur. C'est une véritable manifestation visuelle de l'idée d'un repli créateur. Le format et la rupture chromatique sont les outils de cette narration visuelle claire et assumée.

Jeanine RIVAIS

CE TEXTE A ETE ECRIT EN JUIN 2026, après la visite des œuvres exposées dans une belle salle de la Maison Crème anglaise au centre du village médiéval de Montréal (Yonne).