Demonchy : Manège
Demonchy : Manège

Comment classer une collection qui va de Vieira Da Sylva, de Lindstrom à Deschalettes ? De  sculptures africaines à Boix-Vives ? D'artistes infiniment précieux comme Labios, d'origine sud-américaine à Robert Tatin ?... Il faudrait  s'interroger toile après toile, sculpture après sculpture, pour en venir à une seule conclusion qui, vu la célébrité du personnage, apparaît comme une évidence : c'est que Max-Paul Fouchet fut un amateur d'art,  au  goût  très  raffiné  et éclectique, et la seule constante de cette exposition si diverse, serait que derrière chaque oeuvre se retrouve puissamment son créateur ; que celui-ci représente un petit coin bien à part de l'histoire de l'art ; et que, choisi avec émotion, l'art primitif trouve sur les cimaises son prolongement dans l'art brut ou l'art naïf ; qui côtoie l'art indien ; qui s'en va sans hiatus vers les Amériques, etc.

Longtemps habitant de l'Yonne, Max-Pol Fouchet a laissé un souvenir très vif dans  toute la région. Les visiteurs "plus très jeunes" auront par ailleurs gardé la mémoire de ses engagements politiques au moment de la guerre, de ses émissions de radio (Lectures pour tous...) ou télévisées (Italiques, Une aventure de la lumière : L'Impressionnisme...) ; de ses  critiques dans les journaux et revues comme Les Lettres françaises ; de ses livres consacrés à la poésie ("Demeure le secret", "De la poésie comme exercice spirituel", etc.) et surtout aux arts plastiques ("Lire Rembrandt", "Les nus de Renoir", "Wifredo Lam", "Gauguin"...) ; de ses romans et nouvelles ("La Rencontre de Santa Cruz", "La relevée des herbes" ; "Les évidences secrètes"...), etc.

 

Dechelette Louis Auguste : Le Négus
Dechelette Louis Auguste : Le Négus

Voyageur  infatigable,  nombre  d'oeuvres de la collection de Max-Pol Fouchet sont autant de souvenirs choisis à travers le monde. Beaucoup d'autres sont des cadeaux d'artistes reconnaissants pour l'attention qu'il portait à leur travail. Il a dû être difficile de choisir parmi le foisonnement qui, longtemps après sa disparition, couvre toujours les murs de sa maison, devenue apparemment objet de culte de la part de sa fille. L'exposition propose pourtant une majorité d'oeuvres naïves, ou tout au moins singulières : à côté des magnifiques nus de bois africains, très longilignes et délicatement érotiques ; à côté de l'oeuvre de Labios, représentant une fillette au visage de poupée de porcelaine, en robe de velours ornée d'un large col, presque une fraise de dentelle finement brodée, assise près d'un éventaire de fruits exotiques... se trouvent trois remarquables Robert Tatin portant sur le papier les caractères essentiels du peintre : visages-lunes aux traits-lampes ; sortes d'ectoplasmes tordant leurs vibrilles  autour de ces têtes en lévitation ; énorme tête de profil sur corps nanisé, emplie de pictogrammes et de minuscules dessins géométriques ; bateau fantôme voyageant sur des "vagues" qui seraient un grand éclat de cosmos, fait de minuscules boules groupées parfois en des touffes de végétations imprécises, infiniment poétiques, dans des couleurs rosées et grises très douces. Et toujours, en particulier dans trois autres dessins superposés, des phrases intégrées au motif, comme la réflexion du philosophe prolongeant celle de l'artiste et dont le caractère obsessionnel situe Robert Tatin si près des Wölfli, des Walla ou des Théo... Oeuvres de Caillaud, très remarquables également ; surtout "La Source" où, entre des rochers en forme de pinces de crabe, se dressent deux personnages-oiseaux, sur la tête desquels est monté un autre personnage aux pieds fourchus et à visage de nain de Blanche-neige. Dans son dos, la source, telle un gigantesque vase où s'ébattent des êtres étranges, l'un en maillot de bain ou tout nu, l'autre aux bras-ailes... tandis que sur le bord dorment des oiseaux de nuit. Encore au-dessus, comme en une coupe, des arbres entremêlés de minuscules individus. Le tout conçu avec une finesse et une précision exquises, une grande harmonie de couleurs qui font de cette source édénique un authentique moment  d'art naïf !

Garcia Vivancas Miguel : Nappe à la dentelle
Garcia Vivancas Miguel : Nappe à la dentelle

          Enfin, à côté de Demonchy , de ses paysages et de ses ports vus au quotidien avec des précisions d'entomologiste et un grand sens à la fois du mouvement et de l'instant où se fige une silhouette; ou encore de son "Train passant à 200 à l'heure dans la gare d'Ory", et dont la fumée de la locomotive cache en ses volutes le village suggéré en toile de fond... près du paysage de Jules Lefranc, 'Corte en Corse'... de Louis Roy et ses bateaux dans la tempête, avec ses marins disséminés comme des fourmis... et des Sangliers de Claude Drouillard... ; s'impose une importante série de Louis-Auguste Deschelette : avec ses minuscules personnages, ses mouvements de foules lilliputiennes, il emmène le visiteur à travers de surprenants "lieux" très divers, comme celui où "Le Coq" aux pattes enchaînées, s'ébat devant un nuage qui laisse poindre le Génie de la Bastille ; ou la parade des éléphants caparaçonnés du Cirque Cooper, devant une foule de dos  dont la raideur suggère l'attention ; celle beaucoup moins ludique des Nazis qui, à la suite de leur meneur à la moustache hitlérienne, défilent sous des banderoles annonçant "Sécurité, Arbitrag"e,  etc..

Ainsi, comme chaque année, le Musée d'Art naïf de Noyers propose-t-il une belle exposition, vivante, originale, dans une grande unité d'expression. Et l'hommage à un homme qui a si grandement contribué à faire connaître toutes les formes de création, si bien animé l'esprit et le coeur de ses compatriotes, est digne de cette fin de siècle. Rendez-vous en l'an 2000 ! 

Jeanine RIVAIS

 

 

COLLECTIONS MAX-POL FOUCHET :Musée d'Art naïf. NOYERS -SUR- SEREIN.

CE TEXTE A ETE ECRIT EN 1999.