
Comment la profane que je suis a-t-elle pu se jeter à corps perdu dans la contemplation des œuvres de ces trois artistes, sachant que celles de l’un s’appuient sur la Genèse, celles de la seconde sur l’Apocalypse et celles de la troisième sur les épîtres de Saint-Luc ?? Certes chacun de ces artistes a déjà participé à des expositions d’Art sacré, mais elles étaient organisées dans des abbayes, des églises, donc des lieux sacrés par excellence. Or, il n’en est rien pour la salle Nominoé, en dépit de sa proximité avec le cathédraloscope qui est un espace culturel dédié à l’architecture et à la symbolique religieuse.
Qu’a donc voulu prouver Didier Benesteau, le commissaire de l’exposition, reconnu depuis des décennies pour son rôle de « passeur d’art » et son engagement à mettre en lumière des artistes porteurs de sens et de spiritualité, en choisissant cette salle anonyme ? D’autant qu’il a intitulé l’exposition : « Ils ont dit oui » : Oui à qui ? Et pour quoi ? Dans la ligne de ses expositions, il a, me semble-t-il, voulu mettre en valeur le patrimoine spirituel et artistique du centre cathédrale/cathédraloscope et alentour de Dol-de-Bretagne ; susciter des échanges sur la place du sacré dans l’art contemporain et dans la société, créer un dialogue entre tradition et modernité, prouver que le sacré loin d’être marginal, peut nourrir une réflexion essentielle sur sa place dans nos vies contemporaines ; attester qu’il n’est pas figé mais réinterprété à travers des sensibilités artistiques actuelles. En choisissant la salle Nominoé, dans une ville qui évoque l’histoire bretonne, il a peut-être aussi voulu rappeler les racines spirituelles et identitaires de la région ; faire découvrir des œuvres qui ne sont pas seulement esthétiques, mais aussi porteuses de sens et de transcendance. Cette exposition dépasse donc la simple présentation d’œuvres : elle constitue un acte culturel et spirituel fort, qui relie passé et présent : En exposant les œuvres de ces trois artistes en osmose avec des enluminures tirées d’une Bible tricentenaire, il présente une inspiration commune : les sculptures de Djoti Bjalava apparaissent comme des témoins, des protecteurs silencieux peut-être, des textes sacrés. Les œuvres de Bernadette Charvet, en regard des pages enluminées, proposent sa relecture critique du sacré. Quant à Danielle-Anne Giardini qui puise son inspiration dans les Evangiles, ses œuvres ne se limitent pas à l’esthétique : elles portent un message spirituel et invitent à la contemplation.
En 2022, Djoti Bjalava suscitait la sidération et l’admiration en présentant dans une salle du cathédraloscope, des œuvres dont chaque pierre « semblait avoir été frôlée plutôt que gravée, patinée de pigments pour faire ressortir les nuances du matériau, faire jouer la lumière sur les courbes et contrecourbes. Chaque personnage était suggéré plutôt que montré. Un quadrillage délicat appelait une cape géorgienne. Un minuscule tracé inspirait un visage, des seins. D'infimes ondulations devenaient cheveux emmêlés ou soigneusement coiffés. Une ligne ininterrompue des naseaux à la queue affirmait un taureau en plein élan. Deux chevaux embrassés disaient avec quelle tendresse ils avaient été créés… Déjà, il prouvait que sa recherche permanente de la modernité s’appuyant sur les richesses éternelles du passé représentait pour lui, les idéaux les plus élevés de l’homme et étaient l’exact reflet des aspirations de son esprit » (1).
Plus strictes encore, réduites à la plus simple, mais essentielle, expression, les œuvres de pierre sculptées en taille directe de Djoti Bjalava sont d’une impressionnante austérité. Hors des corps lissés à en devenir caressants, sans nuances anatomiques, ne paraissent que les mains ici croisées, là crispées sur un bâton, ailleurs à plat sur les genoux… et le visage linéarisé à l’extrême : la bouche, une ligne courbe aux commissures basses, discrètes et réservées ; le front ample ; le nez long, en arête droite verticale ; les yeux creux ou au contraire proéminents tournés vers le ciel comme en prière, ou étirés presque clos. Parfois, l’artiste insiste sur les contrastes et réalise le visage en creux, morose, de Zacharie face à celui légèrement bombé, serein d’Elisabeth ; celui grave et hautain de Moïse dont la longue barbe cache partiellement les tables de la Loi, etc. La plupart des personnages sont conçus dans une sorte d’ovoïde, une ligne en faisant le tour, comme une cape qui couvrirait complètement le corps de la tête aux pieds, lesquels n’apparaissent que rarement. Ce visage est le plus souvent en léger creux ou très léger relief. Mais parfois, Djoti Bjalava, soucieux peut-être, d’insister sur le caractère ou les mœurs de l’une de ses créations, les dote carrément d’un cou et d’une tête au visage bien dessiné. Ainsi de Caïn et Abel : celui méchant, irrité et colérique de Caïn, chauve, à la barbe hérissée et à la bouche prête à déverser des paroles offensantes ; près de celui naïf et apaisé, surpris, d’Abel qui tient dans ses bras un petit animal.
L'artiste part de thèmes éternels pour réaliser ses créations originales et singulières Par leurs formes épurées qui rappellent celles des artistes romans, elles visent à toucher l’intemporel exprimé par les pages de la Bible. Et le visiteur passant des sculptures en volume aux pages plates des enluminures entame une sorte de dialogue entre cette Bible de pierre et la légèreté, la lumière, la précision du trait des enluminures. Entre ces deux expressions, la pierre porteuse de la foi du sculpteur est ancrée dans la matière aux figures bibliques ou universelles et la transmission spirituelle portée par le papier enluminé.
Depuis des décennies, Bernadette Charvet travaille en collaboration avec Didier Benesteau. Elle est une artiste discrète, très introvertie, d’une sincérité artistique profonde. Elle ne copie pas, elle transpose selon son cœur et sa culture religieuse les figures qui se dissolvent dans la matière si particulière de sa peinture ; elle interprète à sa manière, réinvente, avec sa liberté gestuelle et sa recherche plastique, une frange de l’Histoire religieuse. Elle revendique une sobriété où chaque trait et chaque nuance de couleur participent à une quête de sens. Et ce qui est remarquable est que son sujet toujours intrigant et bouleversant est traduit par une peinture absolument lisse, un dessin pur, des clairs-obscurs qui génèrent une puissance émotionnelle, une dimension dramatique et spirituelle. Ses tableaux, centrés sur une vision de l’Apocalypse évoquent par des fonds grisés, monochromes ou ponctués d’étoiles noires, des paysages bouleversés, des horizons fermés, incertains toujours traversés par une lumière qui suggère l’espoir.
En des intérieurs anonymes, elle reprend pas à pas l’histoire de Jésus au moment de la Révélation. Jésus, peint en un orangé sombre, échange bons et mauvais moments avec Jean peint en ocre rouge et divers autres personnages en gris-marron. Ce faisant, Bernadette Charvet réactive la mémoire visuelle des enluminures pour questionner la place du sacré, de la lumière et de la narration dans l’art actuel.
Cette façon de personnaliser ses créations, de se mettre à nu, acceptant pour la première fois d’exposer son travail à la lumière, alors qu’elle œuvre dans son atelier aux volets clos, confère à ses tableaux une puissance silencieuse, qui interpelle le spectateur par son intensité émotionnelle, le convainc d’être en face du « dit » d’une grande dame de la peinture.
Quant à Danielle-Anne Giardini qui puise son inspiration dans les épîtres de Saint-Luc, ses œuvres attestent d’une démarche profondément spirituelle : Loin de se limiter à une esthétique florale, ses bouquets traduisent sa volonté de réinterpréter le sacré en un langage contemporain. Chacun sait que dans la tradition spirituelle et iconographique chrétienne, « les fleurs tissent un lien silencieux mais profond avec la figure du Christ, servant de messagères à la fois de sa souffrance et de sa gloire. La nature n'est pas un simple décor biblique ; elle est un reflet de la divinité. Jésus lui-même, dans le Sermon sur la montagne, invite ses disciples à « considérer les lys des champs », élevant l'humble fleur au rang de maître de sagesse et de confiance en la Providence. Cette relation s'incarne puissamment dans la symbolique de fleurs spécifiques. Le lys blanc, souvent associé à l'Annonciation, préfigure la pureté du Christ et sa victoire sur la mort lors de la Résurrection. À l'opposé, la rose rouge, avec ses épines et sa couleur vive, est devenue l'emblème du martyre et du sang versé lors de la Passion, rappelant que la beauté du salut naît du sacrifice. » (2)
Cependant, l’artiste ne semble pas suivre ce principe, ne se préoccupant que de fleurir ses œuvres avec des fleurs anonymes, innommables, comme ne retenant que la réinterprétation contemporaine de la symbolique florale des enluminures : elle conserve la charge spirituelle des motifs tout en les libérant des contraintes des enluminures pour les inscrire dans une esthétique moderne, plus introspective. Cette façon de procéder assure la continuité dans l’utilisation du végétal comme métaphore spirituelle, mais aussi une rupture : elle ne cherche pas à illustrer un texte, elle propose une expérience visuelle personnelle, mais néanmoins ses représentations florales dialoguent avec l’univers des enluminures et restent fidèles à la tradition chrétienne.
Alors, comment la profane que je suis a-t-elle pu apprécier cette exposition ? Car j’en suis sortie éblouie, bouleversée. J’ai bien compris qu’une fois encore, Didier Benesteau ne s’est pas contenté d’accrocher des œuvres, il a créé une atmosphère, des correspondances poétiques. « Son objectif comme à chaque exposition, a été de transformer l‘ensemble des œuvres en une place de village un jour de fête, où l’art devient une expérience collective et chaleureuse ». Il affirme que l’art doit être « poétique, éthique, profondément humain ». Il choisit des artistes « qui ont une âme », ce qui signifie que chaque œuvre porte une dimension intime et spirituelle. » (3) Il a su créer un dialogue entre les artistes : « les œuvres sont regroupées pour raconter une histoire visuelle, comme un parcours qui relie les sensibilités » (3). Même sans connaissances religieuses approfondies, j’ai donc pu ressentir cette profondeur en observant les formes, les couleurs, les sujets et la manière dont ils dialoguent dans l’espace.
Et enfin, à quoi, comment et pour quoi les trois artistes dont les œuvres se sont conjuguées salle Nominoé ont-ils répondu oui ? Comme je l’avais soupçonné plus haut, ils ont accepté de participer à une exposition qui explore la place du sacré dans l’art contemporain. Didier Benesteau, a voulu créer un dialogue entre tradition et modernité, en montrant que le sacré n’est pas figé mais peut être réinterprété par des sensibilités actuelles. Djoti Bjalava (sculpteur), par ses sculptures en pierre, affirme son attachement à la matière brute et à la symbolique des formes humaines et minérales. Bernadette Charvet (peintre), avec des toiles en clair-obscur inspirées de l’Apocalypse, traduit une vision intérieure, onirique et spirituelle, où la lumière devient porteuse de transcendance. Et Danielle-Anne Giardini (peintre), avec ses œuvres florales, inspirées des épîtres de Saint-Luc, dialogue avec l’univers des enluminures médiévales, transposant le langage symbolique des fleurs en une esthétique contemporaine. En somme, ils ont dit oui à une aventure artistique et spirituelle, où chacun réinterprète le sacré à travers son matériau de prédilection.
Jeanine RIVAIS
Exposition visible Espace Nominoé Place de la Cathédrale, à Dol-de-Bretagne (35120). Jusqu’au 4 janvier 2026 inclus. Mardi/Dimanche : 10h/12h et 14h/18h.
Contact : Didier Benesteau : 06.24.38.31.73.
(1) Jeanine Rivais
(2) CF Wikipédia
(3) Ouest-France
le site artistique de jeanine rivais