C’EST LA VIE ! VANITES DE CARAVAGE A DAMIEN HIRST

AU MUSEE MAILLOL

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"Vanitas vanitatum omnia vanitas"

"Vanités des vanités tout est vanité"

L’Ecclésiaste.

Il y eut, voici quelques années, à Paris, une magnifique exposition intitulée "La Mort n’en saura rien", conçue autour de l’idée que les rites funéraires se retrouvent dans toutes les civilisations, depuis la plus lointaine préhistoire, à la fois différents, mais d’intentions similaires, leur but étant de remplir un devoir de mémoire ; maintenir un lien entre les vivants et l’au-delà : reliques de toujours et de partout, donc, ces cultes funéraires vont des peintures aux masques et culminent avec la sacralisation des crânes.

 

Bien que reprenant le thème de la mort et du symbolisme des crânes, plutôt que les rites cultuels, l’exposition du Musée Maillol part en une litanie de "mémento mori", "souviens-toi que tu mourras". Et, épousant le temps, montre qu’à toutes les époques, les hommes se sont interrogés, ont été à la fois hantés et fascinés par la mort, ont essayé de la conjurer, en repousser l’omniprésence. Pour ce faire, ils se sont lancés à la conquête du savoir, des plaisirs… tout en repoussant l’idée que l’issue est inéluctable, et que cette sorte d’autodéfense n’est que vanité. Ils clament alors comme un défi : "C’est la vie !" Et s’entourent paradoxalement de symboles corroborant la vacuité de ce défi : les vanités.

"Une vanité (dit le dictionnaire) est une catégorie particulière de nature morte dont la composition allégorique suggère que l'existence terrestre est vide, vaine, la vie humaine précaire et de peu d'importance". Le terme "vanité" signifie littéralement "souffle léger, vapeur éphémère". Métaphore donc de la condition humaine, la vanité a beaucoup évolué au fil des siècles puisque les artistes n'ont jamais cessé de s'interroger sur la mort et d'interpréter ses symboles.

 

Depuis l’époque de la Grèce antique, depuis les mosaïques de Pompéi, le squelette et le crâne évoquent le passage du temps et la brièveté de la vie. Après une éclipse de quelques siècles, parce que l’art byzantin ne l’utilisait pas, et qu’aux XIIIe et XIVe siècles la déchéance du corps n’était jamais représentée, le XVe siècle voit se multiplier les "Dicts des trois morts et des trois vifs" où les morts semblent prodiguer des avertissements aux vivants. Par la suite, la vanité se développe surtout dans les périodes de grande ferveur religieuse, comme le Moyen-âge où, en plus des idées de châtiment, du ciel et de l’enfer, les grandes pandémies démontrent plus que jamais le côté éphémère de la vie. C’est l’époque où les danses macabres couvrent les murs des églises.

 

Un peu oubliées à la Renaissance, où elles sont représentées presque uniquement dans les cabinets privés des lettrés et des puissants, les vanités à nature morte renaissent au début du XVIIe siècle, aux Pays-Bas. La plus ancienne est attribuée à Jacob de Gheyn le jeune, en 1603. A cette époque, elles se veulent démonstratives, ne comportant que quelques éléments symboles du passage du temps, disposés autour d’un crâne (fleur fanée, fruit talé, sablier, carte à jouer, verre vide, bougie consumée…). Beaucoup sont monochromes, sur le thème du repentir et de l’art de savoir bien mourir. Portées par le calvinisme, leur succès s’étend à l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne. Bientôt, les vanités deviennent polychromes ou en trompe-l’œil. Et de nouveaux éléments apparaissent (une montre arrêtée, une chandelle éteinte, une corde rompue, etc.).

 

Avec la Révolution française, la notion de vanité change de sens. Elle se sécularise et devient un objet familier de l'atelier de l’artiste. Le crâne "va cristalliser toutes les peurs" mais on n'a plus de "promesse d'éternité ou de promesse de progrès".(¹)

 

Dans notre siècle où le respect de la vie a tellement diminué, où le plus banal cambrioleur tue sans hésiter, où les attentats détruisent des vies par milliers, où la course à l’argent est devenue ordre du jour, la mort a été démystifiée, banalisée par les artistes. Pourtant, le XXe siècle avec ses guerres monstrueuses, et le début du XXIe siècle avec les difficultés qui s’accumulent, auraient dût être par excellence le temps des vanités. Mais il est vite évident que peindre ou sculpter un crâne n’est souvent plus synonyme de réaliser une vanité. : Par contre, il est à peu près certain qu’il s’agira d’un objet esthétique, d’une belle affaire commerciale, et que les amateurs, séculiers ou dévotieux, enchériront pour l’acquérir !

 

 

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L’exposition du Musée Maillol

De cette exposition, on peut dire qu’elle est conçue chronologiquement à l’envers. Et que ce parti-pris illustre bien l’évolution des vanités. En effet, à peine franchie l’entrée du musée, le visiteur se trouve dans la boutique avec ses crânes en plastiques, ses gobelets, ses pubs, ses jouets et ses tee-shirts à têtes de mort !! Tout le clinquant et les fausses valeurs installés au premier plan !

 

Et, à peine remis de cette mauvaise surprise, il entre dans la partie contemporaine de l’exposition. Des crânes et encore des crânes, peints, sculptés, blancs, noirs, multicolores, phosphorescents, taillés dans une pastèque, crânes de Mickey, étagères couvertes de crânes… Tant et trop de crânes !

D’ailleurs les auteurs du catalogue ne s’y sont pas trompés, qui ont rétabli la chronologie des œuvres.

Certes, les cent-soixante pièces offertes au regard (peintures, sculptures, bijoux, photographies, vidéos) bénéficient d’une installation remarquable, avec des éclairages permettant de voir chaque œuvre en détail. Mais, cette pléthore de crânes empêche toute concentration, atteste de la désacralisation de cette allégorie de la mort, la vide de son sens originel, devient théâtralisation, course à qui fera le plus beau, le plus clinquant, le plus coûteux (même si Damien Hirst n’avait pas envoyé son crâne couvert de 8601 diamants, celui qu’il a proposé, tête de mort qui rit, "For the love of God, Laugh" scintillant de poussière de diamant ne vient sans doute pas loin derrière). En fait, ce qui est exaspérant, c’est que certaines œuvres, prises seules dans un contexte discret, s’avèreraient chargées de sens. Ainsi, le "Do not revenge" de Jean-Michel Basquiat, imprégné de ses racines vaudou, celui "Sans titre" de Cindy Sherman, orné à l’instar des personnages d’Arcimboldo, la terrible "Migraine" de Jake et Dinos Chapman, la photographie de Marco Lanza, proposant une momie de la "Crypte des Capucins de Palerme"…

 

Si, au milieu d’œuvres où le seul savoir-faire est flagrant, les œuvres funèbres de Max Ernst et Jean Hélion sont le contre-point, émouvantes et non exhibitionnistes ; si les bijoux proposés, les bagues en particulier, vanités de la richesse et du pouvoir, sont de pures merveilles techniques, il est vite évident que certaines œuvres souvent médiocres ne sont là qu’"à cause du crâne", et non pour leur originalité ! Que les artistes contemporains semblent tellement à court de symboles qu’ils sont amenés à reprendre les plus anciens, en les édulcorant, en les traitant de façon à n’en faire plus que des objets esthétiques ! La dérision, voilà ce qu’ils expriment, comme s’ils étaient incapables de supporter la gravité et l’irrévocabilité de la mort ! D’où, peut-être, la réflexion d’un visiteur, affirmant que, de nos jours, les artistes font des vanités comme naguère les jeunes filles faisaient de l’aquarelle !

Heureusement, arrive la partie "classique" de l’exposition. Et il remarquable que, soudain, cesse le brouhaha du public, et règnent le silence et la révérence !

 

Cette partie qui couvre une longue période, commence avec le "Saint-François en méditation" du Caravage, avec le "Saint-François agenouillé" de Zurbaran, avec "l'Extase de Saint-François" de ou d’après La Tour… Bruns sobres et clairs-obscurs ; robes de bure et visages contemplatifs… Tout à coup, la méditation, la présence austère de la mort n’ont plus rien de spectaculaire. La mort, même si chacun la redoute, devient une présence familière. Les peaux momifiées, les dents manquantes, les orbites vides ne sont plus présentes pour frimer, mais pour montrer le caractère inéluctable de la dégradation du corps humain, jusqu’à l’heure ultime. Et les squelettes armés de leur faux des sculpteurs allemands, ainsi que les pommeaux des cannes si délicatement ciselés, sont là comme la personnification de tabous de toujours et de partout. Le visiteur, face à cette culture mémorielle, prend conscience que ces œuvres sont de vrais témoignages de l’histoire de SA culture ; une concrétisation de tout ce qui l’a fait ce qu’il est. D’où une réaction de respect, d’introversion, une émotion intime, rentrée, qui l’emmène loin du besoin des commentaires bruyants du début de sa visite.

 

Et finalement, dans ce va-et-vient de sentiments, l’oeuvre la plus touchante, n’est-elle pas la plus ancienne ? Une toute petite fresque, un "mémento mori" du milieu du 1er siècle après J-C, arrachée aux cendres de Pompéi ! Sa résistance au temps n’est-elle pas symbolique, ne véhicule-t-elle pas toutes les valeurs de réflexions, de questionnements si négligées aujourd’hui ? N’est-elle pas un véritable paradoxe, comparée au dérisoire des créations actuelles ?

                                                                   Jeanine RIVAIS

 

(¹)Loïc Malle.

 

"C’EST LA VIE ! VANITES DE CARAVAGE A DAMIEN HIRST", au Musée Maillol, 61 rue de Grenelle, 75007 Paris

Tous les jours, sauf le mardi et jours fériés, de 10h30 à 19h

Exposition du 3 février au 28 juin 2010.

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 63 DU 2e TRIMESTRE 201 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.