LES ETRANGES PALIMPSESTES DE MARIE BARBE, peintre-collagiste

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          Depuis quelques années, certains artistes insatisfaits s'abandonnent à un comportement très lyrique : Ayant reçu une formation picturale académique, ils s'aperçoivent que leurs créations, abstraites ou réalistes, polies par cet apport extérieur, sont trop "loin" d'eux, trop impersonnelles, incapables de traduire leurs émotions ou leurs fantasmes. Commence alors une difficile démarche pour se débarrasser de cette "asphyxiante culture"(¹), créer un nouveau parcours susceptible de les ramener à leurs origines, à leurs racines ; trouver les matériaux qui leur permettent de redécouvrir, en les triturant, malaxant, déchirant… la gestuelle de leur petite enfance ; échapper à ce piège en réintellectualisant leur attitude pour donner un sens à leur nouvelle avancée ; assumer leur équilibre naissant et s'imposer avec leur personnalité toute neuve ! 

          Tissu, eau, sol sont les éléments "rencontrés" par Marie Barbé dans sa remontée vers ses "terres ancestrales" (²) : Volonté, après avoir longtemps obéi aux "certitudes" et aux "sécurités" des étoffes et tapisseries bien disciplinées, de les déformer, les tordre, les sculpter au gré de son imaginaire !... Plus loin encore : Reculer jusqu'à la toile, et tel un linceul la soumettre à la dégradation de la boue en l'enterrant au sens littéral. Puis, en une sorte de liturgie, la ressortir un jour pour lui redonner vie ! 

          A cause de son intime complicité avec la terre, l'artiste n'intervient pas sur ces restes "exhumés" : elle accepte l'occurrence de leurs couleurs rouillées au contact d'éventuels métaux ; imprimées en auréoles incertaines par le ravinement des eaux ; ternies ou brûlées par de possibles bois putréfiés, etc., et l'aspect hypothétique de leurs géométries détruites, aux bords mangés, aux fils griffés, couvertes d'empreintes indéchiffrables : Elle "se contente" de les encoller sur des fonds préalablement peints à grandes touches nerveuses, dans des couleurs proches du travail minéral.

          Fabriqués avec des papiers "sesques" (³), ces supports sont épais, ridulés, "solides", pour accueillir les lambeaux de toiles et les gazes arachnéennes. A partir de toutes ces disruptions, Marie Barbé, comme les musiciens de jazz dont elle est, se lance dans des improvisations scripturales aussi aléatoires que ses collages, jusqu'à ce que chacune de ses œuvres ait l'air d'une page d'un vieux grimoire mangé par les siècles ; regrattant le papier, corrigeant, repeignant… La conjonction de ces loques raidies de colle et des plages mates ou brillantes sur lesquelles elle a exercé sa fantaisie, donne au spectateur envie de "toucher", comme a envie la main, de caresser les arcanes d'un texte indéchiffrable !

          Paradoxe terminal, l'artiste, prise peut-être, d'un soudain besoin de juguler cette anarchie apparente, crée autour des "pages" des encadrements dont la géométrie la ramène vers l'ordre. "Anarchie apparente", en effet, car quels que soient les rapports géographiques des divers éléments, l'importance du "texte", l'hermétisme de cette pseudo-écriture, la configuration des tissus, les nuances de couleurs…, il est impossible de "tenir la page à l'envers", et le tableau est toujours parfaitement harmonieux et équilibré… plus réfléchi, intellectualisé lorsque Marie Barbé décide d'enluminer avec le bleu des ciels ou l'émeraude des vagues, ses étranges palimpsestes ; chaleureux et chatoyant lorsqu'elle module les récits de ses retours vers sa terre, sur les variations et mimétismes infinis des ocres et des bruns…

Jeanine RIVAIS

 

(¹) Jean Dubuffet.

(²) Marie Barbé.

(³) Des papiers sesques : "… Les petits ouvrages exigent une surface plus lisse, et on la polit en la couvrant d'une feuille de papier sur laquelle on passe la truelle ou la paume de la main : par cette pression, on oblige les parties saillantes à rentrer dans le corps de l'enduit.

Comme dans la sesque, le travail du peintre doit être très expéditif, il ne faut pas qu'il cherche sur l'enduit le trait de ses figures et des autres objets qu'il doit peindre. Il faut que d'avance, il l'ait parfaitement arrêté sur du papier fort dans la même grandeur qu'ils doivent avoir sur l'ouvrage…" (Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières : beaux-arts Volume 2).