LA TACHE de PHILIP ROTH

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          Le livre commence sans ambiguïté : « A l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athéna où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années, puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans, il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université, qui n’en avait que trente-quatre ». La scène se déroulait le même été où l’ « on éventa le secret de Bill Clinton jusque dans ses moindres détails mortifiants, plus vrais que nature, l’effet-vérité et la mortification dus l’un comme l’autre, à l’âpre précision des faits ». Et l’auteur se désole : « L’Amérique, cette année-là, a vu le retour de la nausée ; ce furent des plaisanteries…, des spéculations, des théories, une outrance incessante… La petitesse des gens fut accablante au-delà de tout »… Ainsi, brutalement, l’auteur pose-t-il une série de postulats qui devraient être de banals fait-divers, mais qui, irrémédiablement, vont entraîner vers la mort, le héros de son ouvrage. 

Qu’est-il donc arrivé pour que, vivant jusqu’alors dans l’indifférence de ses voisins, Coleman Silk  fasse un jour irruption chez Nathan Zuckerman, et le somme d’écrire un livre dans lequel il dénoncerait le « meurtre » de sa femme Iris ? Et pour que, devenus des amis, le professeur en vienne à la confidence de ses amours clandestines ?

C’est que, depuis près de quarante ans, il a pris à rebrousse-poil la société bien pensante d’Athéna : Premier professeur juif dans l’histoire des Etats-Unis à devenir doyen d’université, il fut de prime abord un doyen atypique bousculant les tabous les plus solidement ancrés ; décourageant le laxisme et l’arrivisme prédominants jusqu’à sa nomination ; liquidant « cette sinécure pour gentlemen-farmers, en encourageant de manière musclée la vieille garde caduque à demander sa retraite anticipée –en suite de quoi il avait recruté de jeunes assistants ambitieux et remanié de fond en comble les programmes offerts ». 

Tout cela lui valant, bien sûr, de solides et multiples inimitiés, voire des haines irréductibles. En particulier celle de Delphine Roux, jeune Française aux dents longues dont peu à peu le lecteur devinera les problèmes psychologiques (nécessité absolue de « réussir » par rapport à ses parents ; désirs refoulés du fait de son incapacité à s’attacher un homme car elle fait peur à tous par son sectarisme et son autoritarisme.

Lorsqu’il quitte le poste de doyen, c’est elle qui remplace Coleman Silk et a désormais la haute main sur l’Université. Lui est revenu au professorat. Toujours aussi atypique, « aux antipodes du latiniste-helléniste pédant ». Apportant aux textes classiques des interprétations hors du commun, dans un langage qui, lui, est faussement commun, du genre « Achille carbure à l’adrénaline… c’est la machine la plus sensitive de toute l’histoire de la guerre… » de Troie. Ou une foule d’autres « images » aussi inattendues.

Tout va pour le mieux avec ses élèves. Jusqu’au jour où, à propos de deux d’entre eux qui ne sont jamais venus en cours depuis le début de l’année scolaire, il pose la question suivante : « Est-ce que quelqu’un connaît ces gens ? Ils existent vraiment ou bien ce sont des zombies ? » Et il tombe des nues lorsqu’il est convoqué chez le doyen, car les deux absents ont porté plainte contre lui pour racisme. Ce puriste, en effet, connaît pour « zombie » le synonyme « spectre », « fantôme ». Mais il ignore qu’en argot, il signifie « bougnoule », « bamboula ». Il a beau arguer que ne connaissant rien d’eux, il ne pouvait savoir qu’ils étaient noirs, rien n’y fait. C’est le début d’une traversée du désert, l’abandon par tous ses « amis », ceux-là mêmes à qui il avait donné leur chance. En particulier, « un professeur noir, le premier qu’il ait engagé à remplir autre chose que des fonctions de gardien »… Et qui lui déclare : « Je peux pas prendre ton parti dans cette affaire-là, Coleman. Il va falloir que je sois avec eux ».  Incapable de composer avec cette haine ; de livrer en pâture au monde un secret qui l’innocenterait, Coleman Silk démissionne et « se fait virer d’Athéna pour être le type de Juif blanc en qui ces salauds ignares voient leur ennemi ». 

Pendant deux années infernales, au cours desquelles il lutte pied à pied, il s’efforce de raconter objectivement cette tragédie dans un livre ; mais en relisant ses notes, il se rend compte que, trop impliqué, en butte à trop de haine, il ne sera pas crédible. Il a la certitude impuissante et rageuse que, face à tant de mauvaise foi, quels que puissent être ses arguments, ils seront déformés et récusés ! Sur ces entrefaites, sa femme, Iris, qui semblait indestructible, meurt brusquement. Dans l’esprit de Coleman, ils l’ont, à force de soucis, littéralement  assassinée.

Telle est la raison de son irruption chez Nathan Zuckerman, le soir des obsèques de son épouse. Et pourquoi, à cause de la violence de son chagrin, il met sans courtoisie celui-ci en demeure d’écrire toutes affaires cessantes, le livre à sa place. Un livre dénonçant « les accusations, les dénégations, les contre-accusations, la bêtise obtuse, l’ignorance, le cynisme, les erreurs d’interprétations grossières et délibérées… Et sur tout cela, partout, en permanence, le sentiment d’irréalité » car dit-il « ils voulaient ma peau et c’est la sienne qu’ils ont eue… »

Troublé, l’écrivain récapitule les pièces d’un puzzle dont, jusque-là, il ignorait tout. Dans l’esprit de Nathan Zuckerman, devenu narrateur tantôt présent, tantôt omniscient, s’entrelacent les vies si antithétiques de Coleman Silk et de Faunia sa jeune maîtresse, leur destin et celui des êtres qui gravitent autour d’eux. Jouant sur le présent, revenant au passé pour raconter l’enfance de Coleman, faisant des apartés pour expliquer des événements annexes ; parfois grave, d’autres fois ironique, drôle ou acerbe, il dégage peu à peu l’idée (le fait que l’histoire se déroule en pleine affaire Lewinsky n’est pas innocent) que le ver est dans le fruit. Que cette Amérique moderne est en crise, avec ses secousses, ses failles, son puritanisme triomphant, son féminisme paroxystique, la volonté non moins acharnée des minorités de se dégager d’une trop longue oppression. Le tout greffé sur des scènes de pur érotisme entre le vieillard revigoré par « son » Viagra, et la jeune femme ; émaillé de moments de complicités ou de rejets de la part de ces deux souffrances qui se sont reconnues et ne sont prêtes à aucun compromis. Avec en toile de fond, la menace permanente représentée par Les Farley, l’ex-mari de Faunia, vétéran du Vietnam qui a « pété les plombs », et qui les épie quotidiennement. Jusqu’au jour où il s’arrange pour les éblouir sur l’autoroute et les envoyer dans un ravin. Mais, interrogé par la psychologue du Centre où il a été ré-interné, et qui s’étonne : « … Est-ce que vous êtes en train de me dire que vous n’avez pas essayé de les tuer ? », il répond : « Je les ai pas tués. Ils se sont tués tout seuls »… Conduire, c’est tout ce qu’il a fait... Pas de collision... Une fois qu’ils ont quitté la chaussée, il change de file et il continue… » Pas de collision, pas de preuve. La police conclut au suicide.

Les deux enterrements ont lieu séparément, celui de Faunia, anonyme ; celui de Coleman suivi par une foule ; mais ne s’agit-il pas de gens ayant mauvaise conscience ? Le discours, dont nul ne sait s’il est volontaire, ou s’il lui est imposé par les enfants, afin de rappeler à l’université tout le travail qu’il y avait effectué ; est prononcé par le professeur noir qui l’avait si bien renié. 

 

La mort de Coleman Silk aura, en tout cas, deux conséquences complètement inattendues : La première révélant son identité véritable. En effet, s’il a fait à Nathan de nombreuses confidences, il en est une qu’il n’a jamais faite, c’est qu’il est de race noire. L’écrivain ne l’apprendra fortuitement que le jour des obsèques, en voyant la sœur du défunt. Leur rencontre révélera comment Coleman a rejeté sa négritude (relativement facile, puisqu’en fait il était blanc), et renié pour ce faire toute sa famille. Cette décision lui était venue lors de son entrée à Howard, « Université cent pour cent noire » : « A Howard, il découvrit qu’il n’était pas nègre aux seuls yeux de Washington DC. Comme si le choc ne suffisait pas, il découvrit qu’il était aussi un Noir… Du jour au lendemain, le moi à l’état pur était entré dans un nous, un nous compact et abusif. Or, il ne voulait rien avoir à faire avec ce nous-là, ni aucun autre nous susceptible de l’opprimer dans l’avenir ». Personne n’a donc su qu’il était un doyen noir, un professeur noir, même quand une simple révélation de sa part aurait rendu impensable qu’il ait été raciste vis à vis de ses deux élèves. Orgueilleux, il s’est tu et a démissionné. Sa femme est donc morte sans avoir su la vérité, et le paradoxe est qu’il ait pris le risque de lui faire quatre enfants ; puisqu’à chacun d’eux l’évidence risquait d’éclater. Ses enfants ignorent également leurs origines et que la vie entière de leur père a été bâtie sur le mensonge.

 

La seconde conséquence de cette mort est le soulagement de Delphine Roux qui, en pleine crise d’hystérie est en train de rédiger sur Internet un e-mail destiné à lui trouver l’âme sœur. Et qui, l’ayant envoyé par inadvertance (ou comme un acte manqué ?) s’aperçoit que l’idéal masculin qu’elle y a décrit ressemble trait pour trait à Coleman Silk qu’elle hait si fort. En apprenant la mort de celui-ci, elle met à sac son bureau et s’enfuit. Le lendemain matin, lorsqu’elle « découvre » les dégâts, elle en rend Coleman responsable, ajoutant qu’il est l’auteur de cet e-mail envoyé pour la narguer.

La coupe est pleine. Très éprouvé par la mort de ses amis, Nathan Zuckerman se retrouve la rage au cœur, avec la profonde conviction que le couple a bien été assassiné ; que l’histoire de Delphine Roux est absolument irrecevable. Que ce crime entachant une réputation, et celui de Les Farley ne doivent pas rester impunis. Il décide que ce livre DOIT être écrit, que la vérité DOIT éclater au grand jour. Ce sera La Tache dont la scène finale est d’une violence inouïe : l’écrivain glacé de peur plus que de froid, seul au milieu d’un lac gelé avec le meurtrier du couple. Prenant conscience que celui-ci joue avec lui au chat et à la souris, et qu’à tout moment il peut l’assassiner lui aussi avec la tronçonneuse posée près de lui sur la neige. 

          Face à cette « obligation » morale rédhibitoire, il était bien évident que Nathan Zuckerman donnerait à son ouvrage la férocité et l’acuité indispensables pour que la tragédie retrouve un peu d’humanité. Il y est si bien parvenu que nul ne ressort indemne de la lecture de ce récit à la fois cocasse, cruel, nostalgique, complexe et romanesque, d’une dureté parfois insoutenable. Où sont mis en cause de nombreux problèmes inhérents à une Amérique en pleine crise d’identité, presque de purification ; étalant sans pitié et sans discrétion, comme pour se justifier, les écarts sexuels de son Président.

          Littérairement, La Tache est conçue sur une ambivalence : depuis le début, le lecteur « sait » ce qu’ignorent les protagonistes, ce qu’ils sont censés ignorer jusqu’au bout : Coleman Silk était noir, et se faisait passer pour un blanc. Aucun des personnages qui le côtoyaient –même pas sa femme, ni Faunia à moins qu’elle l’ait deviné- n’a supposé un seul instant qu’il n’était pas ce qu’il paraissait être. Hormis Nathan Zuckerman qui puisera dans cette connaissance la matière d’un plaidoyer écrit au vitriol ; pour tous ceux qui l’apprendront, -et après la publication du livre, tout le monde le saura- ce sera leur plus grande honte et punition, l’humiliation d’avoir été bernés ! Le lecteur / témoin suivra donc seul l’évolution de la mentalité de Coleman, le rejet de ses origines, cette espèce de défi permanent à la vérité qu’il aura mené toute sa vie. Tandis que les protagonistes de l’histoire le jugeront à leur aune. Il est remarquable qu’ils le rejetteront parce qu’il est hors de leur norme, et non par racisme.

          La Tache est de ce fait un ouvrage profondément psychologique : Par son attitude Coleman Silk a fait échec au système, mais cette tache « est en chacun inhérente, à demeure, constitutive… » Dès lors, s’ouvrent deux possibilités : l’assumer ou essayer contre toute logique de s’en « laver ». Dans le second cas, comment y parvient-on ? Y parvient-on jamais ? C’est la question qu’il a dû se poser toute sa vie, et choisi de contourner, en décidant de vivre finalement comme un imposteur.

La Tache est une réflexion sur le mensonge, l’hypocrisie et l’identité individuelle dans un pays où le sectarisme est tel qu’il exclut tout ce qui n’est pas dans la norme. Illustré par la révélation d’une double fausse identité, l’une (Coleman) menant à la reconstruction de son personnage ; l’autre (Faunia) fascinante et sensuelle, à qui la vie n’a donné que des coups et qui en est venue à braver tous les interdits, mais se rabaisse au point de se prétendre analphabète, et se définit comme « La femme qui veut être propriétaire de rien », celle qui est uniquement ce que la veut son partenaire.

La Tache est une réflexion politique sur les interminables conséquences morales de la guerre du Vietnam à travers un groupe de Vétérans parmi lesquels l’ex-mari de Faunia, inadapté, halluciné, incapable de faire la différence entre la jungle et la vie civile, mais qui saura utiliser à ses propres fins la mauvaise conscience nationale concernant cet épisode terrifiant de l’histoire américaine.

La Tache montre le visage de l’Amérique malade de son hégémonisme, de ses fantômes gênants, (esclavage, expansionnisme…) de ses fantasmes d’exemplarité. Y sont pointées avec pertinence les conséquences désastreuses du politiquement correct (comme cette jeune fille qui refuse d’étudier Euripide suspect de sexisme !)

La Tache dénonce les tabous sociaux, en particulier ceux qui se rattachent au sexe : Le sexe, prétexte à lutte des classes, luttes interraciales, inter-générations, etc. : Pour toutes ces raisons, il est impensable à ceux qui ont vent de la relation de Coleman et Faunia, qu’il puisse exister entre eux autre chose qu’un rapport d’exploiteur à exploité. 

La Tache est donc un livre esquissé sur fond de roman réaliste et sociologique, brillant, intelligent, libre. Philippe Roth est, depuis un demi-siècle, un auteur puissant, plus proche de la vie à chacun de ses ouvrages. Il  campe ici un solide personnage en un style vif, dénoué, qui illustre de bout en bout la citation de Christo sur l’un de ses emballages, citation évoquée au début du livre : « Ici, demeure un être humain ».

Jeanine RIVAIS