ARTAUD ET L’ASILE d’André ROUMIEUX et Laurent DANCHIN

(Vie et mort d’Antonin Artaud, poète, acteur, écrivain, dessinateur, etc.)

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    Ce qui s’impose à l’évidence, à propos de la vie d’Artaud disséquée au fil de ces deux tomes très denses, c’est le choix judicieux du titre : “Artaud ET l’asile” : “Génie malade et poète toxicomane”, Artaud a, en effet, toujours vécu à la lisière de la folie et de l’asile d’aliénés. Vu le caractère et l’extrême sensibilité et originalité du personnage, écrire “à” l’asile aurait limité le propos à la stricte folie et aux années d’enfermement. Ce “et” permet aux auteurs de suivre sa marginalisation progressive, l’approche inéluctable du moment où son comportement “hors-normes” va entraîner son internement ; développe les années de souffrance de sa vie asilaire ; affirme que, même après sa sortie, l’asile reste une réalité possible ! Plus qu’un long développement, le ET du titre réunissant “Artaud” qui évoluait toujours "dans le passage impraticable de l’absolu” à “l’asile” dont la connotation à l’époque des faits était terrible ; sous-tend "le véritable chemin de misère de l’homme et de l’artiste luttant contre la maladie, contre les angoisses dévorantes, contre un cauchemar innommable...”

    A partir de là, le premier tome, rédigé par André Roumieux, ancien infirmier, fondateur de la SERHEP (1), l’un des rares à avoir ressenti de la commisération pour ces “victimes ?”, “déchets ?” rejetés derrière des murs la plupart du temps “définitifs” ; expose avec beaucoup d’humanité, mais aussi avec une lucidité effrayante pour un profane, la lutte entre l’homme souffrant mille morts physiques et psychologiques, de plus en plus profondément adonné à la drogue pour se débarrasser de cette souffrance ; réclamant des soins qu’il rejette aussitôt ; se livrant à la vindicte de publics de moins en moins capables de le suivre ; gagnant le Mexique pour y trouver une culture dégagée des civilisations occidentales et n’y trouvant ... que le peyotl ; revenant en France "pour de nouvelles cures, de "nouvelles amours”, jusqu’à l’épisode de la canne de Saint-Patrick, "cadeau empoisonné" qui va l’entraîner en Irlande, le ramener entre deux gendarmes, cristalliser sa folie, la rendre spectaculaire et lui faire prendre la direction de l’asile d’aliénés "pour troubles mentaux caractérisés par des idées de persécution avec hallucinations”.

     “Ici s’arrête la liberté individuelle d’Artaud”. André Roumieux développe ensuite la réalité asilaire; la déchéance physique et intellectuelle de l’écrivain ;  l’implacable processus d’enfermement collectif dans lequel il se trouve pris ;  la discipline rigide et imbécile à laquelle il est soumis, comme les autres prisonniers (le mot n’est pas trop fort!) asilaires. Ce premier tome est une sorte de présentation exhaustive de l’état mental du poète ; de la douleur psychologique croissante de sa mère ; des interventions et des rôles des protagonistes (écrivains, poètes, artistes, etc.) gravitant autour d’Artaud. Le lecteur y croise en particulier le Docteur Ferdière, médecin-chef, pendant la guerre, de l’hôpital psychiatrique de Rodez : c’est là qu’est transféré Artaud après que Desnos ait convaincu Ferdière d’accepter ce malade difficile, très affaibli du fait des privations subies à Ville-Evrard.

    Le livre bascule ; s’attarde sur l’ambiguïté des relations entre le médecin-poète, collectionneur acharné, passionné d’Art asilaire qu’il appelle “Art pathologique”, fréquentant les Surréalistes..., et son patient si particulier ; évoque, malgré l’indéniable persistance de la maladie, la remontée de l’homme placé dans un milieu amical, capable de retravailler, redevenir l’écrivain de naguère, l’intellectuel des écritures les plus folles à tous les sens du terme. Roumieux raconte sobrement, sans essayer de prendre parti, sans détails incongrus pour des non-initiés, l’effort fait par Ferdière pour soigner Artaud ; évoque ce qui est à l’origine d’une polémique encore d’actualité, l’application au poète, des électrochocs. 

    Ce premier livre échappe néanmoins au travers dans lequel sont tombés les deux auteurs dans le deuxième, et lors de leur conférence de la Halle saint-Pierre, au printemps 97, qui a brutalement coupé -c’est dommage car le début était tout à fait passionnant !- l’intérêt de leur exposé : à savoir la description clinique de l’électrochoc ; le rétrécissement de la narration attachée à Artaud à destination de tout l’auditoire, vers une partie spécifique du public : les psychiatres présents !

    Le lecteur se laisse prendre au récit, s’attache au poète, s’énerve contre lui, se lie à Ferdière ou le rejette ; réagit en somme comme pour un roman aux multiples rebondissements ; se sensibilise aux uns et aux autres présentés sous leurs divers éclairages, tantôt “bons”, tantôt “méchants” !... jusqu’à la libération d’Artaud, son semi-retour à la vie “civile”, puisque Ferdière avait exigé qu’il vive dans un hôpital capable de l’empêcher de retomber dans les excès du passé ; s’indigne de constater que cette condition n’a pas été respectée ; que ses “bons amis”, sous prétexte d’humanité, l’ont en fait réinstallé dans une totale dépendance aux "drogues qui le ratiboisent” ; est choqué de la façon dont est rejeté l’artiste lors d’une soirée pourtant organisée à son profit, "où on ne l’a pas laissé entrer. Il était tellement mal vêtu qu’il n’a pas eu la permission d’entrer à sa propre soirée...” ; se permet (ce que ne fait pas Roumieux), de juger ces indignes, etc.

     Reste coi, bien que connaissant l’”histoire”, en trouvant mort "assis au pied de son lit, un soulier à la main, une bouteille de chloral vide auprès de lui”, le poète enfin délivré de son mal, mort probablement de ce qui est aujourd’hui appelé “une overdose” ; peut-être aussi du cancer trop tardivement décelé qui rongeait son corps depuis des années !

 

    A la fin de ce premier livre pourrait s’arrêter ARTAUD ET L’ASILE : tout y est dit, de façon magistrale. Pourtant, le second tome, complètement différent, est lui aussi, fort intéressant. Et il faut saluer dans l’un et l’autre fascicules, l’importance des préfaces et annotations de Laurent Danchin, situant parfaitement les problèmes médicaux, familiaux, édito-littéraires, etc.  d’Artaud ; apportant avec la plus grande compétence les compléments aux textes publiés.

    Ce second livre est constitué de lettres et d’entretiens qui reprennent, confortent ou nient ce qui a été raconté dans le premier ; se croisent sur les protagonistes ; en introduisent de nouveaux ! Et c’est là que le bât blesse : tout se passe comme si les deux auteurs, entrés en possession de la correspondance de Ferdière, une infinité de "documents divers exhumés par André Roumieux "dans le désordre de dossiers et de caisses” n’avaient pu se décider à ne pas publier tous ces inédits, à sélectionner strictement ceux qui auraient suivi le fil directeur impliqué par le titre, à savoir les aléas de la vie d’Artaud ! Peut-être aussi, André Roumieux qui a si bien “expliqué” Artaud, a-t-il laissé l’infirmier prendre le pas sur l’écrivain ? A-t-il voulu, en centrant l’intérêt sur Ferdière, justifier celui qui a été tellement attaqué, par une sorte de sympathie spontanée pour un supérieur hiérarchique qui a su être humain ; prendre des risques ;  sauver un monstre sacré voué sans lui à une mort certaine ; innover en psychiatrie à une époque où elle n’en était qu’à ses balbutiements... ? Ou bien Laurent Danchin a-t-il voulu rendre hommage à ce personnage pittoresque qu’il connaissait bien, et rappeler son rôle dans la genèse de la notion d’Art asilaire ?

    Ce second tome, donc, quitte périodiquement le poète, y revient... dévie complètement sur Ferdière ; évoque (tous ces documents sont d’ailleurs infiniment précieux et mériteraient de constituer la matière d’un autre livre !) son rôle dans la découverte des créateurs d’Art brut, sa relation à fleurets mouchetés avec Dubuffet qui a souvent, apparemment, tiré du feu les marrons Ferdière, etc. Il passe par Jehan-Rictus, Vildrac... Lorsque le lecteur retrouve les lettres concernant Artaud, il a perdu sa trace, doit revenir en arrière : ce va-et-vient d’un pôle d’intérêt à un autre, est frustrant !

    Comme est frustrante la série d’entretiens avec ou entre psychiatres qui se font plaisir en pontifiant à grands coups de mots (... "qui va du paranoïaque au schizophrène, avec toutes les variantes sémiologiques et nosographiques entre ces deux pôles”, etc.) D’ailleurs, pourquoi faut-il aujourd’hui, la caution de psychiatres qui n’étaient pas nés au moment où les électrochocs pratiqués sur Artaud semblaient la quintessence des soins donnés à un pauvre poète perdu dans ses délires ? Le public non-”médical” n’a cure de reprendre des polémiques vieilles de cinquante ans ; ni de savoir comment ou pourquoi ont été pratiqués ces électrochocs. Ni s'ils étaient justifiés ? Seulement et, puisqu’il s’est remis à créer, il semble bien que oui, s’ils ont été bénéfiques à Artaud ? Les documents produits par Danchin et Roumieux amènent le lecteur à une évidence : les bonnes intentions de Ferdière ne sauraient à aucun moment être mises en doute. Fasciné par le poète, sa principale “victoire” est de l’avoir remis en situation d’aplomb !

    Quoi qu’il en soit, ARTAUD ET L’ASILE a le mérite de s’appuyer sur des documents indéniables. Et de paraître au moment où la plupart des protagonistes “intimes” de cette “histoire” étant décédés, commencent à fleurir tous les jugements, toutes les élucubrations concernant Artaud. Il est donc bon, malgré les quelques restrictions émises, de faire confiance à Laurent Danchin et André Roumieux, lorsque ce dernier écrit : « Antonin Artaud est un homme de souffrance et de vérité. On ne spécule pas à son sujet : on témoigne”!

Jeanine RIVAIS

 

ARTAUD ET L'ASILE : : André Roumieux et Laurent Danchin. Tome I. : “Au-delà des murs - la mémoire” (20 €). Tome II : “Le cabinet du Docteur Ferdière” (29 €) Editions Séguier, 3 rue Séguier. PARIS.

 

(1) La S.E.R.H.E.P. :  Société d'Etude et de Recherches Historiques En Psychiatrie. Lieu de mémoire créé en 1986 à l’instigation d’André Roumieux, dans le but de centraliser, de recenser et de protéger tout document, tout témoignage qui constituent notre mémoire collective. Le tout mis à la disposition de ceux qui effectuent des travaux dans le cadre de l’histoire de la psychiatrie”.

    

CE TEXTE, "ARTAUD ET L'ASILE" A ETE ECRIT EN 1997 ET PUBLIE DANS LE N° 61 DE NOVEMBRE 1997 DU "BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA".

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