ET QUELQUEFOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDEE

DE KEN KESEY (1935-2001)

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          Ken Kesey, né Kenneth Elton Kesey, est un écrivain américain. Il grandit dans l'Oregon en pratiquant la lutte jusqu'à être quasi-qualifié dans l'équipe olympique avant qu'une blessure n'interrompe prématurément sa carrière.

          Il entreprend des études de journalisme puis de littérature à l'université de Stanford et reçoit plusieurs bourses pour l'écriture de son premier roman, "Zoo", qui ne sera cependant jamais publié.

Il écrit "Vol au-dessus d'un nid de coucou" (1962) et, contrairement au livre qui n'a eu qu'un modeste retentissement, le film de Milos Forman paru en 1975 avec Jack Nicholson aura un énorme succès. 

          Son second roman, "Et quelquefois j'ai comme une grande idée", paru en 1963 vient seulement d'être traduit en français et est considéré comme le plus abouti. 

          Ken Kasey traîne longtemps du côté de Hollywood espérant devenir acteur. Il loge dans un petit appartement de la Stanford University. Il décide de suivre des cours d’écriture créatrice et accepte d’être volontaire (75 dollars par jour) pour des expérimentations de drogues étranges dites psychotomimétiques parce qu’elles entraînent des états temporaires proches de la psychose.

          A l’hôpital psychiatrique militaire de Menlo Park (Californie), pendant des jours, il va ingurgiter LSD, Psilocybine, mescaline, peyotl, Ditran, graines de volubilis… Durant toute cette période, des médecins analysent, notent jour après jour les résultats des tests. Bientôt Kesey est embauché comme infirmier de nuit dans ce même hôpital. Il est sous acide en permanence et c’est de cette expérience terrifiante qu’il s'est inspiré pour écrire "Vol au dessus d’un nid de coucou".

          A côté de son activité d'écrivain, avec son groupe communautaire les "Merry Pranksters" ("Les joyeux farceurs"), il est l'un des inspirateurs les plus importants du mouvement psychédélique des années 60. Employant les techniques du réalisme hystérique et préfigurant le Nouveau Journalisme, il raconte son histoire et celle de son groupe alors qu'ils parcouraient les États-Unis dans un autobus scolaire couvert de peinture fluorescente, appelé "Further" ("Plus loin"), parvenant à la révélation personnelle et collective à travers la consommation de toutes ces drogues psychédéliques. (Le roman de Tom Wolfe "Acid Test" relate leur parcours à travers le pays, ainsi que les fêtes "Acid Tests", les premiers spectacles du groupe de Rock "les Grateful Dead" ("Les Morts Reconnaissants"), et l'exil de Kesey au Mexique. Wolfe s'attache prioritairement au rendu des plongées intellectuelles et mystiques des Pranksters, plutôt qu'au récit. "Acid Test" est un roman "vécu, mouvementé, étonnamment lyrique...". Tom Wolfe raconte une page d'histoire des sixties. Ce sont Ken Kesey, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Neal Cassady (le conducteur du bus) et autres Beatniks. Le personnage principal est un vieux bus... dans le but de "se rendre si voyant... que personne n'osera y croire").

          L'expérience durera quelques années, jusqu'à ce que le FBI s'en mêle et mette fin à cette aventure en 1966, laissant la place au mouvement hippie dont Ken Kesey est évidemment l'un des précurseurs. L'aventure des Pranksters est terminée. Kesey s'installe avec sa femme Faye et ses enfants dans la ville où il a grandi, à Springfield, Oregon, où il se remet à écrire : Après "Sometimes a Great Notion" (1963), il publie "Sailor's Song" (1992) et "Last Go Round" (1994), ainsi que quelques nouvelles et pièces de théâtre sans toutefois retrouver le succès de son premier ouvrage.

          Il meurt en 2001, à soixante-six ans, des suites d’un cancer du foie dans un hôpital d’Eugene, "dans ce coin bizarre qu’on appelle l’Oregon, c’est tout".(¹)

 

          Avant de parler du livre, il faut saluer le courage de l'éditeur, Dominique Bordes, qui édite ses livres sous le nom de "Monsieur Toussaint Louverture". Il est domicilié à Bègles, dans la banlieue de Bordeaux. Ses publications sont reconnaissables à leur épaisse couverture sable ou grise et à ce curieux nom d'éditeur. Prenant tous les risques, en publiant des ouvrages méconnus ou oubliés, il dit : “Je suis au purgatoire. A chaque livre, tout peut s'effondrer”. Très vite, il s'est intéressé aux "losers clairvoyants", qui lui ont permis d'explorer ses "propres névroses". Une galerie de narrateurs alcooliques et dépressifs, comme celui de "Karoo" ou ceux de Frederick Exley, l'un des premiers succès maison. "J'ai publié ces auteurs pour me sentir un peu moins seul. Les lecteurs sont venus après coup, comme un effet collatéral". Aujourd'hui, il paraît presque gêné que des lecteurs de toute la France se passionnent pour ses publications. Car Dominique Bordes semble avoir compris le truc pour attirer l'attention du public : placer le roman entre vos mains en vous persuadant que vous tenez de l'or. Quand il exhume un vieil Américain ou un obscur écrivain lituanien, c'est lui qui rédige la fiche Wikipédia de l'auteur, fournit de la documentation aux journalistes, distribue des "goodies" (tee-shirt, badge, décapsuleur, etc.) pour muer chaque publication en événement ("J'emprunte simplement la stratégie du cinéma"). Publié en 2013, le roman de Ken Kesey, qu'il considère comme son "chef-d'œuvre", a lui aussi dépassé les trente mille ventes, un triomphe au regard des ventes moyennes de romans. "Je pourrais m'arrêter là, j'ai fait le boulot, je sais que ce livre me survivra".

          Il poursuit pourtant sa tâche, inlassablement. En cette rentrée, il mène l'offensive sur plusieurs fronts, se lance dans le roman graphique avec Phoebe Gloeckner ("Vite, trop vite") et Jonathan Ames ("Alcoolique"). Et réédite "Et quelquefois j'ai comme une grande idée" dans une nouvelle collection (Les grands animaux), à mi-chemin entre le grand format et le poche, avec une maquette toujours plus soignée : "Je veux que ces livres soient suffisamment beaux pour qu'on ait envie de les voler, mais suffisamment abordables pour qu'on n'ait pas à le faire". Lui qui élabore des romans comme on fabrique les beaux livres "déteste" le format poche classique, conçu au rabais. Alors il préfère tout faire lui-même, avec son intransigeance méticuleuse, presque d'une autre époque, en passant au crible les polices, la taille des rabats, le grammage du papier, comme s'il était vital de hisser l'écrin à la hauteur du texte qu'il contient, d'offrir à ces auteurs du passé une sépulture digne de les faire renaître. C'est ainsi que, depuis son atelier aquitain, sans concession, l'artisan Dominique Bordes aligne quelques belles victoires sur l'industrie éditoriale parisienne. (¹)

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          L'histoire, dans "Et quelquefois j'ai comme une grande idée", se déroule dans une petite ville (imaginaire) de l'Orégon, Wakonda, bâtie sur la rivière Wakonda Auga. "Vue de la grande route en surplomb du rideau d’arbres, (cette rivière) est d’abord métallique comme un arc-en-ciel d’aluminium, un long copeau d’alliage lunaire. De plus près, elle se fait organique, vaste sourire liquide aux gencives hérissées de pilotis brisés et pourrissants, l’écume aux lèvres. […] Une rivière lisse, d’apparence calme, qui dissimule le cruel biseau de son courant sous une surface lisse…". Une rivière qui, subissant un mascaret, en finalement extrêmement dangereuse, et où plusieurs personnes ont perdu ou perdront la vie…

          La région, très boisée, vit uniquement du travail d'abattage et sciage des arbres, plusieurs scieries ayant jusque-là été prospères. Mais voilà que les propriétaires décident de remplacer la main-d'œuvre par des tronçonneuses. Nombre d'ouvriers se retrouvent au chômage. Poussés par leur syndicat, tous décident de se mettre en grève. 

          Tous, sauf les Stamper, qui vivent en amont de la rivière où ils possèdent une entreprise non syndiquée, et décident de continuer le travail afin de fournir aux propriétaires le bois qu'auraient fourni les ouvriers. Pour pouvoir ainsi livrer à temps les grumes, ils décident de rameuter le ban et l'arrière-ban de la famille. Neveux, cousins proches ou éloignés, etc. 

          Le drame va donc se nouer autour des principaux acteurs : Henry Stamper, le patriarche mal embouché, octogénaire, handicapé après une chute qui l'oblige à rester partiellement dans un plâtre ; Hank le fils, véritable force de la nature et Viv sa femme ; Lee, demi-frère cadet revenu de New-York où il faisait ses études et où sa mère s'est suicidée ; et Joe Ben, le cousin germain qui vit également au domicile familial avec femme et enfants, en attendant que sa maison soit construite. Et puis, les rôles secondaires, Draeger personnage énigmatique qui, l'air de rien, amène chacun là où il veut ; Evenwrite, le chef du Syndicat, teigneux et roublard, qui va entraîner dans une lutte sans merci cette petite communauté perdue d'ennui, de bêtise et d'alcoolisme ; Willard, le propriétaire du cinéma ; Teddy le barman dont les affaires n'ont jamais été aussi florissantes que depuis que la ville est ruinée et qui compte les points dans la levée de bouclier des grévistes contre les Stamper. Car dans cette lutte, tous les coups sont permis entre les citadins et les bûcherons non grévistes, aux prises avec une météo déplorable, une nature belle mais terrible, et la rivière impitoyable ! 

          A cette dramaturgie qui s'installe entre la ville et les Stamper, se joignent les problèmes personnels, des histoires d'incestes plus ou moins cachées, des secrets d'alcôve surpris par un trou minuscule percé dans un mur entre deux chambres… Et grandit l'idée de vengeance de Lee sur Hank car "il était à bien des égards l'archétype du genre d'homme que je considérais comme le plus dangereux pour mon monde à moi, et cela justifiait déjà amplement que je cherche à le détruire". Leland dit Lee, qui est issu du deuxième mariage d'Henry donc beaucoup plus jeune que Hank. Il est l'intellectuel de la famille ; malingre et mal dans sa peau, érudit, l'image exactement opposée à celle de son demi-frère, en somme. Il a reçu la carte d'appel à l'aide de celui-ci au moment où, incapable de lutter contre ses problèmes même avec l'aide de son psy, il se remettait mal d'une tentative de suicide et d'une explosion de gaz qui lui a démoli le visage ! Sa devise est "Lâche rien de rien" ! Ce retour aux sources sera sa sauvegarde, d'autant que le voyage de traversée de l'Amérique, sera un véritable périple initiatique. 

 

           Entièrement circonscrite entre la forêt aux arbres centenaires, la maison des Stamper accotée à la berge, et la rue principale de Wakonda, cette histoire est une sorte de huis clos. En pleine nature. Hostile, l'Oregon est si froid que même les oies ne supportent pas le climat. Les milliers d'arbres à abattre sont perpétuellement une menace pour ces bûcherons pourtant aguerris. Sous ses dehors paisibles, La Wakonda Auga, ronge interminablement ses berges au point que seule la bicoque des Stamper tient bon presque jusqu'à la fin. Seules, la flore et la faune, magnifiques et omniprésentes éclairent un peu ce lieu. 

           Pourtant, malgré l'agressivité de la contrée, d'un bout à l'autre de l'ouvrage, le lecteur est témoin du savoir-faire, de l'amour du travail de ces bûcherons de pères en fils, leur admiration pour ces géants et leur sentiment de domination chaque fois que l'un d'eux s'abat dans un craquement énorme. Mais il reste la sauvagerie, la volonté absolue d'avoir le dernier mot ; celle qui poussera Hank à accrocher au-dessus de la rivière –hors de portée des chiens rendus fous par cet élément brinquebalant- le bras d'Henry arraché par un des mastodontes ; celle qui génère des bagarres homériques entre les murs du bar ; celle qui opposera les deux frères au moment de la mort du cousin…! 

          En fait, dans cet ouvrage, tout est lutte entre mâles dominants, les femmes n'étant que faire-valoir  et n'occupant bien souvent qu'un rôle fonctionnel (putains, faiseuses d'enfants, servantes ou objets de désir) : Jenny, l’Indienne qui, forte des secrets de sa tribu va jeter un sort au vieux Stamper ; Simone  qui cherche dans l'abstinence le salut de son âme. Et puis, les femmes Stamper, Jane la femme de Joe Ben, effacée, gentille, préoccupée de sa nombreuse progéniture. Mais surtout Viv, l'épouse de Hank, belle, dynamique, en mal d'enfant, celle qui illumine l'histoire, et qui, pourtant, en vient à douter de sa place et de son rôle à tenir aux côtés de son mari.  

 

            Peut-on dire que "Et quelquefois…" est un ouvrage prolétarien ? C'est en tout cas un roman de la terre, où hommes et nature coexistent dans un combat interminable pour leur survie. Est-ce à dire qu'il se pénètre comme un roman de Zola ? Bien sûr que non ! Il faut des pages au lecteur pour entrer dans le style de l'auteur ; dompter des images étonnantes ; comprendre l'utilisation des italiques et des parenthèses ; saisir qu'une phrase/aparté commencée par l'un peut se terminer par l'autre, tout en disant "je"… Passer la surprise. En démêlant leurs aspirations et leurs motivations, comprendre les personnages. Et, quand enfin, l'écheveau est dénoué, en venir à ne plus vouloir quitter l'aventure et regretter à la huit-centième page qu'elle soit terminée ! 

Car "Et quelquefois…" est une fresque débordante d'imagination, de culture de ces petits villages américains que le lecteur ne connaissait auparavant que par les westerns. Un roman plein de vie et de relief. Un récit initiatique touffu, où la psychologie profonde des personnages, principaux ou secondaires, et la singularité du style qui mêle habilement les genres, sont à la fois précieuses, graves et narquoises... Un dictionnaire, presque, de la faune et la flore de la contrée, que l'auteur connaît parfaitement.

          Ce roman est considéré comme un chef-d'œuvre de la littérature ouest-américaine. Au point qu'en 1997, un jury d’écrivains du Northwest l’a élu numéro un parmi une liste de "douze œuvres essentielles du Northwest". Un critique littéraire l’a également désigné comme étant probablement "le roman parfait du Northwest".

 

Et si le lecteur se demande le pourquoi de ce titre, qu'il sache qu'il est tiré d'une chanson, "Goodnight, Irene" popularisée par Lead Belly :  

"Quelquefois j'habite à la campagne

Quelquefois c'est en ville que je vis

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

De me jeter dans la rivière aussi".

La rivière… La Wakonda Auga, bien sûr qui, sous son aspect lisse et calme, attend le lecteur imprudent…

JEANINE RIVAIS

 

"ET QUELQUEFOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDEE" : Roman Ken Kesey traduit de l'anglais (États-Unis) par Antoine Cazé 

Editions Monsieur Toussaint Louverture. 800 p. ; 24,50 €

(¹) La documentation sur l'addiction de Ken Kesey aux drogues et la biographie de l'éditeur sont  largement empruntées à Wikipédia. 

 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 75 DU 2E SEMESTRE 2016 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE