D’une enfance difficile, passée dans une famille où nul ne comprenait sa nécessité de dessiner, Sébastien Russo devenu Seb, a arraché une œuvre libératoire proposant une fantasmagorie picturale éminemment personnelle ! Il appartient désormais à ces artistes pour qui créer est une question de survie. Chacune de ses peintures est un rappel que La Vie est le moteur définitif de son œuvre. Et comme sa "vraie" vie n'a pas été un long fleuve tranquille, chaque œuvre est un témoignage plus ou moins brûlant de réminiscences personnelles, de détails encore à vif.
Ce qui frappe dès l’abord, dans le travail de l’artiste, c’est la rigueur architecturale de l’exécution de ses dessins, la précision des enchevêtrements de cercles, triangles, jaillissements ondulatoires, strictes géographies, silhouettes… Allant de l’un à l’autre, le spectateur est surpris par ces enchaînements sophistiqués, ces enlacements inattendus, véritable fourmillement où gravitent, autour de personnages ou animaux semblant placés là de façon aléatoire, têtes, visages en lévitation, figures géométriques, formes de toutes tailles, petits signes sans définitions
Tout cela surprenant, totalement dépourvu de couleur ; car récemment, sa facture a changé. Lui qui, à un moment, refusait le noir, ou alors en surlignages fantaisistes, propose désormais des œuvres conçues en noir et blanc ! D'apparence beaucoup plus lisibles au premier abord que les œuvres en couleurs, mais en réalité délibérés dans leurs moindres circonvolutions, et toujours porteurs de questionnements, ces dessins parlent d’un monde qui se voudrait chaotique, mais est en fait absolument ordonnancé !
Chaque fois, l’ensemble est statique, immobile et solide, structuré, équilibré, immuable dans son esprit. La composition semble dans ces œuvres au noir, la préoccupation principale de Seb Russo : Peut-être, par goût viscéral pour les lieux parfaitement agencés ? Peut-être à cause de réminiscences inconscientes d’exigences apparues d'œuvre en œuvre ? Ainsi choisit-il de façon récurrente, quasi-obsessionnelle, le thème de l'humain. Auquel il donne tant d'importance qu'il occupe la totalité de l'espace, ne laissant qu'une place infinitésimale au fond : aucun contexte susceptible d’introduire une indication de temps ou de lieu ; pas même une terre sur laquelle reposeraient fonctionnellement des objets usuels reconnaissables, ou les pieds des personnages. Des êtres, donc, hors du temps, hors des lieux habituels de vie, hors de toutes modes ; à la fois fantasmes et obsessions d’une sombre réalité ; reflétant possiblement les états d’âme ou les angoisses de l’artiste ?
Et puis, aparté peut-être dans sa création, ou recherche intermédiaire entre le noir et la couleur qui s’y insère épisodiquement, se succèdent des "portraits", à la fois terribles, durs ou attendrissants... Etranges créatures difformes, intemporelles et si particulières, anthropomorphes ou allogènes, seules sur la toile. Leurs formes austères déterminent leur sobriété et, quelle que soit l’expression choisie, isolent chaque sujet dans une sorte de vide psychologique généré par l’absence totale de "cadre de vie". Et, c’est bien là le sommet de son art : savoir, l’air de rien, uniquement avec un trait (volontairement) perturbé, rendre évidente dans leur immobilité de façade, l’existence de ses personnages. S’imposent ici de gros yeux charbonneux pleins d’expressivité où l'homme est tassé sur lui-même dans un rectangle à l’intérieur du cadre rectangulaire et semble enfoui sous d’informes guenilles ; là, une tête aux yeux globuleux, aux multiples embouchures tubulaires ; ailleurs, un oiseau au long bec dur, campé sur ses pattes fourchues ; un être indéfinissable ventru et la tête en coquillage ; et puis derrière d’imprécis végétaux, quelque dodo au crâne possiblement coiffé d'un chapeau, la bouche en V, de guingois, le nez démesuré ; etc. Insolites instantanés de non moins insolites figures, intemporelles, dessinées sans souci de réalisme, au gré de l’imaginaire de l’artiste.
Tout cela témoignant du fait que Seb Russo est un prodigieux dessinateur, attentif toujours à “rester vrai” car conscient du risque de tomber dans l’esthétisme ; désireux sans renier la contemporanéité, de sauvegarder ses attaches à une caution culturelle rassurante, l’Art singulier dont sa revue, Trakt, est devenue le protagoniste universel.
Enfin (encore que ce mot soit certainement trop limitatif), survient Seb Russo coloriste jusqu’au bout du pinceau. L’aventure débute par une longue confrontation entre le blanc du support et la main du peintre qui crée telle ligne, suggère telle craquelure, jusqu’à ce que s’impose à l’évidence, une silhouette et c’est là que se produit le miracle : De ces non-formes évoquées, du temps passé à orner, piqueter l’espace de pointillés, l’agrémenter de myriades d’étoiles, le guillocher de mille petites lignes brisées ou onduleuses, le carreler... surgit l’humain, central ; crucifié parfois ; presque réaliste mains tendues retenant un oiseau, corps déjeté et somptueux cheveux dorés… Ceint de bestioles étranges, végétaux indéfinis, ectoplasmes dentelés, difformes… L’artiste en vient, à force d’ajouts, à une sorte de berceau où vont se lover ces éléments hétéroclites conjugués patiemment pour se côtoyer sans hiatus. Le tout conçu sur des ruptures d'échelles, des mélanges de points de vue, pour accentuer le côté narratif de ces illustrations irréalistes de la vie.
Osant, pour ce faire, les teintes les plus vives, les contrastes les plus péremptoires, le tout en des agrégats de rouges flamboyants ou de verts indéfinissables ; ou par dissemblance, de couleurs mortes, ocre ou grises.
Dans ces compositions, inutile de chercher morphologies raffinées, narrations ou descriptions complaisantes. Seules sont évidentes les silhouettes à l’impact étonnant de cette œuvre éminemment personnelle. Tout se passe comme si, désireux de rendre autant de souvenirs rémanents, d’impressions brèves fouettant comme des flashes son imaginaire, Seb Russo gardait en tête –au cœur aussi, vu la constance de son investissement pictural–, les caractères essentiels de l’être humanoïde ; et, en toute spontanéité, les restituait sur sa toile ! Il offre de ce fait au visiteur, une œuvre puissante et singulière ; qui, en raison de sa réflexion personnelle, l’écarte de la création brute dont sa démarche esthétique est pourtant proche ; qui est souvent un peu naïve par la manière dont le concernent ses états d’âme traduits par chaque tableau ; mais qui surtout, par son chromatisme, sa stylisation et son goût du “personnage” le place dans la famille protéiforme des Expressionnistes.
Ainsi, Sébastien Russo, parvenu à la soixantaine, mène-t-il avec ses dessins et ses peintures, une histoire surprenante. Au long de laquelle il a conscience d’avoir atteint sa pleine maturité créatrice et éprouve un total bonheur de peindre. Un peintre qui sent une concordance absolue entre ce qu’il pense et ce qu’il peint. Qui a établi au cours de cette quête libératrice une parfaite harmonie dans les dissonances.
Quant au visiteur, il quitte à regret cette œuvre forte, sincère, profonde, authentique et originale.
Jeanine RIVAIS
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Les œuvres de Seb Russo sont actuellement visibles à la Fabrique des Arts, de DENAIN. Un lieu dépendant du Centre hospitalier, dans lequel ateliers, conférences, expositions sont présentés, organisés par Marie-Claire Coquidé, Présidente de l’association Toits et toiles. Un beau lieu où les œuvres bénéficient d’une très élaborée mise en scène.
SEB RUSSO : LA FABRIQUE DES ARTS 30 avenue Jean Jaurès. Tél : 03.27.48.99.38. Lundi et mercredi : 14j/18h. Samedi et dimanche ; 14h/17h. Accès libre et gratuit. Exposition jusqu’au 12 juillet 2026.
le site artistique de jeanine rivais