PÉRIGRINATIONS A TRAVERS L’INVRAISEMBLABLE MUSÉE DE RAYMOND MORALÈS
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Nous séjournions chez Danielle Jacqui et Claude était encore parmi nous. Un après-midi, Danielle nous demande si nous connaissons Raymond Moralès ? Nous répondons que non. Elle nous propose alors d’aller visiter son musée. Et nous voilà partis tous les quatre pour Port-de-Bouc. A la rencontre d’un lieu dont Danielle et Claude nous disent monts et merveilles, situé entre Marseille et Fos-sur-Mer, au bord de l’étang de Berre.
Nous avons été mal accueillis par l’épouse de Moralès à qui j’ai eu l’innocence de dire que cette visite serait publiée dans le « Bulletin de l’Association Les amis de François Ozenda ». Elle repousse toute personne parlant d’Art singulier, estimant que cela abaisse l’aura de son mari. Heureusement, Danielle est très amie avec le sculpteur, qui, de sa forge où il était en train de travailler nous a donné avec plaisir le feu vert !
Ainsi, tout à coup parachutés au milieu des multiples œuvres plus que grandeur nature qui vivent là côte à côte depuis parfois fort longtemps, nous avons tenté de sentir d’emblée la puissance, la poésie, la beauté rugueuse de ces tribus métalliques qui nous dominent. Intuitivement, nous avons senti naître interrogations et émerveillement ; et le sentiment que ce lieu s’impose autant dans la création contemporaine que dans celle, plus modeste, de la marginalité. Et ressenti avec force, la certitude que va nous laisser pantois ce parc rempli d’individus gigantesques aux apparences d’aliens tombés là de quelque point du cosmos ; ou nés des fantasmes de Raymond Moralès !
Quelques sculptures de dimensions modestes semblent là pour permettre au visiteur de trouver la clef dont il aura besoin pour les œuvres aux dimensions hors normes : des têtes aux yeux vifs cernés de cils blancs ; des décorations murales élégamment découpées en pétales faits de têtes arrogantes, rigolardes, interrogatives, etc. le tout entouré d’élégantes arabesques, de lourds papillons… ou d’hommes bataillant tandis que le bas de leur corps disparaît sous des boules ornées de filaments entrelacés. En quelques instants, nous avons vraiment été plongés dans un voyage initiatique émouvant, attestant que la vie de l’artiste n’a pas été un long fleuve tranquille. Car, d’œuvre en œuvre, nous avons été confrontés à la souffrance à l’état pur, aux visages meurtris, aux yeux globuleux effarés, aux mains suppliantes…
Paradoxalement, le monde nègre de Raymond Moralès semble importé de quelque Afrique profonde peut-être ; de civilisation aztèque, plus vraisemblablement ; mais sans doute d’autres origines qui s’interfèrent, se mêlent… Tandis que Claude et Michel se croisent parmi des arbres aux branches/oiseaux ; que plus loin, Danielle tient le bras d’une vieille femme qui, sur un pied, se gratte l’autre avec la main, près d’une jeune fille aux yeux clos lourdement maquillés, au nez busqué, aux lèvres lippues, au menton prognathe portant la barbe, aux jambes trapues sans articulation, un bras semblant normal, l’autre monstrueusement développé et recourbé, retournant vers le sol ; je m’ébahis devant les seins volumineux, dardés ou pendouillants des femmes, ou leur sexe ouvert surmonté de minuscules fœtus qui font face au pénis mou des hommes, à leurs corps herculéens. Ailleurs, les uns disparaissent sous de lourdes décorations au bout desquelles sont levées des mains énormes ; tandis que le visage d’un « Autoportrait » porte une expression ironique et que le dos peut n’être qu’une combinaison de fines languettes entrecroisées supportant une immense plume aérienne d’où pend un poisson, le tout supportant une tour au sommet de laquelle se dresse un buste le visage de l’artiste.
-Et il est ensuite remarquable que, lorsque Moralès « parle » du quotidien, il transmet à sa manière la vie tribale, les combats rituels et pacifiques de ses créatures... il “raconte” son Afrique ou sa si étrange Abya yala. Mais –volonté peut-être de démontrer que les hommes génèrent partout les mêmes joies, les mêmes souffrances ; ont partout la même folie meurtrière ; ou désir de prouver que son esprit créatif peut atteindre à l’universalité-, dès qu’il évoque l’Histoire, que ses “histoires” se font épopées, ses êtres se placent en files, se donnent la main : bref établissement d’un semblant d’ordre ?
Au milieu de cet enchevêtrement de corps, dans un espace nommé « Placintarium », apparemment peuplé de volatiles, nous sommes tombés sur un individu totalement différent de ses voisins : l'air masculin, alors qu'il s'agit d'une femme ! : Assise, pieds et mains en avant, elle pourrait être incluse dans un ovale. Ses seins énormes allongés, ont les tétins tournés vers les côtés. Son corps disparaît derrière une magnifique minaudière frangée et ornée de fils tressés. Dans son visage tout rond, souriant à peine, les joues sont pleines, les yeux clos., les oreilles ornées de volumineuses poissardes. Elle exprime la sérénité et le détachement, la concentration et la sagesse, ainsi que la bienveillance. Une sentence placée sur la pancarte corrobore d’ailleurs cette attitude de pureté : Le repos du guerrier, peut-être, dans la fougueuse folie de ses voisins ?
Ainsi, Raymond Moralès sait-il montrer -et il le montre dans tout son parc-, par le paradoxe entre la taille de ses individus, par l’importance de leurs anomalies et les sentiments qu’ils expriment, le pouvoir de suggestion de ses œuvres. Il atteste qu’il ressent de façon très intime la magie générée par de secrets mélanges de métaux et de peintures, de ces golems allogènes ! Son travail du fer, de l’acier, plein de rudesse, de lutte « contre » ces matériaux qui résistent à l’homme-, lui permettent de dégager cette tension continue à laquelle nous avons été tellement sensibles au long de cet extraordinaire parcours ; dans ce lieu au climat si spécial où chaque œuvre est si personnelle qu’elle serait reconnaissable confrontée à n’importe quelle autre ! Où sont ignorés tous les tabous, comme dans l’œuvre intitulée « Le retour de l’enfant prodigue » ou le petit rependant, minuscule par rapport à sa mère, s’active apparemment sur le sexe de celle-ci, cette relation nous ayant ramenés à la violence des rapports homme-femme, mère-enfant qui nous ont entourés tout l’après-midi.
Raymond Moralès a vraiment réalisé une œuvre forte, une fantasmagorie si définitivement réaliste qu’il nous a entraînés dans son monde utopique, son carnaval de la comédie humaine, ses cortèges et ses exodes, cette œuvre enfin, si personnelle, aussi puissante que nous l’avions pressentie.
Comment alors, quitter cet univers si prenant et trouver les mots pour le « raconter » à notre façon, lorsqu’à la fin de notre périple, nous avons retrouvé l’artiste dans sa forge ; et bu avec lui le verre de l’amitié ?
Merci Claude et Danielle de nous avoir fait connaître ce lieu inimitable. Et merci, bien sûr à Raymond Moralès pour cet après-midi hors du temps, hors des « dits », hors-les-normes!
Jeanine RIVAIS
CE TEXTE A ETE ECRIT EN 1995, SUITE A LA VISITE DU PARC MUSEE DE RAYMOND MORALES.
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AJOUT 2025 :
Raymond Moralès, née en 1926 est mort en 2004 dans sa maison de Port-de-Bouc.
Sur le vaste terrain de près de 5000 m², il avait installé ses sculptures en fer forgé et soudé ; bien souvent des créations de grandes dimensions aux allures fantastiques et parfois inquiétantes. Au fil des ans, il avait créé sept-cents sculptures et transformé son jardin en un véritable musée à ciel ouvert. Ce jardin aux sculptures existe toujours mais il est fermé au public depuis 2007.
Au détour de l'avenue des Fabres, à l'entrée de Port-de-Bouc, au cœur d'un ancien hangar industriel à la toiture un peu éventrée et des vitres cassées, une intrigante effervescence dans ce décor presque sauvage. Un air de cimetière des éléphants autour de ce bâtiment appartenant à la Ville désormais, que l'on se veut ressusciter. Un chantier colossal, avec une petite armée de jeunes bénévoles internationaux, en combinaison jaune, de l'association Concordia, qui encadre un projet de restauration avec la Ville. Onze jeunes, tous volontaires, âgés de dix-huit à trente ans, qui viennent d'Ukraine, d'Estonie, de Finlande ou encore des Pays-Bas, et logent sous des tentes au camping Bottaï, avec la mission de redonner du lustre à une douzaine de sculptures en fer.
Le point de départ ici d'une aventure complexe et d'un plan de bataille de la municipalité qui tente de faire (re) vivre une grosse centaine d'œuvres hors norme ; comme ce lourd héritage de pièces dont certaines flirtent avec les quatre mètres de haut. Bienvenue dans un monde à part, héritage d'un artiste singulier. Celui de Raymond Moralès, le sculpteur métallo port-de-boucain décédé en 2004. (Texte Internet)
le site artistique de jeanine rivais