LES EX-VOTO DE  MINA MOND

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          De prime abord, dans ces histoires “racontées” sur fond de tentures noires anonymes et de lumières diffuses sur lequel “vivent” les œuvres de Mina Mond, avec ses personnages à la fois agissants et statiques, le premier sentiment est celui d’une admiration inconditionnelle pour la performance technique et imaginative que représente une telle création ! Car l’artiste, avec une maîtrise inouïe, a su rendre le plissé d’une robe, la lourdeur d’une cotte, la pesanteur d’un individu, l’immutabilité d’un cérémonial ; créer ici le granité, le chiffonnage d’un tissu, le lustre d’un taffetas ou d’une laine, la finesse d’une “couture”, le bombement d'un torse, le galbe d'une croupe féminine... Sachant que ce qui semble tissus ne sont que peintures ! 

 

           A quel moment un artiste décide-t-il qu'il a besoin d'un monde fourmillant, qui ne laissera autour de lui, aucun espace vide ? Simone Le carré-Galimard qui avait créé, pour ses œuvres, le mot "Accumulations" disait qu'elle avait toujours entouré sa solitude enfantine d'une foule d'objets qui la rassuraient. Mina Mond qui, depuis sa plus petite enfance, a rêvé princesses et légendes, semble bien avoir bercé la sienne de ses mondes imaginaires. Que, dans son besoin de se sentir "entourée", elle a créé le merveilleux chaos qui enclot les personnages évoqués ci-dessus ! Et que devenue adulte, timide et introvertie, lorsqu'elle a décidé de consacrer au dessin et à la peinture l'essentiel de sa vie, elle a compensé cette attitude de retrait en se lançant dans la couleur qui éclate dans la plupart de ses créations. Elle puise dans ses émotions, dans des situations de la vie quotidienne, dans les traits de caractère de gens qu'elle côtoie, dans les légendes, les récits moyenâgeux, épiques… les thèmes de ses grandes envolées picturales qui, placés côte à côte, font penser à des ex-voto épinglés sur le mur de quelque petite église de village !  

           Qui dit "Accumulations" pense à une sorte de rébus où il est difficile voire impossible, de trouver les points de départ et d'arrivée. Tel est bien le cas de Mina Mond dont les protagonistes sont tous cernés, entourés, de mille oiseaux exotiques voletant de fleurs en compositions florales, d'animaux allogènes trottinant de butte de terre en jardin d'Eden. Le tout entouré encore de ballons, mini-temples, verdures imaginaires, comètes et autres nuages écailleux : en somme le tableau dans le tableau dans le… etc. 

          Ce faisant, elle s'est libérée d'une exigence de proportions ou de formats du support qui peut proposer n'importe quelles dimensions, sur n'importe quels matériaux, allant du carré classique, au rectangle oblong ou à l'épée… ! Aucune géographie, dans ses œuvres ; aucune partie qui soit privilégiée ou oubliée : une fois exploré le "centre" où se trouve la "scène", puisqu'elle octroie  à son "dit", une place "au milieu", l'œil ne peut s'attarder sur aucun point précis de la composition. Il s'accroche, vagabonde, se perd dans les détails… De là, naissent une poétique, une harmonie, à partir d'un effet de saturation. Jeu du hasard, compositions au gré de la fantaisie de l'artiste. Ce hasard est accepté et la perplexité prise en compte, puisqu'une nouvelle mise en place entraînerait une "narration" différente… 

       L'ensemble devient alors une histoire. Une histoire peinte, l'air d'être brodée ou tricotée à l'instar des tapisseries de la Dame à la Licorne ou celle de la reine Mathilde. Passant de l'imaginaire au réel Morceaux de temporalité qu'elle ne cesse de transformer, réanimer… En un continuum de l'œuvre pour laquelle on pourrait préciser l'importance des titres qui corroborent cette diversité : D'un visage classiquement élaboré, aller vers "Les charitables" ; une "Déesse" et des Saintes ("Agathe", "Lucie", "Sara La Kali" au visage noir et au corps disparaissant sous de multiples fioritures) ; "Phoolan Devi", reine des bandits, chevauchant une sorte de chien géant bouclé ; "L'œil de Moscou", dont le cavalier au visage couvert d'un  masque enfariné fouette un tigre au pelage ondulant ; "Malleus Malificarum" où l'héroïne brûle dans les flammes,  etc.  "Foule". Foisonnement. Et toujours, faire galoper son imaginaire ! A partir de sa culture personnelle, donner libre cours à sa fantasmagorie ! 

            Il faudrait alors revenir sur les talents de coloriste de Mina Mond ! Car toutes ces actions de "faire" sont sublimées par le choix des couleurs : rouges carminés sur lesquels les très fins contours du dessin se détachent à peine; bleus turquoise tachetés de blancs, parfois mats, parfois presque transparents, bistres allant du clair au foncé, dorures… le tout générant des harmonies douces, apaisantes ! 

 

          Finalement comment définir ces œuvres certes figuratives, mais dont les linéarités signifiantes ne sont pas toujours évidentes ? Qui ont les récurrences obsessionnelles de celles de l'Art brut. Dans lesquelles l'artiste, ancrée dans une volonté d'originalité et de sincérité, s'est débarrassée, comme tous les artistes Singuliers, des canons de la peinture classique ; et use sans limites de sa liberté, voyageant picturalement en une démarche où règne le plus complet onirisme. Boulimique, pourrait-on dire, de remplir l'espace pour exprimer ce qui s'agite en elle. En même temps ne témoigne-t-elle pas, puisque son travail est narratif mais n'a rien d'ethnologique, ni de témoin de son temps, que restent présentes en elle, les mémoires d'autres lieux "rencontrés" au cours de ses rêves ou de ses lectures qui l'ont amenée jusqu'ici ? A cette puissance de ses œuvres, Mina Mond travaille d'arrache-pied, choisit son "dit" au gré d'évolutions, de rythmes qui lui conviennent, d'enchaînements profus qui la font rêver. Subséquemment, conscient de cette marche de la  créatrice vers elle-même, comment le spectateur ne percevrait-il pas sous la lourde dentelle des entrelacs picturaux, sous la douceur et l'harmonie des couleurs qui les conjuguent, le questionnement personnel incessant, la préoccupation qui consiste à "SE" chercher dans les traces de vie primales, avec tant d'intensité que "SE" déposent sur chacune de ses œuvres la grandeur et la beauté de la réalisation finale ? 

Jeanine RIVAIS

 

TEXTE ECRIT SUITE AU BIZ'ART FESTIVAL 2017 DE HAN-SUR-LESSE EN BELGIQUE.