Qui n’a, visitant des galeries consacrées à l’art nègre, éprouvé un sentiment d’envie devant les belles statuettes à la fois si simples et si chargées de sens ? Qui n’a souhaité posséder un volet dogon ? Eu envie de tenir à la main une minuscule déesse de la fertilité ? Admiré les peintures sur les cases de chefs de tribus, ou les sculptures sur des poteaux de bois commémoratifs ? Qui n’a, plus récemment, rêvé, sur le Pont des Arts, de chevaucher les immenses chevaux d’Ousman Sow ?…

Bien des objets d’arts africains traditionnels sont encore de nos jours sculptés et utilisés comme autrefois. Et de nombreuses régions d’Afrique demeurent relativement fermées aux influences extérieures. 

          Pourtant, comme sur tous les continents, ces courants conservateurs finissent par rencontrer d’autres courants novateurs : dans certains régions d’Afrique, en effet, des apports étrangers sont liés à l’exode rural ou à l’émigration ; au développement des voies ferrées, à l’ouverture de cinémas, la création de musées, de bibliothèques... Le développement de religions, en particulier la religion musulmane, a supprimé certaines inspirations, créé de nouveaux interdits, etc. D’ores et déjà, certains artistes, intéressés par ces cultures différentes, ont modifié leurs expressions artistiques.. Si le tourisme entretient encore la demande d’objets traditionnels, ils ont désormais perdu leur fonction religieuse primale ; et les festivals organisés dans les principales villes africaines témoignent que les arts primitifs ont grandement évolué ; que les techniques et les matériaux utilisés ont changé ; que les images produites sont souvent des synthèses étonnantes entre les traditions de l’Afrique et celles du monde contemporain, européen en particulier.

L’exposition d’Art centrafricain organisée par Gérard Battreau, ancien instituteur qui a longtemps exercé là-bas, et proposée à la MJC d’Auxerre, est l’illustration de ce mélange des influences et des tiraillements vécus par les artistes contemporains de ce pays. 

Y sont présentées de curieuses pancartes destinées à désigner au passant l’existence de tel magasin. Un peintre a réalisé, dans des tons de terre des œuvres abstraites dont le mouvement rappelle les strates de la terre mangée de soleil et érodée par les vents. Plusieurs sculptures faites de racines ressemblent étrangement aux œuvres d’Art-Récup’ si fréquentes dans le monde sculptural occidental.

Mais l’essentiel  de l’exposition comprend les sculptures de Joël NAMBOZOUINA et les peintures de Dieudonné SANA WAMBETI.

 

          Etrange destin que celui de ce sculpteur dont le nom  " Nambozouina " signifie (¹) " Qui-n’a-pas-de-nom-propre ", c’est-à-dire qui est "l’Héritier du lignage". Son père, chasseur, féticheur… lui avait, dès sa petite enfance, inculqué les valeurs traditionnelles de son peuple : communion avec la nature, chasses rituelles, connaissance des secrets de la médecine, etc. Jusqu’au jour où les missionnaires qui lui apprenaient à lire vinrent dans leur case et détruisirent tous les fétiches afin d’anéantir les pouvoirs du père. Ce dernier dut fuir le village pour échapper à l’humiliation et mener désormais une vie de paria ; tandis que l’enfant (alors âgé de dix ans) s’en alla à Bangui, pour y découvrir les valeurs étrangères qui s’y sont développées. Plus tard, un de ses oncles l’inscrivit à l’Ecole des Métiers d’Art où il étudia la sculpture. Au bout de trois ans, à la recherche déjà de ses propres racines, il retourna dans son village et commença une œuvre sculptée qui d’emblée témoigna de cette quête identitaire. Jusqu’au moment où, las de retenir des instincts qui le ramenaient à sa culture ancestrale, il joua son va-tout, et sculpta une œuvre immense, "L’Homme et la Nature" : " Sur chacune des jambes, il représentait cette culture ancestrale par opposition à celle gravée au niveau du bassin et qui symbolisait la civilisation occidentale, au moyen de représentations de la procréation et de la sensualité "…

          Les sculptures proposées à Auxerre sont érotiques et remarquablement polyfaces, construites "autour" d’un tronc d’arbre, un visage en dissimulant généralement un autre ; une femme cachant un homme ; un sexe féminin enveloppant un sexe masculin ou accouchant d’un immense cou au bout duquel est perché un magnifique visage, etc. 

Ainsi va, désormais Joël Nambozouina, bravant les tabous, revendiquant une liberté inconditionnelle. Tout cela dans des bois magnifiquement nervurés, rendus tellement lisses que nulle trace de gouge ne rompt le charme de ces créations à la fois pleines d’humour et d’angoisse.

 

 

Quant à Dieudonné Sana Wambeti, sa peinture est continuelle référence au village, à la forêt, à la religion, à la nature à laquelle il est très attaché ; avec des retours récurrents vers le passé, car " Pour rechercher de nouvelles façons de faire, … il faut connaître ce qui a été fait par les Anciens " (²)

En conséquence, chacune de ses œuvres symbolise un précepte, une sentence dont la portée lui a été suggérée par un événement de sa vie. 

     Une peinture très naïve, au sens que l’on donnait naguère à celle du Douanier-Rousseau.  Narrative, ethnographique, à la fois porteuse d’exotisme, de réalisme et de fantasmagorie,  comme le serait la page d’un livre. Mais pas seulement moralisatrice et démonstrative, intimiste aussi, fouissant profondément, remontant aux Origines, afin de retrouver l’esprit de ses Ancêtres, les grandes lois qui régissent le monde, la nature en particulier qui est son refuge dans les moments difficiles. 

          Témoignant, en somme, avec un infini talent que cet artiste est bien devenu le creuset dans lequel se fondent tradition et nouveauté, oralité et écriture…

 

Une exposition originale, une visite rémanente !J.R.

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(¹) Toutes les explications ont été aimablement fournies par Gérard Battreau.

(²) D. Sana Wambeti.

• Tous renseignements : Gérard Battreau, 19 Avenue Joffre 89000AUXERRE. Tel : 03.86.46.37.93. 

E-mail : g.battreau@ifrance.com

                                                                                                                                                    CE TEXTE A ETE ECRIT EN 2008.