THIERRY MARTIN

Entretien avec JEANINE RIVAIS

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          Jeanine Rivais : Nous sommes, avec vos œuvres, dans le monde des icônes. De petites icônes au fond très travaillé, présentant toujours un paysage, avec en avant-plan un personnage soit féminin aux seins très en relief, soit masculins au-dessus duquel évolue souvent un ange. Les visages sont de minuscules boules pour les yeux, plus grosses pour la bouche. La tête est la plupart du temps bosselée. Certains personnages sont vêtus de robes extrêmement ouvragées, tissées de tout petits éléments végétaux. 

       Un petit monde à connotation faussement religieuse ? Parce qu’il semble, que hormis sa relation à la mort, le toréador par exemple, ne s’y rattache aucunement ?

          Thierry Martin : Il y a en effet, la relation à la mort, mais dans mon esprit, elle se rattache à l’idée religieuse. Pour moi, il s’agit d’un rituel sacrificiel et je ne suis pas sûr qu’il y ait des rituels sans religion ? 

 

          J. R. : Voulez-vous expliquer comment vous procédez pour réaliser ces petites icônes ?

          T. M. : Je les réalise sur des planchettes que je laisse généralement telles que je les trouve, sans les retailler. Je me donne un temps plus ou moins long, jusqu’à ce que je trouve l’ambiance générale qu’elle véhicule et qui va me dicter ce que je vais faire, et les couleurs que je vais employer. Les couleurs sont très importantes dans ma progression. 

          Je commence par des cercles pour déterminer la position des personnages. Ensuite, je complète les différents éléments que j’ai installés.

 

          J. R. : Vous les encerclez forcément d’un trait d’argent ? Ce trait a-t-il seulement pour but de dissocier les personnages du fond ?

         T. M. : En général, oui. Autrefois, je ne les cernais pas, mais j’y suis venu progressivement, et maintenant, je le fais toujours. Ce cerne me permet d’avoir des formes explicites. Je ne fais aucun dessin préparatoire, je me lance directement sur la forme définitive. Ensuite, je complète avec toutes sortes d’objets de récupération : boîtes, cannettes, pots de crèmes,  etc. 

        Pour en revenir à l’idée religieuse… tout ce que j’ai pu voir à Ravenne m’a forcément influencé.

 

        J. R. : Pourtant, vos icônes n’ont pas l’aspect de mosaïques… Elles ont l’air de peintures, même si, par exemple, autour de cet ange qui vole, vous avez moucheté le fond…

       T. M. : Non, en effet, pas de mosaïques. Néanmoins, je procède par petits morceaux qui viennent s’assembler… Comme je n’ai que des morceaux de métal, je ne peux pas y adjoindre de morceaux de verre. 

 

          J. R. : D’où vous est venu ce goût pour les icônes ?

        T. M. : La démarche est très bizarre. Les premières influences sont venues de sculptures bambaras que j’ai  chez moi, avec des colliers métalliques qui sont cloués grossièrement sur les personnages. J’ai d’abord eu envie de réaliser quelque chose qui soit en bois et en métal. J’ai donc commencé une sculpture que j’ai entièrement couverte de matériaux divers et de couleurs. Le résultat m’a tellement plu, que j’ai commencé à plat le même genre de travail figuratif. Et très rapidement, je suis tombé dans les thèmes religieux. 

 

          J. R. : Vous me dites que vous n’avez pas eu le choix de ne pas les faire « religieux » : Que vous apporte ce parcours un peu mystique ?

        T. M. : J’ai eu une éducation religieuse qui est passée par la communion, le mariage à l’église, etc. Ceci dit, il y a de nombreuses choses auxquelles je ne crois pas dans notre religion. Mais cette ligne de réflexion éveille en moi une sorte de passion qui fait que je m’abstrais complètement de la réalité. J’entre directement dans le sujet et je travaille. Les week-ends,  par exemple, je passe les journées sans manger, sauf le soir quand il faut bien que je m’arrête. Sinon, je travaille en ne m’interrompant que pour une tasse de café. Dans ces moments-là, je n’ai plus aucun souci. J’oublie absolument tout de ma vie qui n’est pas très drôle. Cette création est donc pour moi une occupation vitale qui m’apporte un grand soulagement. 

 

        J. R. : Vous m’avez dit tout à l’heure : « Je commence par le cerne, puis je place les couleurs. Les couleurs sont très importantes… ». Comment arrivent les personnages ? Et comment  choisissez-vous ces couleurs qui mettent en évidence votre travail fin, précieux, surchargé d’argent ou d’or ?

        T. M. : Je décide de faire un personnage en pied, ou un personnage assis. Je me dis, par exemple : « Aujourd’hui, je vais faire un grand ange assis… » Ensuite, tout le reste en découle, et j’équilibre les autres éléments en fonction de ce personnage principal.

 

          J. R. : Vous avez donc une idée préconçue du personnage que vous voulez mettre sur le tableau. A partir de ce moment, quand vous avez décidé de sa stature et de sa position par rapport à ce qui va devenir le décor, comment choisissez-vous les couleurs ? Certaines sont récurrentes. Prenons par exemple le toréador, évoqué tout à l’heure. Vous lui avez imaginé un habit avec beaucoup de dorures, mais avec des nuances qui en font presque un habit d’Arlequin… En même temps, ces teintes, même celles de la véronique, sont très douces. La plupart sont des couleurs de rêve, très atténuées

          T. M. : Oui. Mais c’est la matière qui contribue à les adoucir. Ce sont des émaux qui donnent à l’ensemble l’air d’être de la faïence. C’est presque mexicain, guatémaltèque, car là-bas, les artistes mélangent des couleurs incroyables, des verts avec des roses, des bleus, etc. Ils sont complètement fous de couleurs, et leurs associations sont vraiment magnifiques. J’aime ces rapports de couleurs. 

          Je travaille presque dans le noir, car j’ai des problèmes aux yeux. En fait, j’ai eu un œil crevé, et tous mes personnages ont quelque chose à un œil. 

 

        J. R. : Peut-être est-ce cette sorte de projection qui donne à vos œuvres un air un peu dramatique ? Qu’aimeriez-vous ajouter en conclusion, à propos de votre travail ?

        T. M. : Que j’aime infiniment ce que je fais. Je ne travaille pas pour la célébrité, je le fais pour me faire du bien. Et je suis toujours très impressionné d’en parler. Je suis aussi fier d’être le seul à travailler de cette façon. Malgré les suggestions, je n’ai ni envie de changer de technique, ni de faire des grands formats car je ne veux pas tomber dans la gamelle. Je continue donc en fonction de mes désirs intérieurs, et voilà ! 

 

CET ENTRETIEN A ETE REALISE LORS DE L'EXPOSITION "LE PRINTEMPS DES SINGULIERS" EN 2003, à l'ESPACE SAINT-MARTIN, 199 BIS RUE SAINT-MARTIN 75003 PARIS.