JOËL LAURENT, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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laurent
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Jeanine Rivais : Joël Laurent, vous me dites que "vous n'êtes pas si jeune que ça", parce que vous êtes dans la quarantaine avancée. Pourtant, je trouve que votre œuvre respire la jeunesse. Vous coupez, vous collez, vous assemblez… et vous peignez dans des couleurs éclatantes. Et vous ne "créez" que des humains ?

            Joël Laurent : Des humains ? J'ai plutôt commencé avec un bestiaire. Mais le bestiaire est resté à la maison. Et, en effet, j'ai apporté plutôt des humains.

laurent 1
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JR. : Je vois des têtes bifaces : vos œuvres le sont-elles toutes ?

            JoL. : Oui, toutes. Même les tout petits assemblages.

 

            JR. : Mais elles ne sont jamais janiformes ?

            JoL. : Non, jamais.

 

            JR. : Ce doit être très amusant de créer tout ce petit monde extrêmement fin, peaufiné, très minutieux, et de voir, à moment donné, un petit personnage qui va partir vivre sa vie ?

            JoL. : Je ne sais pas si "amusant" est vraiment le mot ? Mais je travaille par séries qui peuvent aller jusqu'à une vingtaine de personnages.

 

            JR. : Vos personnages sont extrêmement colorés, avec de très nombreux détails sur le corps. Détails que l'on ne retrouve plus sur les œuvres plus grandes ?

            JoL. : Je passe souvent de l'une à l'autre.

 

            JR. : En fait, certains souffrent pour remplir leur page, mais vous, vous avez du mal à la laisser blanche ?

            JoL. : Oui ! Même petit, je n'ai jamais réussi à avoir un cahier propre ! J'étais très consciencieux au début, très concentré, mais cela ne durait jamais. C'est pour cela qu'il y a beaucoup de traits… Pour chaque sculpture, il faut que je m'obstine à contrôler le pinceau, sinon cela déborde autour de ce que je veux dessiner.

 

            JR. : Il me semble que vous avez deux parties, dans votre création : l'une qui me semble faite de bois flottés ? Ce sont bien des bois flottés ?

            JoL. : Non. Au début, (en 1999), j'ai commencé à ramasser des bois flottés. Puis, j'ai vu une œuvre de Karel Appel, "Les enfants interrogateurs" qui est un bas-relief, et cela m'a donné l'idée d'assembler des petits bouts de bois et de les peindre.

 

            JR. : Hormis cette partie de récupération où l'on retrouve la trace du temps, l'usure, l'érosion, vous travaillez sur du bois tout à fait récent, que vous achetez dans un magasin ?

            JoL. : Non, non ! On me le donne ! De sorte que chaque planche a son histoire.

 

            JR. : Dans cette deuxième partie, vous procédez en étirant indéfiniment vos personnages, en les entassant les uns par-dessus les autres, vous cherchez à créer des totems ?

            JoL. : Non. Beaucoup les présentent comme des totems, mais ce n'est pas mon but. Pour moi, ce sont des personnages, tout simplement.

 

            JR. : Quand vous réalisez un personnage qui a de toutes petites jambes, un premier corps/tête, avec des bras, mais aussi les yeux et la bouche ; que vous le surmontez de plusieurs autres "personnages" constitués sur le même principe, qu'avez-vous voulu représenter, puisque vous réfutez l'idée de totem ?

            JoL. : Là, nous sommes dans une série que nous pourrions appeler "Les équilibristes", puisqu'une fois encore je suis tombé sur une œuvre de Robert Combas, et je suis parti sur cette notion d'équilibre.

 

            JR. : Mais le visiteur n'a pas d'inquiétude pour l'équilibre de vos personnages ! Ils sont tellement longilignes et raides qu'il ne les imagine pas dans un déséquilibre !

            JoL. : Oui, mais on peut les appeler ainsi, parce que, lorsque j'ai vu cette œuvre dont je ne sais même pas comment Combas l'a intitulée, j'ai tout de suite voulu travailler sur des équilibres.

 

laurent équilibristes
laurent équilibristes

            JR. : A part ce que j'appellerai vos "mini sculptures", qui ont le corps comme un bouchon, verticales ou horizontales, d'autres sont complètement travaillées en rond. Celles-là ne sont pas conçues comme les autres, et seraient plutôt animalières ?

            JoL. : Celles-là, en effet, font partie d'une autre série.

 

            JR. : Et si je regarde vos personnages qui sont extrêmement raides, immobiles, quelle est leur relation avec le titre du festival "Heureux qui, comme Ulysse…" ?

            JoL. : Bonne question ! Mais je suis incapable de vous répondre !

 

            JR. : Conclurons-nous qu'ils sont rentrés de voyages ? Ou qu'ils n'ont pas l'intention de partir ?

            JoL. : Sans doute !

 

            JR. : Nous sommes en train de faire un peu des coqs à l'âne, mais revenons à vos "non-totems" ! Certains ont plusieurs têtes : que sont-ils ? Sommes-nous un peu dans la science-fiction ?

            JoL. : Certains y voient des robots. En fait, je laisse les gens les interpréter comme bon leur semble ! Je ne décide pas à l'avance ce que je vais faire, il n'y a aucune préparation : c'est du hasard. Ce n'est que du hasard.

 

            JR. : Puisque c'est du hasard, comment procédez-vous pour avancer dans la création d'un personnage ?

            JoL. : Cela va nous emmener dans le domaine technique. J'ai des bacs en plastique. Je fais des découpes des bois que l'on me donne, de planchers, de lambris… Tout cela est entassé dans ces bacs. Cela peut aller d'un morceau un peu grand, à de simples cure-dents qui traînent sur mon établi ! Puis je prends la perceuse, et je commence l'assemblage de certains de ces petits morceaux.

 

            JR. : Oui, mais tout de même, lorsque vous faites un personnage à deux têtes, ou que vous empilez six ou huit têtes sur un même support, etc. ce n'est pas la même façon de procéder !

            JoL. : Si, en fait, parce que je ne me dis pas "aujourd'hui je vais mettre six têtes". C'est une question d'instant. C'est le travail d'un instant.

laurent 3
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JR. : Donc, votre cheminement est uniquement spontané, sans réflexion sur le travail ?

            JoL. : Voilà ! Quand je commence, il n'y a aucune réflexion, aucune volonté de faire comme ceci ou comme cela.

 

            JR. : Et à quel moment êtes-vous satisfait, et vous dites-vous que c'est fini ?

            JoL. : En fait, c'est le moment où naît la satisfaction ; où dans mon esprit, le personnage prend vie. A ce moment-là, il est déjà posé sur son petit socle noir.

 

            JR. : Et c'est alors que, dans votre esprit, "il est né" ?

            JoL. : Il est "né", en effet. En fait, il prend vie lorsque même le socle est peint.

 

            JR. : Y a-t-il d'autres questions que vous auriez aimé entendre, d'autres sujets à aborder ? Parce que nous n'avons pas parlé des personnages que vous mettez au mur. Où certains sont en demi-relief. Comment ceux-là sont-ils nés ?

            JoL. : Ils sont nés à l'occasion d'une exposition d'un collectif d'artistes à Clermont-Ferrand, et dont le but était de faire des œuvres d'un format imposé de 20 sur 20 cm. Peu importait la technique, seul le format était imposé. J'ai utilisé ma technique habituelle des morceaux de bois.

laurent 4
laurent 4

JR. : Mais tout de même, là, on peut dire que vous les avez réunis dans des "maisons" ? Et qu'ils prennent vie les uns par rapport aux autres. D'ailleurs, certains sont dessinés, d'autres sont en relief.

            JoL. : Oui. Mais là encore seul le hasard joue, parce que je colle mes bouts de bois, et ensuite je les peins, je mets les couleurs. Parfois, je rajoute des petits bouts de feutre.

 

            JR. : Votre travail est finalement très gai. Léger, plein d'humour ! Vous avez des enfants ?

            JoL. : Oui, j'ai une petite fille.

 

            JR. : Alors, elle doit être heureuse de se retrouver au milieu de tous ces personnages si colorés !

            JoL. : Oui, elle s'amuse bien ! Mais je n'ose pas trop la laisser toucher !

 

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JR. : C'est donc le fruit défendu ?

            JoL. : Non. Mais à six ans, les risques d'"accident" sont évidents ! J'ai bien peur que mes réponses vous aient parues un peu décousues ?

 

            JR. : Non. Nous avons bien évoqué les points communs à toutes ces œuvres qui sont la verticalité ; la recherche de la figure humaine, sans souci de réalisme ; la spontanéité avec laquelle vous réalisez ces sculptures. Tout cela est très conséquent.

            Cet entretien a été réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 16 mai 2010.