STEPHANE LEBERLOA, peintre

ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS

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Jeanine Rivais : Stéphane Leberloa, depuis combien de temps peignez-vous ? 

Stéphane Leberloa : Je peins depuis 2009. 

 

       J.R. : Et vous avez toujours fait ce genre de "démolition", si j'ose dire ? 

  S.L. :  Démolition, construction, déconstruction… Oui, toujours. Dès le début de mon travail artistique, je suis parti sur ce genre de figuration avec une base d'abstraction. Puisque c'est ce que je sais faire, il faut être honnête avec soi-même et avec le public. Je fais donc ce que je sais faire, c'est-à-dire de la construction/déconstruction .

 

        J .R : Ce qui est surprenant, c'est qu'en arrivant à votre stand, le visiteur se dut : "Tiens, il a fait des immeubles !" Et puis, il s'aperçoit qu'en fait, ce sont des personnages côte à côte. 

       S.L. : En effet, ce sont des personnages asexués de sorte que l'on ignore si ce sont des hommes ou des femmes ; avec des yeux ronds, très ronds, miroirs de l'âme ; avec des mains, beaucoup de mains, la main qui accueille, qui serre, qui embrasse, qui partage. Des personnages un peu primitifs, tribaux. C'est de la figuration non pas libre, mais libératrice. 

          J.R. : Elle est libre aussi.

         S.L. :  Elle est libre, mais elle me libère. Et elle libère en principe ceux qui veulent l'adopter. Avec des couleurs chaudes, des couleurs vives, les couleurs de mon pays.

 

          J.R. : De quelle région êtes-vous ?

       S.L. :  Je suis basque. Avec une attirance pour le Sud ! De la couleur, donc, la vie : la vie c'est la couleur !

 

       J.R. : Avec un paradoxe, tout de même : c'est que vos personnages qui, certes, sont tous côte à côte, ne se regardent jamais ! 

     S.L. :  Oui, mais ils nous regardent. Ce sont les observateurs du monde. Ils font partie d'un monde. Ils regardent le regardeur ; ils regardent la personne qui prend le temps de s'arrêter et de les regarder. C'est pour cela que je fais des tableaux avec de la matière, parce que je veux que le regard du visiteur aille vers les tableaux, mais que les tableaux aillent vers lui. Que ce soit un cheminement, une rencontre. J'appelle mes œuvres des "tableaux sculpturaux". C'est de la sculpture avec de la cilice, de la poudre de marbre… Je fais aussi des tableaux en 3D, avec du plexiglas, du contreplaqué, des chiffons…

        J.R. : Puisque c'est nous qu'ils regardent, que nous disent-ils ? 

          S.L. :  On apprécie un tableau en fonction de son éducation, son humeur, sa culture, son ouverture d'esprit… Vous pouvez donc dialoguer avec les tableaux. Mais c'est un dialogue intime. Moi, je n'entre plus dans les dialogues, je suis juste un passeur de dialogue. Tout se passe donc entre le tableau et la personne qui le regarde. Je ne suis qu'un intermédiaire, et quand le tableau est fait, il ne m'intéresse plus. J'en fais dix par jour, je n'ai donc même pas le temps de les apprécier ou de m'apitoyer sur eux. Peu importe, ils sont faits ! 

 

         J.R. : Vous avez abordé les deux éléments que j'allais évoquer ensuite : Vous avez parlé des effets de matière. Il est évident que partout où vous avez créé des "pseudo"-reliefs, parce qu'on ne peut pas vraiment parler de reliefs… 

          S.L. :  Oui, ils sont tactiles, en fait ce sont des tableaux qu'on voit, des tableaux visuels. Comme je ne veux pas sacraliser l'art qui pour moi doit être populaire, modeste, on peut le toucher. On peut toucher mes tableaux. Je veux que mes tableaux soient sensuels. Je fais des tapis peints, et par définition, un tapis est fait pour marcher dessus. Et cela m'amuse de marcher sur l'art, de le torturer. Pour moi, depuis la Grotte Chauvet, c'est viscéral, c'est tactile, ce sont des pseudo-sculptures, de la pseudo-matière, mais c'est tactile. 

 

         J.R. : La deuxième partie de la question avant que vous ne me coupiez l'herbe sous le pied,  concernait le côté rapide de votre travail. Quand vous dites que nous en faites dix par jour, vous exagérez peut-être un peu ? 

          S.L. :  Non non, oh non ! 

        J.R. : En plus, vous ajoutez des coulures, et elles sont horizontales au lieu d'être verticales. Qu'ajoutent-elles en étant horizontales ? 

         S.L. :  Je peins vite et j'ai une verticalité et une horizontalité. Quand je dis que je peins vite, c'est que je ne sais pas dessiner. D'ailleurs, je ne sais pas peindre. Je barbouille, je gribouille. Un tel travail, il faut le faire tous les jours. C'est un travail spontané. Quand je dis que j'en fais dix, je n'exagère pas. A une époque, j'écoutais Daniel Mermet, sur France Inter. Eh bien, j'en faisais dix, de quinze à seize heures. A seize heures, j'arrêtais, parce que j'avais mes gamins à aller chercher à l'école. J'ai un atelier, mais je peins dehors. Sur des tréteaux. A l'air libre. Je vis dans un petit village très charmant, de trois cents habitants. Il y a des hirondelles, des palombes en octobre. Il y a des chats qui passent ; la pluie qui, parfois, accompagne ma peinture. Le soleil en été. Je travaille très vite. C'est compulsif ! De toute façon, pour faire ce genre de travail, il ne faut pas réfléchir, ne pas se prendre la tête ! Il ne faut pas forcément le verbaliser ou l'intellectualiser. 

 

          J.R. : Vous avez deux ou trois sculptures, qui sont non pas humaines, mais animalières ? 

         S.L. :  Ce n'est pas "animalières". C'est autre chose. Parce que, comme c'est compulsif, la sculpture c'est une autre respiration ! Je sculpte aussi à la tronçonneuse sur du bois ! C'est une autre approche, une autre respiration. En musique, on pourrait dire que ça et là, il y a du free-jazz, ou plutôt du be-bop tranquille, qui est plus dans la respiration lente, dans une attitude plus méticuleuse. Quand je fais une sculpture en polyuréthane, je fais d'abord un squelette, et pour cela je réfléchis. Alors qu'en peinture, je ne réfléchis pas du tout. La sculpture me permet d'être un peu plus réfléchi. 

 

          J.R. : Et ce tableau de paysage, bancal, que vous avez ajouté au milieu de votre humanité, comment est-il arrivé là ?

          S.L. :  Je vis au Pays basque, dans un petit port, et pour reprendre la phrase d'un poète qui dit : "Homme libre, toujours tu chériras la mer", je ressens ce petit port comme une gare, comme un lieu de passage. Et ce pourrait aussi bien être un port de Zanzibar ou de Dakar. Mais c'est un port basque, avec des maisons à colombages, des barques de pêcheurs et la mer. Et j'aime la mer. Je fais des paysages depuis peu, parce que cela me change de mes tableaux habituels. 

          J.R. : Question subsidiaire : Tous les Basques sont-ils aussi bavards que vous ? 

        S.L. :  Non ! C'est que je suis passionné ! Et tous les passionnés sont bavards ! Que l'on soit catalan, basque ou breton, si on est passionné… 

 

         J.R. : Mais vous me citez seulement des dissidents ! 

      S.L. :  Mais dans un festival d'Art singulier, il n'y a que des dissidents ! Sinon, on fait de l'art institutionnel, et on n'est plus dans la dissidence, on est dans l'institution, et on sent la naphtaline. Et moi, je ne sens pas la naphtaline ! 

 

      J.R. : Quand même, venons-en à la question traditionnelle que je pose à tous les artistes : Y a-t-il d'autres thèmes dont vous auriez aimé parler et que nous n'avons pas abordés ? Des questions que vous auriez aimé entendre et que je n'ai pas posées ?

    S.L. :  Nous aurions pu parler des supports. Je prends des supports variés que je récupère : panneaux de signalisation, capots de voitures, tapis… des choses qui ont vécu, qui ont une âme. Je ne travaille qu'avec de la récupération. Je récupère même la peinture quelquefois. Je vis de ma peinture. Je n'ai pas de RSA, pas d'assurance chômage, je ne suis pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche ! Et je n'ai pas de parents qui me soutiennent, parce qu'un artiste dans la famille, ce n'était pas prévu ! J'ai fait de belles études, du droit, de la criminologie, de la science politique, de la sociologie… Il est vrai que lorsque l'on a fait Bac+9, il est rare que l'on devienne artiste ! Mais on ne choisit pas, c'est comme ça ! 

 

ENTRETIEN REALISE A BANNE, AU FESTIVAL BANN'ART ART SINGULIER ART D'AUJOURD'HUI le 6 mai 2016.