LAURENT DELHAYE, photographe

ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS

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      Jeanine Rivais : Laurent Delhaye, vous êtes photographe. Or, les photographes sont rares à Banne. Comment avez-vous réussi à vous introduire dans le festival ? 

Laurent Delhaye : Je viens avec mon amie depuis deux ans. C'est la troisième fois qu'elle expose. J'ai donc montré mon travail à Marthe qui l'a trouvé singulier. Et estimé qu'il rentrait bien dans le cadre du festival.

 

       J.R. : Comment vous est venue cette idée d'animaliser votre autoportrait ? Parce que je pense que ce sont tous des autoportraits ? 

        L.D. : Non, il n'y en a qu'un ! En fait, j'étais dans notre atelier, parce que nous avons un atelier qui s'appelle "Le Poulpe à vapeur", au Mans. J'étais tout seul dans ce grand atelier de quatre cents mètres carrés, et il y avait un assemblage de crânes sanglier et cheval, deux moitiés de crânes assemblées dont Sandra s'était déjà servie, et j'ai eu l'idée de faire un portrait avec. C'était donc un autoportrait. J'ai posé mon petit appareil compact sur un escabeau, j'ai bidouillé l'ensemble pour que tout tienne bien et j'ai fait ce premier portrait. Ce qui m'a donné ensuite l'envie de faire toute la série avec des gens que je connais, souvent des artistes, dans des endroits atypiques et complètement différents. 

 

          J.R. : Justement, le décor a toujours une très grande importance. Votre personnage est pratiquement toujours au milieu de la photo, souvent de face, parfois complètement de profil. Comment choisissez-vous ce décor ? Soit vide, comme celui dans le tunnel : soit archi-présent comme celui des affiches.

          L.D. : Oui, en l'occurrence, c'est une affiche qui a été faite à Berlin, devant le Tacheles. C'est un ancien squat artistique qui marchait très bien, connu dans le monde entier. Quand nous y sommes allés, il avait fermé environ trois ans auparavant, mais nous avons quand même profité des extérieurs qui sont assez impressionnants. Nous avons fait cette photo avec un crâne de martre dont j'ai changé l'échelle pour donner un peu l'impression d'un humanoïde dinosaure devant ces tags qui avaient été réalisés sur le Tacheles.

          J.R. : Donc, avant de faire ces photos avec des personnages animalisés, vous faites des photos que l'on pourrait dire "normales" ? Vous trouvez vos décors avant, parce qu'il me semble impossible d'être toujours in situ pour faire ce genre de photos.

          L.D. : Non, bien sûr. Il y a une recherche des décors. Parfois, je les trouve tout à fait par hasard. J'emporte toujours des crânes avec moi. Et si je rencontre un artiste ou quelqu'un que je connais, je me dis qu'il me faut absolument trouver un lieu pour ce faire. Comme Yann Goede (¹) que j'ai photographié devant la grotte. Nous étions en pleine nature, dans cette grotte que nous avions eu l'occasion de visiter… 

 

          J.R. : L'idée du végétal correspond très bien à son œuvre.

        L.D. : Oui. Je voulais faire un portrait avec lui, et j'ai trouvé cette entrée de grotte très particulière. Cette photo fonctionne très bien avec lui, avec son œuvre et avec le crâne. 

 

       J.R. : Pour que vous rajoutiez un personnage devant vos photos, il faut que vos photos d'origine soient extrêmement grandes ? 

         L.D. : Oui, en l'occurrence, je choisis le lieu, je fais la photo du lieu à vide. Je fais le portrait de la personne, donc figée. 

          J.R. : Elle est donc forcément présente, alors ? 

      L.D. : Les gens sont forcément là, et j'ai toujours les crânes avec moi. Et ce qui fait que l'on ne voit pas le montage, c'est que toute la lumière est identique, sur le sujet, sur le crâne et sur le lieu. La lumière est la même. Du coup, les mêmes ombres, la même intensité lumineuse. Ce qui fait que l'on n'a pas le sentiment de montage. Beaucoup de photographes m'ont demandé comment je faisais pour faire porter les crânes aux gens ? Et quand je dis que c'est un montage, ils s'étonnent beaucoup. C'est un montage très simple, très basique, et seul le fait que les lumières soient identiques partout, permet que ce soit camouflé, et que cela ne se voit pas ! 

 

          J.R. : Quand votre ami a posé gentiment pour vous, même les mains dans les poches, n'est-ce pas frustrant pour lui de se retrouver derrière une tête d'animal ? 

           L.D. : Non, au contraire, ils adorent ça ! Ils veulent absolument l'image ! Par exemple, il faut que je donne à Yann la photo prise dans un château, avec un crâne de lion tué en 1911 ! Au contraire !  Frédéric Lechevalier qui est un artiste parisien très connu et que j'ai photographié dans une basilique à Tours, a mis tout de suite sa photo en haut de sa page Facebook.

 

          J.R. : Il est vrai que c'est spectaculaire ! Mais ce doit être surprenant pour eux de se dire que leur gestuelle est naturelle et qu'ils ont ce masque sur la figure. Car il s'agit bien d'un masque, en fait ?

     L.D. : Oui, effectivement. Un masque, d'ailleurs, qui ne reflète pas forcément leur personnalité. Soit cela va très bien avec le sujet : soit parfois il y a un gros décalage entre la personnalité et le caractère du crâne. 

          J.R. : J'allais vous demander si ce sont eux qui choisissaient le crâne ? Ou si c'est vous ? 

          L.D. : Je ne l'impose pas vraiment, mais dans la basilique, j'avais le crâne de chien avec moi. Nous étions sur un marché d'art à Tours, et je n'avais que le crâne de chien ! Il n'a donc pas choisi. Mais cela lui a très bien convenu. Evidemment, tout le monde aurait voulu se faire photographier avec le crâne de lion ! Si je propose un crâne de vache qui est beaucoup plus basique, l'enthousiasme est beaucoup moins grand ! 

 

          J.R. : En fait, aucune de vos photos n'est noir et blanc, mais ce sont toujours des couleurs très douces : comme du sépia pour certaines, etc. Il n'y a jamais de couleurs violentes dans vos œuvres. 

          L.D. : Sauf une, peut-être que j'ai réalisée à Bourges. C'est Groolot, un artiste qui donnait un spectacle à Emmetrop, un lieu couvert de tags. Je l'ai donc photographié là-bas. Là, il y a des couleurs vives. Mais les autres, non. Elles sont plus uniformes, plus douces. 

 

          J.R. : Mais les couleurs vives sont modulées, mélangées de noir. En fait, je le redis, il n'y a jamais de couleurs violentes comme on en trouve sur certaines photos. 

          L.D. : Oui. Il y a une homogénéité dans l'image, pour qu'il n'y ait pas de hiatus. Parfois, de façon très ponctuelle, il peut y avoir une couleur vive. Comme sur la photo prise devant un wagon, où il y a un seau de pompier. 

 

          J.R. : Comment avez-vous trouvé tous ces crânes ? 

          L.D. : J'avais trouvé le crâne de bélier lors d'une randonnée dans les Pyrénées où nous nous étions perdus et nous nous demandions s'il n'y avait pas une mauvaise signification à trouver des squelettes alors que nous étions perdus ! C'était le premier. Mais en général, on me les donne, on me les prête, comme le crâne du lion qui avait été chassé par le grand-père et qui est toujours dans la famille. On en trouve aussi, parfois, lorsqu'on se promène beaucoup. 

 

          J.R. : Je vois, et je le trouve surprenant, un paysage marin au milieu de toutes ces créations "terrestres" ! 

          L.D. : Oui, en effet. C'est un essai très récent, et en fait, on voit un des personnages de la série qui est sur le plongeoir plus loin dans la mer. Il faut savoir que c'est une piscine découverte et qu'à marée haute le plongeoir est recouvert. Il reste donc ce personnage qui semble perdu et cet enfant étonné qui se retourne pour le regarder. 

 

         J.R. : Venons-en à la question traditionnelle que je pose à tous les artistes : Y a-t-il d'autres thèmes dont vous auriez aimé parler et que nous n'avons pas abordés ? Des questions que vous auriez aimé entendre et que je n'ai pas posées ?

         L.D. : Voilà une drôle de question ! Mais en fait, si, il y a une image qui est un peu décalée de la série. C'était une commande autour de la nourriture, dans le cadre de Artech à la Ferté-Bernard, lors d'un festival d'Art contemporain. Là, on m'avait laissé une grande chapelle. J'avais donc exposé des photos autour de la nourriture, mais avec des images très décalées. C'était un "Autoportrait à la soupe" où l'on voyait une femme me plonger la tête dans une assiette de soupe. On voyait la soupe gicler. C'était une image sans montage ! On pouvait croire que la soupe qui giclait était un montage, mais non, c'était la réalité, et c'était à la suite d'un geste assez violent ! Dans le cadre d'une scène de rupture ! C'était une ancienne série que je compte reprendre dans un avenir proche. 

 

          J.R. : La main posée sur l'objet à manger me rappelle un peu les Vanités, ces peintures où les nobles se faisaient peindre avec la main sur un crâne humain. Je trouve l'esprit de cette photo très proche de ces Vanités.

          L.D. : D'accord. En tout cas, j'ai songé à en faire, des Vanités, puisque j'ai ce qu'il faut pour ! Mais en photographie, ce n'est pas forcément un sujet facile à aborder. Mais je cherche dans ce sens-là aussi, et cela fait peut-être partie des travaux futurs ? 

 

ENTRETIEN REALISE A BANNE, AU FESTIVAL BANN'ART ART SINGULIER ART D'AUJOURD'HUI le 6 mai 2016. 

 

(¹) Yann Goede : VOIR AUSSI : ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS : http://jeaninerivais.jimdo.com/ RUBRIQUE FESTIVALS BANNE 2014.