ALEXANDRA SCHENKE, Sculptrice

ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS

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Jeanine Rivais : Alexandra, depuis quand créez-vous ces sortes de piliers, de colonnes  géométriques, qui sont tellement récurrents qu'ils semblent être devenus obsessionnels ? 

Alexandra Schenke : Ce qui est totems et carreaux support bois remonte à cinq ans environ. Au départ, je présentais ces géométries sous forme de tableaux. C'est un ami qui m'a suggéré d'essayer la forme de colonnes. Et ces formes partant du sol pour s'élancer vers le ciel m'ont beaucoup plu. Elles donnaient une autre ampleur que le tableau. 

Ensuite, ce travail est devenu cyclique, car je me suis mise à travailler ces colonnes et cubes en alternance avec des créations de terre qui étaient, au départ, des petites boîtes sculptées, qui, peu à peu ont grossi.

C'est vraiment cyclique : je peux passer six mois ou plus à ne faire que des petits carreaux ; puis repasser à ces œuvres uniquement en terre. 

J.R. : Vous insistez sur la forme de ces objets : vous les appelez cubes, petites colonnes… 

A.S. : Je ne donne volontairement pas de titres parce que j'aime les lectures multiples, alors qu'un titre oriente le spectateur dans une lecture précise. Je me suis rendu compte, au fil des expositions, que les gens voyaient des choses que je n'aurais pas forcément vues dedans. Je trouve très intéressant d'échanger avec ce que les gens ressentent sans que j'aie essayé de les orienter. 

 

J.R. : De loin, ils donnent l'impression de hiéroglyphes. Mais si on les regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit qu'il n'en est rien. Qu'en fait, vous avez le cube dans le cube, ou le parallélépipède. C'est comme un jeu de cubes pour enfants. 

A.S. : C'est tout à fait cela.

 

J.R. : Ils se détachent ? Ou bien sont-ils vraiment collés ? 

A.S. : Ils sont vraiment collés. C'est aussi pourquoi je les décline en différentes hauteurs. Cela me permet de jouer sur les niveaux de lecture. Regarder un petit cube est différent d'un regard quatre par quatre. Et puis les différentes hauteurs me permettent de poser la question : est-ce que je veux une lecture très précise ? Ou bien est-ce que je veux que les lecteurs se perdent dans les personnages. 

 

J.R. : Votre sens géométrique va si loin que les petits cubes dans les grands cubes ou les grandes colonnes, ont tous la même dimension ?

A.S. : Oui. 

 

J.R. : Et quelle est cette dimension ? C'est une sorte de nombre d'or !?

A.S. : Non non ! Peut-être, après tout, mais c'est  intuitif. Peut-être qu'en travaillant sur différentes dimensions, le résultat aurait été différent ? Mais celle-ci me convient tout à fait. 

 

J.R. : Donc, un jour, vous en êtes venue à cette dimension et vous n'en bougez plus ? 

A.S. : Oui. En tâtonnant.

 

J.R. : Nous parlions tout à l'heure de hiéroglyphes et d'illusion ! Mais de près, on s'aperçoit que ce sont de nouveau des formes géométriques : quelques parallélépipèdes ; beaucoup de cercles ; des lignes brisées ; avec des sortes de flèches qui vont d'un petit cube à un autre petit cube. Qui transgressent, en fait !  

A.S. : C'est cela ! On peut suivre le chemin, et s'apercevoir que certains ne vont nulle part, que d'autres se coupent… C'est au spectateur de suivre celui qu'il veut et de tirer les conclusions. Ensuite, on peut lire carreau par carreau, parce que chacun peut raconter une petite histoire, répondre au carreau d'à côté… Il y a autant de lectures possibles que d'imaginaires. 

 

J.R. : Nous sommes toujours dans l'idée de colonne. Là, vous avez abandonné cette idée de petits dessins "trompeurs", pour en venir à des sortes de graphismes plus ou moins irréguliers, certains qui évoqueraient vaguement des personnages, d'autres pour lesquels je ne vois rien. Et ceux-là sont en noir et blanc. Pourquoi cette différence ? 

A.S. : Tout dépend de mon humeur. Je peux pendant deux ou trois ans travailler sur ces petits carreaux, puis –et je ne sais pas trop pourquoi-, repasser sur les autres signes.

 

J.R. : Peut-on dire que ce serait le repos du guerrier, de passer de cette infinité de couleurs minuscules et peaufinées, à ces images blanches ? 

A.S. : Peut-être ? Je pense que cela ne nécessite pas la même énergie ; et permet de maturer autre chose ? Mais il y a tout de même un point commun à toutes ces œuvres, c'est le rapport du plein et du vide dans mes personnages. Si vous regardez ces petits bonshommes géométriques ou ces oiseaux…

J.R. : En fait, ce sont des pictogrammes.

A.S. : Oui, et on y voit ce que l'on veut.il y a des vides différents d'un personnage à l'autre. Et dans les petits hiéroglyphes aussi. J'ai mis du temps à m'en rendre compte ! Mais c'est en fait le point commun de tout. 

 

J.R. : La géométrie de certaines œuvres a changé, car ce ne sont plus des cubes, ce sont des petits parallélépipèdes. Vous avez changé le rapport de dimensions.

A.S. : C'est une chose vraiment différente. Le seul lien est vraiment le rapport vide / plein.

 

J.R. : Ensuite, nous en venons à vos petites boîtes aux formes aléatoires et non plus géométriques.

A.S. : En effet, ce sont vraiment des formes aléatoires : je jette la terre, et à partir de ce que j'obtiens j'essaie d'obtenir ce qui peut ressembler à des cailloux. Cette partie-là est vraiment le tout début de mon travail. Quand j'ai commencé il y a une quinzaine d'années, c'était ce que je faisais, des "petites boîtes-cailloux" qui ont évolué. C'est un travail qui revient ponctuellement, comme un retour aux origines. Là, c'est vraiment le repos du guerrier ! 

J.R. : Elles sont vraiment boîtes ou seulement volumes ? 

A.S. : Il ya les deux. Certaines s'ouvrent, d'autres pas. J'ai même fait un jeu avec certaines pour lesquelles on voyait la fissure, mais elles étaient inouvrables ! 

 

J.R. : Et ces petits pots qui sont à la fois géométriques et couverts de pictogrammes ? Mais d'une géométrie complètement différente de ceux évoqués plus haut. 

A.S. : C'est la même chose, un ancien travail que j'ai repris l'année passée, pour essayer de l'approfondir. Parce qu'au début, je n'étais pas vraiment dans la sculpture, mais plutôt dans le modelage presque utilitaire de pots. Et c'est en lien avec un voyage en Afrique, d'où les motifs. Et j'ai essayé de combiner le graphisme que je développais sur d'autres supports, avec ce travail des origines. 

Mais tout cela est très cyclique. Et ce que je préfère, c'est ce travail sur les petits carreaux en couleurs, et qui, comme vous l'avez dit, est quasi-obsessionnel ! 

 

ENTRETIEN REALISE A BANNE, AU FESTIVAL BANN'ART ART SINGULIER ART D'AUJOURD'HUI le 6 mai 2016.

 

VOIR AUSSI : COURT TEXTE DE JEANINE RIVAIS : http://jeaninerivais.jimdo.com/ RUBRIQUE FESTIVALS, EVASIONS DE LA PEINTURE 2015, Page des exposants.