Le visiteur qui admire les toiles de Christian Vassort se retrouve immédiatement plongé dans un univers figuratif, très singulier. 

Très poétique aussi, il exprime une poésie du quotidien et de la fête imprégnée de comédie humaine souvent mise en scène par la musique, la danse, les scènes de rue nocturnes et festives : Ici chemine une fanfare, gesticule un groupe de carnavaleux, défile une fête de village… Et toujours, de l’orchestre sous la treille où des oiseaux tendent le cou, à la joueuse de guitare, ou aux paysannes dansant dans la rue, la musique est le moteur du mouvement et du sentiment collectif entre les êtres. Pour accentuer le côté naïf de ses œuvres, Christian Vassort n’hésite pas à y glisser un oiseau sur un tambour, un chat couronné, une oie le cou raide observant une femme rêveuse…

          Soucieux de ne pas donner à ce visiteur un sentiment de nostalgie né de ces scènes citadines tirées du quotidien, l’artiste cherche le détail amusant, la posture un peu théâtrale ou l’ironie légère cachée derrière la beauté des couleurs et des formes. Son choix de ne pas peindre des compositions mythiques, des scènes grandioses semble définitif, il peint des instants, des attitudes, des morceaux de vie. Mais il les transfigure. Ainsi, avec cette dérision, apporte-t-il un petit relief indispensable, un sourire en coin qui caractérise si bien ses personnages et ses situations.

 

Afin d’être sûr que jouent côte à côte ces deux tendances de ses œuvres, Christian Vassort est l’auteur d’une peinture généreuse. Ses volumes sont exacerbés, sa technique tout en tendresse. Il transforme des scènes simples en moments intemporels de célébration et de chaleur humaine. Usant de légers reliefs, le travail de la matière est tout en texture. En observant la surface des toiles (notamment le couple qui danse ou les musiciens), on devine une application de la peinture par touches denses ou un travail en fine granulation obtenu peut-être par des techniques de glacis. Cela donne un aspect mat et presque velouté aux chairs et aux décors, rappelant parfois la technique de la fresque. Quant au modelé et au volume, Christian Vassort n'utilise pas des aplats de couleur, mais des dégradés très subtils pour en augmenter la densité. Le travail des ombres et des lumières sur les corps ronds crée une impression de rondeur tridimensionnelle presque palpable. Sa palette est chaleureuse et contrastée : Il utilise des teintes chaudes et terreuses (ocre, bruns, rouges) qu'il fait vibrer en les contrastant avec des bleus profonds (les scènes nocturnes, les vêtements) et des verts luxuriants. La lumière semble souvent venir de l'intérieur de la scène ou d'un éclairage artificiel chaud (lampions, fenêtres éclairées), ce qui accentue l'intimité et la théâtralité de ses compositions.

 

Quant à la morphologie des personnages, elle est reconnaissable immédiatement. Christian Vassort a une façon bien à lui de sculpter les corps : Les traits sont accentués (gros pifs, joues rebondies, yeux en amande éloquents, suggestifs…) ; les lèvres sont lippues ; les oreilles décollées. Les femmes portent bijoux, et leurs abondantes chevelures sont frisées. Les hommes ont une raie de part et d’autre de leurs cheveux collés au cuir chevelu. Les personnages sont ronds, presque nains, trapus, dotés de mains épaisses et de pieds larges, souvent disproportionnés, qui les ancrent solidement au sol.  Ils seraient presque comparables aux personnages de Botero et une même sérénité s’empare de celui qui regarde son monde sans noirceur. Mais ceux de Botero sont à la limite de la monstruosité, tandis que les individus conçus par Christian Vassort présentent une expressivité plus douce et un traitement des visages très typés. Ces visages sont expressifs (le tambourinaire chante à tue-tête en tapant sur son instrument ; la jeune fille se pâme, les yeux au ciel…) mais ils sont parfois paradoxalement au cœur d’un contraste saisissant : Bien que ses toiles décrivent des ambiances festives et conviviales, les visages des personnages qui y évoluent sont à la fois dignes, réfléchis, concentrés, ce qui crée une surprise poétique par rapport aux situations légères dans lesquelles ils se trouvent. D’autres fois, malgré le sérieux de leurs traits, ils conservent un aspect profondément « grotesque et bon-enfant.  Ces visages s'intègrent dans des corps caractérisés par des disproportions attachantes, des silhouettes dodues, tout en rondeur ou dotées d'une volumineuse délicatesse. Cette déformation accentue leur singularité, leur douceur et confère à l'ensemble un aspect ludique proche du cinéma d'animation ou du conte.

Par ailleurs, l’isolement n’est pas une option pour les populations de Christian Vassort ; ses personnages n'existent que par la contrainte — ou la grâce — de la promiscuité. Dans les sculptures et les dessins de cet artiste, l'individu isolé semble incomplet, voire impossible. Ses personnages sont imbriqués, soudés, empilés les uns sur les autres. C’est une traduction visuelle immédiate de notre condition : nous ne naissons pas seuls, nous sommes le produit d'une histoire collective, d'un tissu familial, social et culturel. L'agglomération chez lui, c'est l'impossibilité de s'extraire du groupe. Il utilise les corps humains comme des briques ou des éléments modulaires. Les bras, les jambes et les torses se confondent pour former des blocs, des colonnes ou des masses compactes. Il y a un côté presque géologique ou architectural dans sa façon de composer. L'identité individuelle s'efface au profit d'une structure commune. Le personnage n'est plus un "moi", il est une partie d'un "tout".

Ainsi, Christian Vassort a-t-il entre humanité agglomérée, tendresse, poésie et dérision, présenté d’un côté la tendresse poétique de ces scènes familières, de l’autre ce pas de côté ironique, cette dérision qui évite tout sentimentalisme. Il a de ce fait charmé le visiteur avec ses escales picturales. En les quittant, le visiteur du Salon de Saint-Georges-sur-Layon évoqué plus haut, emporte le sentiment d'avoir traversé un miroir à la fois tendre et grinçant. Il réussit ce tour de force de transformer le banal en chorégraphie et la promiscuité en poésie. En refusant la solitude à ses personnages pour les fondre dans une étreinte collective perpétuelle, l'artiste ne fait pas que peindre ou sculpter des corps : il donne forme à nos interdépendances. Face à ces grappes humaines, le spectateur balance constamment entre le sourire amusé devant la dérision de nos postures et l'émotion profonde face à notre besoin viscéral d'être ensemble. Une poésie du quotidien, assurément, mais surtout une formidable leçon d'humanité : celle qui nous rappelle que, pour le meilleur ou pour le pire, notre propre histoire s'écrit toujours collée à celle des autres.

Jeanine RIVAIS