FACEBOOK : UNE LITTERATURE ÉVASIVE, DES LECTEURS FRUSTRÉS
*****
Jurez que vous n’en avez lu aucun ! Avouez, si vous l’avez fait, que vous avez pesté lorsque pris par l’histoire, vous avez constaté que la fin était ailleurs, absente, tronquée, en une langue étrangère, un galimatias mi-français, mi-autre langue…
C’est la mésaventure que j’ai vécue pendant plusieurs semaines quand j’ai découvert cette forme particulière de publications circulant sur Facebook : de courts textes, souvent narratifs, très psychologiques, qui semblent refléter les émotions ou les expériences de vie de leurs auteurs (anonymes). Au début, j’étais surprise, intéressée par cette forme de littérature contemporaine, mais très vite, j’ai constaté que les textes présentaient une série de particularités qui interrogent autant sur la qualité de l’écriture que sur l’intention réelle de ces messages. Que leur forme laissait apparaître un ensemble de problèmes récurrents, qui nuisaient à leur lisibilité et remettaient parfois en question leur authenticité.
J’ai commencé par ailleurs à me sentir lésée du fait que chaque histoire était enfouie sous une montagne de publicités. Au point que pendant plusieurs mois, j’ai cessé de m’intéresser à ces textes. J’avais même publié un commentaire outré : « Cette fois je renonce ! Après avoir bataillé pour lire ces histoires cachées derrière la pub, après avoir enfin trouvé le truc pour les lire tranquillement, après avoir pardonné les fautes d'orthographe, les mélanges d'histoires, les personnages tantôt au masculin puis au féminin, etc., j'ai découvert que chaque histoire était encore coupée en deux (voire en trois) et que pour lire la fin il fallait "aller à la page suivante", vaincre une nouvelle page de pub. C'en est trop. Je déclare forfait ».
Tout de même, ce genre de littérature qui soudain fleurissait sur un média m’intriguait. Ayant avec de l’aide, trouvé le « truc » pour lire la première partie du texte sans pub, je suis revenue. Hélas, à y regarder de plus près, force m’est de constater que ces messages révèlent moins une expression authentique qu’un phénomène social inquiétant, marqué par la dégradation de la langue, l’incohérence structurelle, une automatisation croissante de l’écriture et une nouvelle forme de négligence numérique.
À les lire, je me demande moins ce que l’auteur souhaite raconter que comment il est possible de publier avec autant d’approximations.
D’abord, les fautes d’orthographe y sont omniprésentes, les conjugaisons approximatives (je pris une page et je relisai le mail ; je pivota ; ce que je disai ensuite…), les expressions douteuses (je me suis conservé assis en silence ; le compte n’allait pas se prévoir tout seul ; si tu me touches, je t’exhérède (déshérite) avant que tu reprennes ton souffle…), les accords erronés insupportables car, selon le genre, « elle » devient « il » et inversement, comme si la langue elle même avait renoncé à ses propres règles ; comme si la grammaire avait été reléguée au second plan, voire totalement ignorée (moi seul comme principal bénéficiaire, je n’ai pas été surpris… je suis arrivée en avance ; elle ne mérite pas un sou a dit mon père) (Maman faisait passer la saucière avec ce sourire qu’il portait quand il faisait semblant d’aimer les gens). En outre, l’histoire commence souvent par un récit personnel, disant « je » et passe sans raison à une narration menée par un tiers. Ces négligences formelles donnent à l’ensemble un caractère brouillon, parfois même artificiel. L’effet produit frôle l’absurde. La narration devient un casse tête, le sens se perd, et l’ensemble prend des allures de texte automatiquement recyclé ou bricolé à partir de sources diverses. Le lecteur, devant ces fragments incohérents, oscille entre perplexité et exaspération. Il n’est donc pas étonnant que les commentaires soient empreints de frustration : ils témoignent d’un malaise partagé face à cette qualité d’écriture qui se délite, à ces messages bancals qui semblent publiés sans relecture, sans intention claire, parfois même sans respect pour ceux qui les lisent : « La suite et la fin ce serait bien mieux. // Sinon quoi ??// Suite et fin svp // La suite ? // Ne publiez plus des histoires sans suite et sans fin ! // Je ne comprends pas votre langue, traduction s’il vous plaît // Où est le commentaire ? // C’est du n’importe quoi ! // Nul, pas de fin !…
Ensuite, une autre particularité saute aux yeux, qui corrobore les récriminations des lecteurs ci-dessus et de bien d’autres : Quand ils ne sont pas écrits par-dessus l’image d’illustration, ce qui les rend presque illisibles, les textes se terminent brusquement, en plein milieu d’une idée. Comme si l’auteur avait abandonné son propos, ou que la publication ait été volontairement tronquée. Lorsqu'une seconde partie est accessible et si c’est bien la suite, car parfois, c’est celle d’une autre aventure, elle apparaît souvent dans une autre langue, le plus généralement de l’espagnol, ou du moins une langue qui y ressemble pour quiconque ne la maîtrise pas. Le résultat est un mélange où quelques mots de français se perdent dans un flot hispanophone, ou inversement, brouillant davantage le sens. Cette alternance linguistique fragmente la compréhension et donne l’impression d’un texte importé, recyclé ou généré automatiquement comme si deux univers narratifs coexistaient sans véritable cohérence. Finalement, la narration devient aléatoire, produit une lecture décousue, fragmentée et difficile à suivre.
Parlons maintenant du contenu de ces textes dont les schémas narratifs sont récursifs : même si aucun (à ce jour), ne m’est apparu en anglais, la plupart de ces histoires se déroulent aux Etats-Unis ; à Moscou parfois ; à Paris rarement. Il y a le plus souvent un ou une milliardaire qui méprise, chasse, insulte une bonne, une nourrice, ou simplement la deuxième fille de la maison, la première ayant tous les droits et honneurs… Une femme abandonnée pour une maîtresse plus jeune, ambitieuse, narquoise… Un mari et sa mère qui complotent pour s’emparer ou vendre la maison que l’épouse ou la fille a achetée à la sueur de son front ou héritée de sa grand-mère… La jeune fille, femme de ménage dans le manoir d’un riche industriel découvre qu’un tableau dissimulé est le portrait de sa mère… Le père ne veut pas voir ses triplés dont la mère est morte à leur naissance… L’aînée choyée, reçoit une maison ou une voiture hors de prix pour son anniversaire, la cadette « invisible » reçoit une serpillère… : En somme le lecteur retrouve un ou une milliardaire qui exerce une domination économique et psychologique ; des rapports de classe très marqués (bonne, nourrice, épouse négligée, seconde fille maltraitée…) ; des humiliations et injustices familiales (favoritisme extrême, répartition inégale d’héritages, discriminations au sein d’une fratrie) ; des abandons affectifs et des trahisons (épouse délaissée pour une maîtresse plus jeune et enceinte) ; des complots familiaux autour de la propriété ou de l’argent ; des drames parentaux (un père qui refuse ses enfants)… Ce lecteur est donc clairement dans le registre du mélodrame, où les émotions sont poussées à l’extrême, les rôles sociaux rigides, et les situations volontairement injustes pour susciter indignation et empathie. Ces thèmes reviennent souvent parce qu’ils sont des ressorts narratifs très efficaces ; ils créent immédiatement une tension dramatique. Ils mettent en scène des rapports de force simples, faciles à comprendre ; où les lecteurs ou lectrices (dont moi) s’identifient aux opprimés et applaudissent à leurs réactions. Ce sont des cadres universels (famille, richesse, jalousie, injustice sociale) … En résumé, ces histoires véhiculent une forte dimension punitive et réparatrice. Elles sous-entendent souvent que la victime a une valeur morale supérieure et que le lecteur est invité à l’aimer, tandis que le « méchant » finira (assurément) puni.
Le choix des lieux spécifiques reflète un imaginaire mondialisé auquel la richesse (milliardaires, grandes maisons, fortunes familiales) est facilement associée.
Ce sont des histoires archétypales Elles fonctionnent parce qu’elles utilisent des schémas universels (famille, rivalité, injustice, amour trahi, abus de pouvoir). On pourrait presque les appeler des contes modernes du XXIᵉ siècle. Elles reflètent des angoisses sociales très contemporaines : peur des inégalités extrêmes ; de la fragilité des liens familiaux, de l’isolement des femmes, de la domination économique, de la fascination et le rejet de la richesse
Elles permettent au lecteur d’éprouver une injustice fictive, de s’indigner sans danger, d’espérer une réparation, de vivre des émotions intenses, rapides, sans engagement réel : elles sont une forme d’exutoire émotionnel. Leur répétition n’est donc pas un défaut : elle participe de leur efficacité mécanique et psychologique, comme les tragédies antiques avaient leur propre code répétitif.
Finalement, ces textes apparus et multipliés sur Facebook racontent moins une histoire que le symptôme d’une écriture abandonnée en chemin. Le français y devient optionnel, la structure aléatoire, la cohérence facultative. Et c’est précisément ce laisser aller qui mérite d’être pointé du doigt : non par pur goût de la critique, mais parce qu’un texte, même publié sur un réseau social, mérite au minimum d’être complet, compréhensible et respectueux de la langue dans laquelle il prétend s’exprimer.
Cette publication vise à donner de ces textes une version enquête / analyse sociologique, tout en gardant bien en vue qu’ils sont incohérents, fautifs, tronqués et multilingues. Et tout laisse penser que cette écriture dégradée relâchée, à la fois personnelle et impersonnelle, est un symptôme social, un sentiment de non-importance généralisée plutôt qu’un simple manque d'attention.
En même temps, cette écriture semble refléter une tendance plus large : la disparition de la norme linguistique dans l’espace numérique. Le français n’y apparaît plus comme un outil de communication maîtrisé, mais comme une matière malléable où l’erreur n’est plus corrigée, parfois même pas perçue. Le laisser aller formel renvoie à une mutation culturelle : l’idée que sur les réseaux sociaux, tout peut se dire, même mal, tant que l’émotion ou l’intention supposée est préservée.
Un autre élément intrigue : de nombreuses publications se terminent brutalement, la moitié du texte manquant. Cette disparition systématique pose question. Erreur (aussi abondamment, est-ce envisageable ?) Problème technique, (impossible avec une telle répétitivité) ? Méconnaissance ou indifférence de Facebook, (qui sait ?)
Mais la répétition transforme l’anecdote en phénomène. On assiste à une fragmentation du récit, où l’histoire n’est plus un tout mais un éclat. Cela s’inscrit dans une culture de la consommation rapide : les textes, sont à moitié écrits, à moitié compris, à moitié lus. Ce n’est plus le contenu qui compte, mais le geste de publier.
Auquel s’ajoute l’irruption inattendue de l’espagnol qui constitue l’un des aspects les plus surprenants. Cette transition linguistique sans justification apparente brouille le sens et la cohérence. Plusieurs hypothèses sociologiques émergent : La circulation de contenus mal traduits automatiquement à cause de l’usage d’outils mélangeant plusieurs sources ou plusieurs langues ; le caractère viral de textes préfabriqués qui se propagent d’une histoire à l’autre, chaque utilisateur les copiant sans se soucier de la langue ou de la cohérence. Dans tous les cas, la présence de deux langues renforce l’impression d’un contenu déconnecté de son auteur supposé.
Les commentaires frustrés des lecteurs évoqués plus haut témoignent d’un malaise plus large. Ils sont pour la plupart empreints d’exaspération et véhiculent un paradoxe contemporain : Nous n’avons jamais autant écrit. Nous n’avons jamais aussi mal écrit. Et jamais l’écriture n’a été aussi peu et mal maîtrisée. Car cette frustration n’est pas seulement grammaticale. Elle traduit une attente : celle de comprendre, de suivre une histoire, d’être respecté en tant que lecteur potentiel. Lorsque les textes deviennent illisibles, le lien social qui les soutient s’effrite.
Au-delà de la forme, ces publications, par leur structure défectueuse et leur mélange linguistique, semblent appartenir à une nouvelle catégorie de textes : des récits affectifs décontextualisés, qui circulent sans ancrage, sans auteur réel, sans souci de vérité, de crédibilité. Une saturation des contenus émotionnels standardisés. Une perte du rapport personnel à l’écriture : Ils racontent une époque où elle se délite, se fragmente, se copie, se mélange, parfois sans que personne s’interroge sur son sens. C’est cette dégradation silencieuse, presque invisible, qui mérite d’être analysée : elle dit beaucoup sur la manière dont les réseaux sociaux transforment notre façon de raconter, de comprendre en nous proposant cette littérature évasive.
Jeanine RIVAIS
TEXTE ECRIT EN FÉVRIER 2026.
le site artistique de jeanine rivais