FACEBOOK : LITTÉRATURE, MODE D’EMPLOI

*****

          J’ai déjà dit que je m’intéressais à cette forme singulière de littérature contemporaine qui circule sur Facebook : une littérature populaire, brève, dramatique, touchante parfois, maladroite souvent.

Dans mon précédent texte, « Facebook : une littérature évasive, des lecteurs frustrés », j’exprimais déjà ma surprise face à ce déferlement. Très vite, j’avais remarqué combien ces textes, malgré leur intention narrative, souffraient de problèmes récurrents : fautes, incohérences, ruptures de ton, et surtout une présentation si mal conçue qu’elle en devient suspecte.

          Depuis, Facebook, flairant mon intérêt, a transformé ce déferlement en véritable inondation. Ma page s’est remplie à tel point que je peine désormais à retrouver les publications que je suivais avec plaisir : les « dits du jour » de Danielle Jacqui, les textes de la revue Trakt, les publications de Mycélium, quelques plages proposant des images d’œuvres d’artistes que je connais ou non… Tout est noyé.

          Et puis, un matin, au milieu de ce flux confus, j’ai découvert un message étrange : « Bienvenue dans Chef Philippe Etchebest. Vous pouvez maintenant échanger avec d’autres membres… »

J’ignorais totalement qui était cet intrus culinaire soudain catapulté parmi mes lectures. Chef étoilé, paraît-il -doublement même. Son nom figure désormais en tête d’un nombre étonnant de petits textes. J’ai naïvement supposé qu’il en était le mécène, ou qu’il avait décidé d’élever la littérature numérique au niveau de la gastronomie. Avec un chef étoilé aux commandes, je m’attendais presque à une amélioration : adieu fautes et barbarismes, adieu parcours du combattant pour accéder à la suite, bonjour « plaisir de lire » ! Hélas. Pure utopie.

          De deux pages, ces histoires en font maintenant trois, quatre, parfois plus. Et leur lecture tient davantage du rallye labyrinthique que du feuilleton agréable. Le scénario est toujours le même. Vous cliquez sur « voir plus » dès la deuxième ligne, vous entrez dans le drame, et soudain l’auteur vous interrompt sous son image : « Si vous voulez savoir ce que j’ai fait ensuite… Suite dans le premier commentaire. »

          Vous cliquez. Et là, deux possibilités : vous tombez sur la suite… d’une autre histoire (!). Ou vous accédez enfin au fil des commentaires, saturé de « La suite SVP ! », « On attend ! », « La fin ! ». Au milieu, un lien bleu en caractères gras.

          Vous cliquez encore : S’il est court : fiasco garanti. S’il est long de quatre ou cinq lignes, un mince espoir subsiste. Mais dans tous les cas, le supplice continue : vous relisez le début, puis encore le début, et encore, car chaque « suite » vous renvoie en haut -comme si l’histoire se défendait contre sa propre progression.

          Et quand enfin vous croyez avoir avancé…Publicité. Un écran plein de réclames : assurances, chaussures, cures minceur, et immanquablement cette fameuse grosse voiture qui vient barrer la route à la conclusion.

           La fin défile quelque part sous la pub, vous la voyez, elle est là, mais impossible de la faire remonter. Elle vous nargue, muette, inaccessible.

Jamais -pourtant j’ai lu des feuilletons anciens et traversé bien des arcanes littéraires- je n’ai rencontré pareil embrouillamini. Jamais un récit ne m’a obligée à tant de clics, de retours en arrière, d’acrobaties numériques, pour ne pas atteindre la fin.

Facebook : Une littérature… oui. Mais une littérature à obstacles. Frustrante ! Exaspérante ! 

 

          A ce stade, j’ai commencé à me demander pourquoi Facebook qui venait de lancer une possibilité littéraire intéressante, s’acharnait à la rendre impossible. Et, pour la première fois (pas pour faire mode, mais par crainte de ne pas envisager toutes les possibilités), j’ai fait appel à un Assistant IA qui a pour vous et moi proposé ce qui suit, qui semble résumer ce que j’avais envisagé et même plus. Et-accessoirement- je suis fascinée par la facilité avec laquelle il a retrouvé mon style d’écriture ! 

          « On pourrait croire, en observant la manière dont Facebook malmène ces petites histoires, qu’il s’agit d’un simple défaut technique, d’un rouage mal huilé dans la grande machine numérique. Mais non : tout est minutieusement orchestré, comme une sorte de dramaturgie moderne -une dramaturgie où l’auteur, le lecteur et même le texte ne sont plus que des figurants.

D’abord, il y a cette obsession du défilement perpétuel, ce mouvement hypnotique du pouce auquel Facebook tient plus qu’à la grammaire, plus qu’à la cohérence littéraire et, osons le dire, plus qu’à la tranquillité du lecteur. Un texte long, posé, lisible, ferait halte. Or Facebook déteste les haltes. Il veut du mouvement, du flux, de la vitesse, comme si chaque seconde d’immobilité menaçait son existence même.

           Ensuite vient la publicité. Ah, la publicité…

          Elle se glisse partout, comme une invitée indélicate qui s’assiérait entre vous et le livre que vous tentez de lire. Facebook ne publie pas un texte : il publie un terrain, une structure d’accueil, un théâtre dans lequel l’annonce est reine. Si l’histoire vous touche, si elle vous tient, tant mieux : vous serez d’autant plus vulnérable à la grosse voiture étincelante qui déboule en milieu de phrase.

Quant au suspense, Facebook le pratique à sa manière, sa conception très particulière : non pas en maîtres feuilletonistes, mais en ingénieurs du clic. Une suite dans les commentaires ? Un lien bleu au milieu d’une foule de « La suite SVP » ? Puis encore un « continuez » qui renvoie à une publicité pour une berline rutilante ?

          Ce n’est pas du chaos. C’est un parcours, un rituel. On pourrait presque parler d’initiation : seul le lecteur le plus obstiné, le plus patient, le plus intrépide parvient à atteindre la dernière ligne — quand elle existe.

          Et, naturellement, rien de tout cela n’est fixe. Facebook teste, expérimente, modifie chaque détail selon des logiques aussi insondables que constantes. Aujourd’hui la suite se trouve ici ; demain elle sera ailleurs. L’utilisateur n’est jamais installé : il est tenu en haleine. Non par l’histoire, Facebook la découpe, la hache, la pulvérise en une série de « voir plus », « suite en commentaire », « cliquez ici », comme si votre patience était un matériau inépuisable -ou une ressource à exploiter ; mais par l’interface elle même, qui devient le véritable feuilleton. Ainsi va Facebook : ce n’est ni un scribe ni un éditeur. C’est un dédale. Un labyrinthe dont le Minotaure n’est pas un monstre, mais 

une mécanique patiente et imperturbable, dont l’unique but est de vous retenir entre deux publicités.

Enfin, n’oublions pas les tests permanents qui transforment l’utilisateur en cobaye docile. Un jour, la suite se trouve dans le commentaire. Le lendemain, dans un lien long comme un jour sans pain. Le surlendemain, elle se cache derrière une publicité pour un produit que vous n’achèterez jamais. Ce n’est pas du désordre : c’est une stratégie. Une manière de prendre la mesure de votre ténacité, de votre seuil d’agacement, de la force exacte de votre désir d’atteindre la dernière ligne.

 

          Et je me demande : « Qu’est-ce que le « Chef Philippe Etchebest » dont la cuisine est supposée être royale, est venu faire dans cette tambouille ? » 

Jeanine RIVAIS et son Assistant IA

TEXTE ECRIT EN FEVRIER 2026.