JEAN-LUC BOURDILA, fondateur du Grand Baz'ART A BEZU

ENTRETIEN AVEC JEANINE SMOLEC-RIVAIS

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Remise des Prix. Au centre, Ody Saban invitée d'honneur
Remise des Prix. Au centre, Ody Saban invitée d'honneur

Jeanine Smolec Rivais : Jean-Luc Bourdila, nous en sommes à notre VIe Festival. Et quand je dis "notre", cela signifie que je m'y sens tout à fait concernée. Pouvez-vous nous dire où vous en êtes? Est-ce que l'année écoulée a été facile ?

Jean-Luc Bourdila : Il y a deux facettes à la réponse : La première concerne les artistes et la logistique. Tout a été un plaisir et presque une merveille cette année. Tout a été fluide, facile, la relation a été extrêmement chaleureuse, très claire avec les artistes. Je pense que maintenant, ils commencent à connaître le Grand Baz'Art, qu'ils connaissent notre façon de fonctionner. Tous ont fait des efforts de présentation. Ils ont choisi des œuvres de grande qualité. Des œuvres nouvelles pour la plupart. Les nouveaux ont vraiment joué le jeu. C'était parfait.

Et du côté de la logistique interne, l'équipe a fait des miracles. Nous avons dû, comme chaque année, faire face à quelques difficultés. Mais nous avons toujours trouvé des bonnes volontés. Je suis donc très enthousiaste.

Par contre, pour tout ce qui concerne les apports extérieurs, nous avons eu pas mal de soucis. Je ne vais pas les énumérer, mais nous avons cumulé toutes les choses qui n'étaient pas sous notre contrôle. Jusqu'au vendredi 17h30. Une heure et demie avant le début du vernissage. Mais oublions-les. Nous avons eu un vernissage plein de chaleur et de bonne humeur. Notre invitée d'honneur a un peu dynamité les entretiens, et je trouve cela parfait. Quand je dis "dynamité", elle l'a fait avec beaucoup d'humour.

 

J.S-R. : "Dynamisé" plutôt que "dynamité" !

J-L.B. : Oui, en effet ! Mais "dynamisé" est pour moi un peu faible ! Elle a vraiment apporté sa touche personnelle. Le public a aimé ses œuvres. Le public a aimé toutes les œuvres. Au point que moi qui suis toujours un peu réservé et qui dis "attendons lundi pour faire le bilan", je suis cette année très enthousiaste.

 

J.S-R. : Il y a vingt artistes "traditionnels", dont quatre que vous avez appelés "les dinosaures" parce qu'ils sont là depuis le début ; les autres étant venus une ou deux fois. Mais ce qui a constitué la nouveauté, ce sont les artistes des Pays de l'Est qui, eux ne sont pas là pour accompagner leurs œuvres. Qu'apporte, selon vous, un tel groupe complètement différent au point de vue conception ? Parce que, finalement, l'Art naïf n'est pas semblable à l'Art singulier.

J-L.B. : Du point de vue d'Oana Americai puisque c'est surtout elle qui a conçu cette exposition, et du mien, la frontière entre l'Art brut, l'Art naïf, l'Art populaire et l'Art singulier des origines n'est pas très évidente ni très tranchée. Elle est même plutôt ténue, et on peut passer d'un style à un autre à travers les artistes. Et je pense que cela crée un lien qui nous amène jusqu'à l'Art singulier d'aujourd'hui. Lequel a évolué, et développé toutes ses ramifications, ses expansions vers la périphérie comme la Figuration libre et autres.

Je pense que cette exposition a deux qualités : elle montre des artistes très peu connus en France, certains même très rares, comme Nikifor que tout le monde connaît, mais dont on trouve très peu d'œuvres. Elle montre aussi de vrais artistes, autodidactes, venant du fond de la campagne, et qui peignent avec leurs tripes et sans compromissions. Elle fait à la fois une mise en montre des artistes de l'Est peu connus ; et explique le lien du début de l'Art brut jusqu'à l'Art singulier d'aujourd'hui.

L'une des sculptures de l'Institut médico-éducatif
L'une des sculptures de l'Institut médico-éducatif

J.S-R. : Il y a également le groupe de handicapés mentaux. Je viens de faire un entretien avec l'un des animateurs. Et immédiatement, tous les résidents qu'il avait amenés se sont groupés autour de nous. Ils ont voulu intervenir. Je leur ai demandé ce qu'ils pensaient du festival. Réponse unanime : "Ah ! C'est beau ! On a regardé des belles peintures !" Tous avaient l'air très enthousiastes.

J-L.B. : Hier, pendant le vernissage, ils étaient très heureux d'avoir reçu le "Prix humanité". J'ai discuté avec leur animatrice, Isabelle, qui a été la coordinatrice de leur présence ici. Elle pense que, pour eux, il est très important d'avoir des gens qui ont un regard "normal" sur eux ; qui ne les prennent pas pour des "différents" ; et qu'ils se considèrent et soient considérés comme des artistes. Pour eux, il est très important de trouver un peu de normalité dans toutes leurs différences. C'est très structurant pour eux. Ils étaient heureux, et je suis heureux que le festival ait pu leur offrir ces ouvertures. Les artistes ont été très accueillants avec eux. Ils ont beaucoup échangé, j'ai trouvé cela magnifique d'humanité, de simplicité. Et je pense qu'une des facettes du Grand Baz'Art est aussi ce côté relationnel où les gens échangent sans autre forme que la convivialité.

 

J.S-R. : Le regret que j'ai un peu, c'est que dans leur Centre médico-éducatif, l'Art-thérapie ne soit qu'un des aspects des ateliers qui leur sont proposés (jardinage, ménage, menuiserie, etc. ). En fait, nous n'avons vu d'eux que ces grandes sculptures qui représentaient une partie des décors qu'ils avaient créés collectivement. Je leur ai demandé s'ils avaient joué ? Non. Comment ils avaient fonctionné avec les acteurs ? Ils étaient, là encore, très enthousiastes. Mais j'ai regretté qu'il n'y ait pas plus d'œuvres de leur Centre.

J-L.B. : En fait, cela s'est fait tout naturellement. Il n'y a pas eu de décision vraiment formelle. Mais je pense que les deux animatrices que j'ai rencontrées, avaient envie de faire revivre les décors de théâtre qu'ils avaient travaillés. Et la discussion s'est immédiatement centrée sur ces décors. J'ai trouvé que les sculptures étaient très belles, très parlantes ; qu'elles valaient vraiment la peine d'être montrées. J'ai vu une des résidentes qui est une vraie artiste, qui travaille le papier mâché et fait des oiseaux, etc. Mais nous avions adopté le parti-pris de montrer ces décors, et l'ensemble du groupe tenait à les faire revivre dans un autre univers, d'une autre façon. Donc, nous en sommes restés aux arbres, aux anges et aux animaux qui ont peuplé la scène de ce théâtre.

Jean-Luc Bourdila remettant le Prix aux bénévoles
Jean-Luc Bourdila remettant le Prix aux bénévoles

J.S-R. : Ils ont aussi envisagé que cette présentation puisse être une vitrine pour leur faire avoir d'autres commandes.

J-L.B. : Ils utilisent l'espace qui leur est accordé, comme ils le veulent. Si, d'une façon ou d'une autre, cela peut aider cet institut, nous avons gagné notre échange. Et, en tout cas, ils se sont fait plaisir. Rien que cela valait le déplacement. En plus, je trouve très beau ce qu'ils ont fait. Je le trouve un peu bourbonien, sans qu'ils aient eu aucune référence à Alain Bourbonnais. Ce qui est assez surprenant.

 

J.S-R. : Quels sont les projets pour le VIIe festival ?

J-L.B. : Continuer de nous améliorer !

 

J.S-R. : Je dois dire qu'il y a une unité, une harmonie et une continuité dans les œuvres exposées qui est tout à fait surprenante. Je trouve l'ensemble impressionnant de qualité.

J-L.B. : Merci pour les artistes et merci pour nous tous qui œuvrons à la recherche, justement, de cette qualité. Cela suppose que nous nous rapprochons de nos objectifs. Nous gardons notre credo du premier festival : avoir une cohérence, tout en veillant à ce que chaque artiste présent ait un style vraiment différent. Le temps passant, la sélection s'affine d'elle-même, les choses se font naturellement.

 

J.S-R. : Donc, vous persisterez dans la formule : le groupe plus quelques annexes ?

J-L.B. : Nous sommes à notre troisième groupe de handicapés, car nous en exposons un tous les deux ans. Je pense que nous continuerons à ce rythme, parce qu'il n'est pas évident de trouver des gens disponibles, de qualité. L'an dernier nous avions deux expositions, celle des Roumains et celle de Dion Hitchings. Mais c'était un travail trop prenant, et nous garderons la formule d'une exposition. Qui ne sera pas forcément sur les Pays de l'Est. Mais nous avons eu cet année une belle opportunité avec le soutien de l'Institut culturel de Pologne que je souhaite remercier chaleureusement parce que la Directrice est vraiment impliquée.

 

J.S-R. : Souhaitez-vous aborder d'autres sujets ?

J-L.B. : Non. A part dire merci à tous. Me réjouir du sentiment que j'ai que cette année -sans vouloir paraître mégalo-, nous avons acquis une nouvelle dimension dans le regard des gens et des artistes. Et j'en suis très fier.

 

ENTRETIEN REALISE LORS DU GRAND BAZ'ART A BEZU, LE 7 JUIN 2014.