TOUS LES TEXTES SONT DE JEANINE RIVAIS : FESTIVAL OUTSIDER DE MEYSSE 2016.

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  JULIEN ASTIER, graveur : 

        Certes, il faut avoir déjà un certain âge pour se souvenir du temps où la voix de Claude Pieplu affirmait à la télévision encore balbutiante, que les Shadocks pompaient ! Mais qui disait Shadocks, impliquait un esprit nanar, un certain goût pour le non-conventionnel ! 

        Alors, la vision de Julien Astier vient tout remettre en cause !  Car si, sur ses gravures en relief, ses petits sujets humoristiques proposent à l'évidence des descendants de ces fameux célébrissimes allochtones, leur esprit a bien changé : chaque personnage est tout carré, à bec immense, dardant deux yeux noirs qui fixent le visiteur ; jambes/pattes obliques filiformes, terminées par quatre doigts raides. Et ils sont là, tous pendus à des fils, parfaitement alignés, comme à la parade ; tous semblables. Est-ce la vision de l'artiste des moutons de Panurge ? Ou bien, pour quelque raison inconnue, ses personnages ont-ils été si fort contraints, que pas un ne bronche, sauf à chaque extrémité de la file, où deux (trublions ? perturbateurs ? libertaires ?) se balancent, mais sans pour autant quitter l'enfilade ; ce qui prouve que même s'ils souhaiteraient s'affranchir de  cette férule, ils ont bien du mal à contrevenir à l'ordre rigide établi !  

  Il semble bien, en tout cas, que Julien Astier dépeigne une réalité personnelle, et sa façon de la montrer est unique, conçue en une technique  inattendue, puisque, sur un même thème, le visiteur penserait plutôt de prime abord, à un dessin de caricatures drôles. Mais ses gravures sont d'une grande finesse dans les détails. Et ses œuvres sont remarquables pour la prédominance de la ligne de contour et l'alternance des zones claires et grisées.

 

GUY BERAUD,

peintre,  dessinateur : 

Des fonds dans lesquels des nuages plus ou moins consistants suggèrent une sorte de chaos ; sur lesquels des formes fuyantes apparaissent ; cheminent ; dansent ou simplement se posent à l'avant-plan : personnages ou animaux plus suggérés que montrés. Demi-énigmes, demi-révélations, le tout dans des couleurs douces et harmonieuses. 

Par contraste, des pages de bandes dessinées, aux motifs d'encres vives aussi allusifs et tumultueux, mais s'agitant en huis clos, ectoplasmes, fantômes peut-être, ou spectres, suggérant ici une tête, ailleurs un personnage évasif en effervescence, un animal… au gré des fantasmes du spectateur. Tandis que des bulles proposant des écritures aléatoires, pictogrammes, graffiti s'ajoutent aux dessins, donnant l'impression de "si" plein que pas une virgule ne pourrait être ajoutée.  

 

GHISLAINE DE ROUGÉ, sculptrice

"Aller chercher la vie dans la matière, créer la présence, discrète ou exaltante qui accompagne et réjouit".

(Auteur inconnu)

       Travaillant une terre fortement chamottée, qu'elle laisse brute ou partiellement émaillée, Ghislaine de Rougé s'exprime en des sculptures figuratives, réalistes. Toujours humanoïdes. Toujours féminines. 

          Ses œuvres présentent une tension dramatique : les visages sont pensifs, dubitatifs, tendres, rêveurs… Les yeux sont souvent levés vers le ciel. Les bouches sont pulpeuses, esquissant rarement un sourire, mais arborant au contraire une petite moue. Et c'est l'art de Ghislaine de Rougé d'imprimer à ces visages une gamme infinie de nuances jamais affirmées. 

        L'artiste développe souvent ses femmes en buste, et c'est là qu'elles semblent les plus coquettes, les longs cheveux roulés en anglaises tombant dans le large décolleté qui souligne des seins menus ; tandis que la superposition de couches aléatoires d'émaux brillants et de couleurs différentes permet de suggérer des vêtements.

          Ces réalisations sont les plus proches du réalisme qui se perd dans les sculptures en pied, où les corps sont tordus, surallongés voire filiformes, ces mouvements "sentis", suggérés  sous les plis des robes longues dont elle révèle le modelé plus qu'elle ne le sculpte.. 

          Ainsi, parcourant sans cesse le corps féminin, l'artiste a-t-elle trouvé une harmonie qui rend son œuvre originale,  intemporelle et sereine. 

 

ISABELLE DIGUET, sculptrice : 

LES FÉTICHES DU XXIe SIÈCLE D'ISABELLE DIGUET

        Diriez-vous que les sculptures d'Isabelle Diguet sont en terre, en bois, en résine… ? Erreur ! Elles sont composées de tout ce qui lui tombe sous la main, de la plaque de polystyrène à l'enduit de plâtre ou autre, au tube de ceci ou cela, etc. Tous objets qu'elle découpe, colle, et compresse jusqu'à obtenir des surfaces si lisses que la main a plaisir à les caresser ! 

        D'autant qu'au bout de ce cheminement technique, les "rien du tout et un peu de tout" sont devenus des crânes, des personnages humanoïdes ou zoomorphes, ailés, cornus, pourvus de membres supérieurs coniques, mais dépourvus de membres inférieurs réduits à des triangles ou des ovoïdes. Petits êtres que l'on pourrait assimiler à des allochtones de science-fiction, n'était qu'elle les appelle ses fétiches, ses totems, ses chamans, tous termes qui l'emmènent vers des civilisations antiques, des sociétés traditionnelles ancestrales, aztèques, indiennes, etc. Tous, sans doute intercédant pour elle auprès d'esprits ou d'au-delà hors de son quotidien. 

        Il faut dire que pour les rendre bienveillants, Isabelle Diguet donne de sa personne et de son talent de coloriste, en leur conférant des habits d'apparat ! Car ces créatures conçues toutes en rondeurs, formes et peintures, comme si elle ignorait l'existence de l'angle droit, deviennent omnicolores, se couvrent de motifs dans de jolies teintes acidulées, allant du rose bonbon au bleu azur ou au vert pomme sur lesquelles saillent des gros yeux noirs exorbités.

        Alors, grande voyageuse spirituelle, Isabelle Diguet ? "XXIe siècle", dit-elle au visiteur ! Mais ses créations la ramènent loin dans le temps, vers une harmonie qui, peut-être lui manque chez les hommes. Et lui permettent de faire rêver quiconque s'attarde devant ses polychromies protéiformes ! 

 

 

ALAN DUNNE, RECUPERATEUR : 

     Glanant à travers des lieux souvent insolites, toutes choses de métal, résine, etc. qui peuvent lui tomber sous la main, Alan Dunne a plaisir à entasser, posséder des objets hétéroclites, les toucher, les rapprocher en des proximités ou des accordailles inattendues ; créer en fonction de la définition qu'ils ont conservée ou au contraire déjà perdue, de nouveaux objets, la plupart des "humains" complètement différents de leur sens originel. Vieux, certes, mais ne gardant pas la trace du passage du temps, gardant les nuances originelles ou peintes au gré de sa fantaisie, ses personnages sont debout, solides et, découpés ou compacts, ils présentent au visiteur, le poids de leurs certitudes. 

    Ainsi lorsqu'il a –momentanément toujours- terminé son rôle de récupérateur, l’artiste devient-il un metteur en scène de débris hors d’usage. Mais grâce à son talent, son savoir-faire, son humour, et son vrai bon sens, il donne aux objets ainsi détournés, une parole plus complexe, plus fondamentale, plus vraie que ce qu’ils nous disaient par leur simple valeur d’usage et de quotidien. 

 

BEATRICE ELSO, dessinatrice : 

Qu'est-ce qui a déterminé Béatrice Elso à créer une œuvre tellement violente et noire, si puissamment psychanalytique, si pleine de violence ? Une œuvre narrative, composée d'images émotionnelles si fortes, de fantasmes si intimes qu'ils en semblent auto-référents ; d'autant qu'il s'agit d'une création exclusivement "féminine" ; dont on pourrait penser que chaque femme est  un autoportrait !

 

       Car la femme est apparemment l'unique préoccupation de Béatrice Elso, souvent nue, sinon vêtue d'une robe-corps ; et dans ses fonctions par essence sociales et féminines : Sociale, elle se veut responsable de la mise en scène de sa vie ; elle est dominatrice, meneuse, véritable goule vitupératrice, immense par rapport à l'homme minuscule. Ou bien, s'il est de taille "normale", il est coiffé d'un bonnet de polichinelle et toujours elle en joue comme d'un pantin suspendu ! Féminine, elle est déclinée dans toutes les situations inhérentes à la femme : souffrant d'une souffrance implicite ou brutalement explicitée ; partagée entre procréation et jeux amoureux ;  absorbée par un mysticisme au sein duquel elle cherche -en vain- à découvrir les mystères de la vie mais brutalement rejetée dans les préoccupations du quotidien le plus banal ; réduite parfois à une sorte d'automate, enfermée dans une carapace, nantie de roulettes et de bras minuscules ! 

          Pour passer de l'un à l'autre de ces états, elle évolue dans des ambiances jalonnées de symboles récurrents : La chevelure, d'abord, toujours longue et raide, pouvant aller, tel un chemin, jusqu'à quelque totem sur lequel est perché un médecin (peut-être) qui l'assiste dans l'examen de son intérieur et auquel elle est reliée par un système électrique… Cette longueur récurrente des chevelures, à la fois ornement et lien (origine ? aboutissement ?)  s'accroche à l'idée tabou que, depuis la nuit des temps, cet apanage est chargé d’une dimension charnelle et érotique, générant une jouissance faite d'attouchements et de pénétration de cette vague mobile, vivante et moelleuse !

          Car l'érotisme est omniprésent dans l'œuvre de Béatrice Elso. Mais un érotisme sans complicité et confinant au morbide : si sa créature est capable de se faire lécher les bottines par l'homme, le sexe de celui-ci dardé comme le pistolet de la marionnette qu'il tient, elle peut aussi s'automutiler et faire de ses entrailles sorties de son ventre, des bêtes serpentines qui lèchent ou canines qui vont mordre l'homme et l'entourer tels des liens ! Ou bien, transformée en louve aux pieds crochus, elle va nourrir des sortes d'homoncules naviguant au-dessous de ses multiples pis, rappelant qu'elle est aussi source de vie ! 

Lorsqu'elle présente l'intérieur de son corps, il est toujours  maculé de sang : Le sang (seul élément rouge de ses œuvres), autre sujet récurrent de l'œuvre de l'artiste, à la fois symbole de vie, de chaleur et de marche vers la mort.

 

          Peut-être, alors, le spectateur à la fois fasciné et horrifié par la violence sans relâche de cette œuvre, parvenu au terme de ces puissantes tirades psychanalytiques qui définissent Béatrice Elso comme un être profondément tourmenté, pourrait-il l'imaginer trouvant enfin un havre de paix ? Mais face aux personnages hommes ou femmes déféquant, urinant… animaux prenant langue (littéralement) avec des enfants… hommes dans toutes les postures imaginables, aussi "enceints" parfois que les femmes… il lui faut se rendre à l'évidence : il n'existe aucun repos pour cette artiste qui jette au crayon, au stylo ou à la gouache, la métaphore de la dualité de sa vie : "elle", présente et absente ; "elle", masculin et FEMININ ; "elle", piétinée et écrasante… "elle", en un mot, boulimique de dessiner, étudiant ses gestes comme on lance ensemble le bon grain et l'ivraie, pour se dégager des fantasmes qui dominent sa vie réelle. Cherchant, en somme tous les chemins pour SE dire. 

 

ET LA FÉE, récupératrice :

     L'art de la récupération dépasse désormais la réutilisation des déchets, puisqu'il implique le pliage, le martelage, le boulonnage, la soudure… 

          Forte de toutes ces techniques, Et la fée a donné vie à un monde humanoïde, en pied toujours, en métal souvent,  auquel elle allie du bois. 

          Finalement, elle transforme peu le métal, conservant les bandes qui naguère entouraient les roues des carrioles, pour servir de support, de balançoire… à ses personnages. Mais aussi, rond par rond, constitue-t-elle un individu métallique dûment doté d'une tête, d'un corps et de membres inférieurs. Un autre est composé d'une bande métallique spiralant  des "hanches" à la tête… Ainsi en va-t-il des plus petits.

          Les individus grands, par contre, sont constitués de ce qui semble être des branches de bois longilignes, parfaitement lisses, et peintes en blanc sur lesquelles se greffe une tête/rond de brouette, ou un cône noir rempli d'un visage aux gros yeux rouges !... 

          Et puis, quittant l'humain, mais soucieuse de parer son environnement, elle crée, à coups de couvercles de boîtes, louches, rondelles, etc. des fleurs dont le cœur coloré ajoute une note très décorative au milieu de son petit peuple.

          Ainsi, à la fois glaneuse, récupératrice, recycleuse, Et la Fée confère par ses créations, une nouvelle vie et une nouvelle appréhension à des objets du quotidien, totalement dissociés de leur vocation utilitaire originelle.

 

FLOW W., récupératrice : 

LE MONDE EN RECUP' DE FLO W.

    Grâce à la récupération et au détournement d’ustensiles et outils en tous genres, l'habitude de la surconsommation et du gaspillage de notre civilisation est devenue, après la disparition de la plupart des décharges, le lieu où peuvent être récupérés les objets les plus inattendus que se réapproprient des artistes, qui les rendent non plus sous leur aspect d'utilitaires, mais d'œuvres d'art.

      Ainsi Flo W. a-t-elle donné naissance à un petit monde d'allochtones humanoïdes, qui à partir d'un bidon, qui à partir d'une planche, qui à partir d'une pelle… ! Longilignes ou pansus aux membres démesurés et filiformes ; bruns ou colorés ; seuls ou en groupes ; vêtus ou tout nus… 

      Longuement peaufinés, comme s’il était indispensable à l'artiste de leur consacrer du temps ; créer avec eux une complicité, leur prouver son attachement et son respect. 

     Concevant ses sculptures au gré de son imagination et des divers objets récoltés au long de ses glanes, Flo W. transporte le visiteur dans un monde fictionnel, tantôt poétique, tantôt humoristique.

 

FLYMN'S, peintre abstraite : 

          Proches de l'abstraction lyrique, les peintures abstraites de Flymn's étaient un peu perdues peut-être dans un ensemble d'exposants dont les œuvres étaient plus psychologiques que techniques.

          Flymn's faisait néanmoins preuve de son grand talent. Faisant vibrer ses cimaises de compositions originales et dynamiques, ne se préoccupant d'aucune réalité concrète. Ce n'étaient que grands moments gestuels, magnifiques concordances de couleurs tantôt vives agrippant l'œil, tantôt sombres et chaudes, avec un sens naturel des effets produits par les épaisseurs de peinture. Où chaque "accident "générait des équilibres inattendus. Alternant brillances et matités ; force et délicatesse. 

          Jouant des courbes et contre-courbes omniprésentes, ces oeuvres d’une forte luminosité attestaient que cette artiste est une grande coloriste dans l’harmonie chromatique et l’équilibre des agglomérats de matière. 

 

FONTENCOMBLE, Exploratrice d'art: 

          Avec un tel nom qui est sans doute un pseudonyme, donc choisi pour son implication, Fontencomble ne pouvait pas se cantonner à un style particulier, il lui fallait explorer "de fond en comble" les arcanes de la création. En effet, le "fond" est synonyme de bas ou fondations et "comble"  le sommet. De ce fait de fond en comble, dans son emploi métaphorique va être spécialement utilisée pour des situations extrêmes et protéiformes ! 

          Alors, Fontencomble est-elle sculptrice ? Oui, mais en même temps, vu la diversité d'apparences de ses œuvres, elle est récupératrice :  textile, métal, papier, verre, plastique... tout est bon, elle n'a pas de technique de prédilection, elle se laisse guider par le matériau et la couleur est parfois présente dans son travail, tandis que d'autres fois, elle couvre ses personnages de dorures pour être sûre qu'ils sont bien kitsch ! 

          Est-elle peintre ? Oui, et se multiplient portraits en buste (souvent à maquillage de clown), femmes lovées sur des fonds non signifiants, enlacées sur fond étoilé, assises, debout… en noir ou en couleurs. A cela, elle ajoute des dessins et des collages, pour être sûre de n'avoir rien oublié ! 

Est-elle brodeuse ? Pas au sens propre du terme (du moins ne semble-t-il pas), à moins que sa femme réalisée au point de tige sur grosse toile écrue ne soit considérée comme une broderie ? Mais elle collationne des broderies pour en orner ses peintures, en décorer ses sculptures, obtenant de jolis effets très féminins ! 

Bref, avec une telle gamme de créations qu'elle hybride tous azimuts, Fontencomble apparaît comme une exploratrice d'art exerçant ses talents… de fond en comble ! 

 

FOUGERE, peintre : 

Autodidacte, Fougère est l'auteur d'une œuvre très personnelle, d'une finesse exquise alors que ses matériaux sont on ne peut plus grossiers, des bois souvent récupérés ici ou là, et des peintures de bricolage.

     Une œuvre déjà abondante, éminemment originale, entremêlant vie et rêve, par le truchement de cette expression toute neuve. 

         Vie et rêve, car le monde de Fougère est aussi celui du conte, où chaque "histoire" picturale pourrait commencer par "Il était une fois…". Il était une fois un Culbuto omnicolore, dépourvu de membres et de cou ; au bec/défense, pointant devant une tête composée de plusieurs éléments arrondis au-dessus desquels deux oreilles dardent de part et d'autre d'un personnage au crâne comparable à ceux des allochtones de Star-trek… était une fois un personnage bicéphale entouré de gymnastes, et qui, apparemment avait mis KO un lutteur gigantesque… Il était une fois, etc. Pourtant, aucun fil d’Ariane ne relie les composants de ces aventures terrestres ou science-fictionnelles ! Simplement, ils sont là, juxtaposés, autonomes, leur interdépendance psychologique naissant du seul besoin "physique" de l’artiste d’équilibrer et d’emplir son tableau. 

        Et lorsque, enfin, cesse cette promenade picturale fantasmagorique, l’œuvre est là, attestant que le monde de Fougère est cette mosaïque placide, un tantinet ludique ; témoignage d’une gestuelle obsessionnelle, d’un amalgame de vive imagination, de raison et de féerie, de sagesse et d’émerveillement, de couleur et d’harmonie.  

Harmonie, car –et cette qualité porte toutes les autres- Fougère est un coloriste d’une exceptionnelle richesse : Incapable apparemment d’utiliser le noir et le blanc, il possède intuitivement l’art de mêler les autres couleurs ; de sorte que, d’une œuvre à l’autre, elles ne soient jamais les mêmes, mais toujours acidulées, chaleureuses et chatoyantes ! D’où l’impression, pour l’œil, d’un kaléidoscope où s’amplifient nuances et formes. Mirages que d’emblée le spectateur fait siens, parce que cet univers où il fait si bon rêver, est agréable à explorer.

 

JEAN-CLAUDE FUSARI : Peintre et Sculpteur

       " Je créais des petits modèles en argile, je n'avais jamais réalisé quoi que ce soit concernant la nourriture. Un jour, un de mes clients m'a demandé de créer une version miniature d'un plat, spécialement réalisée pour Passover ( la Pâque juive ). J'ai aimé l'idée de réaliser un mini-plat, une copie, et depuis, je ne sculpte que de la nourriture". (¹).

       Quant à Jean-Claude Fusari, il tient à longueur de temps table ouverte ! Et, de l'œuf sur le plat à la viande dépassant d'un tas de nouilles ; du poulet rôti à la moutarde en passant par l'incontournable hamburger… ces créations sont si précises qu'elles paraissent presque comestibles ! On imagine le temps passé à réaliser spaghetti après spaghetti, la dose de patience nécessaire pour s'y tenir, et aussi d'humour à toute épreuve pour tenir bon ! 

         Pour qui aime le franglais, après le fast-food a été créé le terme "Food'Art" ! Voilà donc Jean-Claude Fusari adepte d'une nouvelle tendance picturale ! 

          Tout de même, quel dommage, que ses "victuailles" soient bêtement installées sur la table. Lorsqu'il peint, il devrait bien suivre l'exemple de Mimi Oka et Doug Fitch qui, (dans le plus pur style naïf) peignent la sieste de leurs invités après qu'ils aient fait ripaille, et dont les digestions sans doute difficiles les font rêver de tous les plats qu'ils ont ingurgités ! Là, son sens de l'humour irait jusqu'au bout de… la fourchette ! 

(¹) : Shai Aaron,  Papilles & Pupilles

 

MURIEL GABILAN peintre : 

          Quels voyages fabuleux aux pays de quelles irréalités ont charmé l’enfance de Muriel Gabilan, pour que leur rémanence soit si forte ; que leur transposition s’effectue avec une telle intensité, une telle sûreté, dans son oeuvre peinte ? 

          Où qu’ils aient pu être situés dans le cosmos, il s’agit en tout cas de pérégrinations à travers des mondes heureux, aux polychromies éclatantes. Situés au centre de la toile, en une sorte d'abri (triangulaire, ovoïde…) ils sont peuplés chacun d’allochtones homomorphes aux anatomies inattendues ; ou d'oiseaux dont les plumes s'étalent jusqu'à former les bords de cet abri. Tout autour de ce qui pourrait être un refuge ? un cocon ? s'épanouissent telles des méduses ouvrant tous leurs tentacules, des ornementations involutées, des "fleurs" inconnues… agrémentant les abords de ce lieu bien clos. 

          Ce qui frappe de prime abord dans cette création, c’est une grande explosion de couleurs, les complémentarités et les oppositions des bleus qui s’enchevêtrent, des rouges sombres disposés avec parcimonie pour faire vibrer ces bleus ; des verts denses qui s’interposent. Agglutinés en strates de peintures ils deviennent des couches aléatoires qui vont engendrer les reliefs, les brillances et les vibrations, les accidents, les repères... Peu à peu, cette progression génère une alliance composée de bien subtiles alchimies. Et l'artiste va déployer toute son imagination pour orner, piqueter cet entour d’infimes pointillés, l’agrémenter de myriades d’étoiles minuscules, le guillocher de mille petites lignes brisées ou onduleuses, le fleuronner, l’incruster... A ces couleurs et ces ajouts dont les combinaisons font exploser son univers, la peintre concède quelques nuances provoquées par des surlignages ; quelques plages de blanc qui assurent des contrastes, instaurent des équilibres, introduisent la psychologie, engendrent la "vie" des personnages. 

          Une telle jubilation à jouer les démiurges, conduit Muriel Gabilan à un final où éclatent à travers son travail complexe, sa verve chromatique, son lyrisme pictural et l’éblouissante technique qu’elle a développée pour créer sa peinture la fois si tactile et si visuelle et donner corps à son univers intérieur riche et foisonnant !

 

GILLSMAN,

créateur d'installations : 

          Est-ce un refuge ? Une protection contre la promiscuité avec d'autres artistes qui, eux, étalent largement leurs créations sur des étagères ? Ou est-ce un besoin d'originalité ?  Toujours est-il que, lorsque Gillsman dresse sa tente très rudimentaire au milieu d'un salon –même outsider-, l'étonnement est grand ! 

          L'artiste s’inspire du contexte et improvise en travaillant in situ. Et, lorsque le visiteur, pénétrant dans cet antre surprenant quitte les lumières brillantes de la salle pour se retrouver dans un lieu à peine éclairé, il a une seconde de recul ! Mais, de prime abord, son regard est attiré par une vidéo sur la cloison du fond ; proposant des images des œuvres de l'artiste. Puis, immanquablement, dans cet espace abondamment "occupé", il se cogne à divers amas de formes circulaires, de boules, d'objets divers pendant ça et là des arceaux de la tente et note quelques peintures accrochées de part et d'autres du passage. 

          Mais surtout, son regard est pris par des sculptures énigmatiques posées le long des parois : étrange trio de cerfs, sortes de rois mages, aux corps couverts de longs poils ; proposant qui un nid rempli d'oisillons, qui une corbeille portant un œuf, qui un coquillage blanc… Puis il en vient à d'autres personnages complètement différents, constitués manifestement d'objets récupérés ; juché pour l'un sur d'interminables jambes grêles portant un corps losangé et une tête rigolarde ; l'autre étant assis de façon à mettre en évidence ses jambes gainées de tissu brillant, et levant les bras de part et d'autre d'une tête métallique ronde sur laquelle les traits du visage se résument à un simple Yo ! 

Ainsi, cet artiste conceptuel est-il l'auteur d'oeuvres hybrides tantôt poétiques tantôt banales, mais, dans cette conception, chaque élément a son importance et participe à l’équilibre de l'ensemble. Et son installation n'est complète que lorsque, assis au milieu de son univers, il en annonce la présence en projetant à tous les échos, les variations émises par son tamtam ! 

 

JOËL GORLIER, sculpteur : 

          "Il faut savoir écouter la matière et voir ce qu’elle a à nous offrir". Jean-Pierre Augier, sculpteur.

          Les sculptures de Joël Gorlier sont avant tout physiques, d'une apparence massive. Entre stabilité et instabilité, ses oeuvres allient une structure géométrique quasi-abstraite (plan, ligne, point), et une intervention minimale sur les surfaces, avec une prédilection pour une finition rouille pour les métaux et gris crayeux pour la pierre : la forge et la taille, en somme ! 

          "Intervention minimale", car, s'il lui faut forger les corps, leur conférer des existences anthropomorphes ou zoomorphes, (mais finalement, à part un tantinet de verticalité en moins, les attitudes animales sont identiques aux humaines), il conserve autant que faire se peut la forme originelle des galets qu'il récupère. Jouant des rectangles et des triangles, des bosses et des vides, des pleins et des creux, des courbes et contre-courbes, gardant sur la "peau" les témoignages de traces et d'empreintes de vie, voilà une pierre banale devenue la tête d'un individu. Toujours désireux de rester au plus près de ce stade de l'art brut, entre en jeu néanmoins le sculpteur qui travaille, torture tous ces matériaux, les imbrique, les indente, les "intègre" les uns aux autres, jusqu'à ce que les éléments disparates forment un tout en complète harmonie. Et l'on peut s'interroger sur cette espèce d'instinct qui, au cours de ses glanes, permet à l'œil de Joël Gorlier, de repérer parmi des millions d'autres sur une plage, LA pierre qui va devenir tête ! 

          Tous pareils, et toujours différents, telle est l'impression produite par la réunion de ces êtres ! Pareils, parce que les corps sont toujours de fer, et les têtes de pierre. Que toutes les sculptures sont fortes sur leurs jambes courtes, solides et décidées, statiques. Que les personnages, même fusionnels, regardent toujours le monde en face, même si le nez et la bouche sont de profil ! Car Joël Gorlier cherche toujours cette communication entre le spectateur qui regarde, et le regardé qui, lui aussi est regardeur. 

          Toujours différents parce que, selon l'inclinaison donnée à la tête par rapport au corps, leur expression change : se succèdent l'étonnement, le courroux, la surprise… ( mais peut-être n'est-ce que la subjectivité du visiteur qui en décide) ? Néanmoins, cette façon de procéder donne une « présence » à ses personnages. Ils sont "assis" dans la vie. Ils ont assez d’audace pour regarder en face. Ils sont sans hésitation, sans dérobade… Et l'artiste semble aimer le rapport de ce regard affirmé. Il sait que ses personnages vont être regardés. Il leur donne donc le moyen de "répondre"… Et les voilà, finalement, tous "pareils" ! 

 

JOHA, peintre : 

JOHA A LA RECHERCHE DE SON MONDE

          Joha est très jeune, et vu la diversité des "mondes" qu'elle propose, il est évident qu'elle est à la recherche de celui qui, un jour, la capturera complètement. 

         Pour le moment, elle propose un monde floral, allant de la lettrine en arabesques au pied de laquelle elle aurait déposé quelque obole (cœur, vase de fleurs, papillon) ; à des draperies fleuries tandis que, dans un ovale ou un carré partiels, se trouve tantôt une sorte d'os de seiche, tantôt une femme en position du lotus ; ou à un vase d'où s'épanouissent des nuages ; ou encore à un globe de mariée dans lequel se dresse un pied de meuble verni noir, dont les arborescences ont troué le verre tandis que, tout autour d'un fragment de cercle pendent les objets les plus divers (œuf, papier dessiné, et ce qui ressemble fort à un ver tubicole géant).

          Un monde subaquatique dans lequel évoluent toutes sortes d'espèces vibratiles, d'animaux composites ou d'objets parfois indéfinissables même avec beaucoup d'imagination ; raies et pieuvres, etc. ondulant dans une "mer" bleu de nuit à vert glauque.

          Un monde arboré, ou plutôt un espace forestier déboisé, tandis que dans les quelques arbres restés debout volent des sortes de chauves-souris peut-être, ou de vélociraptors. 

          Et parfois, elle en vient à des dessins précieux et ouvragés qui (n'étaient les minuscules détails de son cru suggérant des intimités spécifiques à son monde allogène) ressemblent à ces planches scientifiques de savants, tellement impressionnantes. 

 

          Le travail de Joha, est très structuré, dans de belles couleurs douces. Evoluant du décoratif aux espaces surréalisants. Fantasmes et peinture, rêverie et poésie se retrouvent sur chacune des images de cette peintre, pour qui le fantasmagorique devient quotidien et la raison disparaît dans la configuration des thèmes qu'évoque. son imaginaire. lequel prend le dessus du réalisme, sans le gommer totalement. C’est donc une oeuvre "onirique" qui s’impose finalement au visiteur. 

 

LANGE PEINTRE : 

        Les personnages de Lange sont tronqués, postés en gros plans, comme si un zoom avant les avait obligés à se poser là, les pieds (que l'on ne voit presque jamais) supposément bien plantés au sol !

          Et tous sont d'étranges spécimens humanoïdes, masculins à l'évidence, d'autant que le seul qui a la chance d'être "complet" arbore d'énormes testicules et un incontestable phallus ! Mais lui comme les autres dont les anatomies s'arrêtent à l'aine, présentent de curieuses configurations ! D'abord, leur tronc est une tête dont on peut se demander si elle est "réelle", ou s'il s'agit d'un maillot ; les épaules surmontées de fraises brodées ou de branchages. Mais au-dessus de ce corps/tête énigmatique se trouve la "vraie" tête carrée à angles arrondis, triangulaire, en forme de cœur, etc. Au visage parfois complet, parfois illisible parce que recouvert de peintures incertaines, arborant un œil de borgne, sans cheveux ou alors pourvu de tignasses hirsutes. Et dont la bouche avec ses jeux de formes (en croissant dressé ou tombant, vermiculé, en colimaçon…) lui confère à l’infini des nuances d’humeurs et de caractères, allant de joies menues à d'étonnants scepticismes. Certains ayant des bras au niveau du corps, en ont aussi au niveau des épaules, et les voilà donc à quatre bras ! 

          Et, autour de ces individus qui occupent la hauteur du tableau, le peintre dépasse ce carcan monolithique, comme si explosaient alors son sentiment de manque causé par ces individus incomplets et statiques, son besoin de participer du monde : Il glisse ici des petites têtes isolées, là de multiples homoncules en groupes tels des manifestants, en marche chacun tenant son bâton ou sa flèche… Car il s’agit chaque fois pour Lange, avec ces traits rudimentaires ; cette grande spontanéité ; cette discrétion et cette "mobilité sur place" ; cette absence radicale d’effets spectaculaires ou fictifs, de rendre perceptibles à l’instant, leurs états psychologiques.

          La question qui vient alors à l'esprit du visiteur concernant ces personnages centraux, est : qu'évoquent-ils donc, tous bras en l'air, face au visiteur, comme s'ils le regardaient, et s'exclamaient ? Il semble impossible qu'ils ne soient que d’apparence ? Et vraisemblable qu'ils sont plutôt les multiples facettes de l'artiste lui-même. Et alors il revient à ce visiteur de découvrir pas à pas, les infimes symboles qui se cachent derrière cette apparente répétitivité : Puisque, par exemple, ses personnages sont réduits au tronc, l’absence subséquente de jambes les empêche d’"aller vers…". Par contre, puisque la plupart d’entre eux ont deux bras ou plus, il leur est permis d’appréhender le monde extérieur. Puisqu’ils sont sexués, ils sont sans doute en recherche de partenaires ?… 

         Autant de questionnements qui apparaissent face à cette création peu orthodoxe, manière de provocation permanente, en somme ? L’artiste se pose-t-il toutes ces questions ? Connaît-il toutes les réponses ? Qu’importe ! Il crée. Et ce qu’il crée est surprenant, fallacieux et déraisonnable, original assurément : quelle meilleure définition pourrait-on donner d’une œuvre ? 

 

CORINNE LOU, peintre : 

          Corinne Lou est-elle une émule de Modigliani ou de Bernard Buffet, que ses femmes –rien que des femmes- ont des cous démesurément longs sur des épaules étroites, à peine ébauchées ? Aux corps toujours absents. 

          Il est à noter qu'elles ont ce long cou uniquement lorsqu'elles sont en représentation. Les visages au menton pointu sont alors outrageusement maquillés, paupières et cils fardés, lèvres supérieures minutieusement dessinées, tandis que la lèvre du bas amplifiée par le rouge cerise se cantonne parfois à un triangle, mais peut descendre jusqu'à ressembler à une langue ! Et le rouge aux joues fait carrément deux ronds sur les pommettes. Les nez pincés s'écartent vers les sourcils parfaitement arqués.  Parfois la chevelure opulente est libre, flottant au vent ; d'autres fois elle est plaquée, gominée, les accroche-cœur bien en évidence, à la mode des années 30 ! Elles arborent tous leurs bijoux, des boucles d'oreilles aux colliers à grosses perles, ou serre-tête joliment orné. Ainsi prêtes pour "sortir", elles font face au visiteur, comme pour se faire admirer.

Beaucoup moins sophistiqués, sont les "gens" placés dans des situations du quotidien. Et leurs cous sont "normaux", leurs épaules bien visibles et solides. Ainsi du jeune couple d'amoureux joue contre joue, elle avec un bandeau de fleurs retenant ses longs cheveux noirs ; lui coiffé d'un béret de marin qui, dans leurs yeux rêveurs et mélancoliques pourrait évoquer quelque départ pour un long voyage. Ainsi de la mère tenant dans ses bras son bébé, ses yeux clos suggérant le repos, sa main effleurant le décolleté de sa robe laissant penser qu'elle vient de rentrer son sein après avoir allaité son enfant.  Elle est "en cheveux" comme l'on disait au XIXe siècle ! Scènes paisibles, donc, moments de vies familiales qui ont, comparées à l'égocentrisme latent des premières personnes évoquées, un petit air suranné des cartes postales colorisées qui faisaient naguère le bonheur de nos grands-mères ! 

 

SANDRINE MARGARON, graveuse :

LES PAPIERS EMBOUTIS DE SANDRINE MARGARON

          Les œuvres de Sandrine Margaron appartiennent à ces techniques et ces variations toujours un peu mystérieuses qu'est la gravure. Et dont la compréhension n'est pas toujours évidente pour les non-initiés.  

          "emboutir" : "Travailler à froid", dit le Quillet, "une plaque de métal pour lui donner les profils qu'on désire, pour y faire apparaître des reliefs et des creux.

          "La gravure se déroule en plusieurs étapes. L’avant-dernière étape est le tirage imprimé de la plaque préalablement gravée sur presse. Ce moment crucial vient conclure un travail minutieux de gravure, quel que soit le support : cuivre, lino, zinc, etc. (l'artiste crée ses matrices sur linoléum ou sur bois). Il est important de ne pas négliger la qualité de la presse à gravure afin de préserver la finesse du travail et la bonne répartition de l’encre sur le papier" (Google).

 

"Mon travail sur papier embouti représente des scènes du paradis. Je l'expose sous la forme d'un étendoir de vie. De cette manière, la trame du tissu qui touche le sol relie la terre au ciel ; le câble rouge est la ligne d'horizon séparant le paradis du reste de l'univers". (SM)

 

     A cette définition, Sandrine Margaron ajoute un peu de mystère, en intitulant ses œuvres "Impressions secrètes". Est-ce en manière de jeu intime qu'elle a choisi ce titre générique qui, loin d’être une redondance, apporte à l’image une composante artistique, implique l’ampleur, l’ouverture de ses états d’âme, élargit l’aura de la scène gravée ? 

      D'autant que, dans ce travail sur papier infiniment précis, sur lequel ses gravures sont en creux, il semble bien qu'elle se soit faite historienne. Reprenant des scènes pastorales ou marines de l'Antiquité. Pour autant l'humour n'est pas absent ! Car sur le genou de la joueuse de lyre est blotti un… hérisson ! Tandis que des petits joueurs de flûte se nichent dans les arbres. La douceur de la musique et la rudesse animale ? Ailleurs, deux naïades se retrouvent à voguer sur l'infini des flots !... Vu le pittoresque et le naturel de ces scènes,  ne serait-ce pas plutôt son idée du paradis ? 

       Peut-être Sandrine Margaron est-elle un peu géographe, aussi, lorsqu'elle grave de hautes montagnes parsemées de fleurs parmi lesquelles se promènent, nus, des humains ? Et pourquoi pas zoologue, mais alors, zoologue imaginative, fantasmagorique, mêlant réalisme et fiction ? Car, hormis quelques oiseaux en vol, ou un petit lapin identifié, courant, dressé sur ses pattes de derrière, il est difficile, voire impossible de déterminer les noms de ces bêtes à la tête fine, au corps massif qui, accroupis à l'avant-plan de la scène,  semblent hurler vers les sommets ! 

En tout cas, considérant l'une et l'autre possibilités, il s'agit d'un beau travail fin et précieux ; émouvant, où l'artiste a si bien dompté les jeux de blancs et de gris infinis, de granités ou de veloutés, que chaque scène parle d’elle-même ; oblige sans littérature ni psychologie, le spectateur à suivre son imaginaire de graveuse, à travers les arcanes de son monde d'“impressions secrètes" ! 

     

MARGOT, peintre :

         Margot crée des peintures sur lesquelles les personnages centraux qu'elle appelle ses "Guerrières" sont l'axe de symétrie d'un espace clos ; dans lequel elle installe son monde à la fois réaliste et imaginaire : monde réel face à ses souvenirs ? (mais elle est très jeune, et ceux-là ne sauraient être lointains !) ses fantasmes ? ses fantaisies humoristiques ou graves ? ses attentes sans doute un peu mystiques ?

         Constructions étranges, où chaque guerrière est d'une composition différente des autres tableaux : Sur l'une, il peut s'agir d'une sorte de fleur en gris et blanc entourée d'un cercle rouge lui-même entouré d'un cercle gris qui compose la chevelure. Laquelle devient cou et sans transition corps qui ressemble fortement à un masque. Qui, à son tour se termine en pointe autour de laquelle s'étalent les pétales d'une fleur inconnue. Sur une autre, la tête surallongée semble composée de deux valves entre lesquelles se développe une sorte de toron, le tout pris entre deux immenses pétales qui vont se multipliant sur le reste de la toile. Le corps s'épanouit en une forme très réaliste de tête animalière cornue, tandis que des sortes d'élytres multipliées donnent l'impression de deux bras pliés terminés par deux mains côte à côte sur l'axe de symétrie… Ainsi Margot varie-t-elle les anatomies de ses personnages, la seule constante étant que leur corps semble le refuge d'une tête "humaine" ou le plus souvent animalière.  

             A l'entour de ces êtres composites qui sont l'épine dorsale de chaque tableau, se trouvent à l'infini des fleurs, arabesques et entrelacs... Et le plus curieux, dans cette progression, est que les multiples éléments de chaque moitié de la toile ne sont pas rigoureusement  identiques, simplement, ils donnent l'impression de l'être. Et c'est bien là une des prouesses techniques de Margot ! Qui a longuement fleuronné ces environnements d’étoiles ou folioles minuscules, les a incrustés d’infimes guillochures, piquetés de graciles vermiculures, ponctués de microscopiques pointillés, générant des motifs infiniment décoratifs. Le tout dans des harmonies de couleurs douces et néanmoins vibrantes.

       Cette vision amenant le visiteur à admirer ces mandalas, conçus avec le plus grand soin apporté à ornementer les personnages, tant d’heures à l’évidence passées dans une proximité plaisante, une imagination enflammée, une fantasmagorie débridée, qui font que les peintures de Margot génèrent une extrême surprise ; témoignent d'un espoir de percer les secrets de la vie dans des mondes inexplorés, créant subséquemment les épisodes d’un captivant récit d'aventure et d'amour. Créant également et surtout, une œuvre pleine de cohérence, de vitalité, d’une facture à la fois mystérieuse et déterminée, avec pour constantes, force créative et beauté.

 

MARIE MARIONNETTES,

marionnettiste :

          "Une marionnette est une figurine articulée ou non, en bois, carton ou toutes autres sortes de matériaux (comme l'os, le cuir ou la terre cuite), manipulée par une ou plusieurs personnes (les marionnettistes), traditionnellement cachées dans un castelet.

Leurs formes peuvent être extrêmement variées : marionnettes à fils comme Polichinelle ou à gaine comme Guignol (les plus connues en Europe), mais aussi marionnettes à tringle, marionnettes à tige des théâtre d'ombres de Chine et d'Indonésie, voire marionnettes sur l'eau vietnamiennes. Les marionnettes représentent des personnages (réels ou imaginaires) ou des animaux ; leur rôle peut être parlé ou muet.

          Le mot français « marionnette » est dérivé de Marion, diminutif de Marie, et désignait à l'origine une petite figurine de la Vierge ; dans d'autres langues européennes le terme s'apparente au mot « poupée ». En revanche, on dit « marioneta » ou « títeres » en Espagne".

 

          Ainsi, Marie Marionnettes a-t-elle fait fort, lorsqu'elle a choisi comme prénom "Marie" qui est à l'origine de son nom "Marionnettes" ce qui fait doublon, et même triplé si l'on rappelle qu'elle est marionnettiste ! En choisissant en outre pour s'exprimer, un art qui remonte à la plus haute Antiquité. Et en recréant des personnages qui sont des figures traditionnelles de la littérature et la culture populaires : Polichinelle, Guignol, Bécassine… D'autant qu'elle a l'air bien jeune pour avoir choisi ces personnages qui ont certes traversé les frontières, les cultures, les régimes politiques et les siècles, résisté au cinéma et aux objets manufacturés et attirent toujours devant leur castelet une foule d'enfants prêts à participer bruyamment à leurs aventures ! 

          Peut-être Marie Marionnettes a-t-elle choisi cet instrument léger, aux facettes multiples, particulièrement exigeant parce qu'il regroupe l'ensemble des arts plastiques : la sculpture, la peinture et la couture ? Car en fait, elle ne présente pas ses créations dans des spectacles, elle les expose. Est-ce la recherche de matériaux qui la comble ? La morphologie de ces petits êtres accrochés à leur fil ? Le fait que le visiteur n'a nul besoin de se creuser la cervelle pour savoir ce qu'exprime tel ou tel personnage : il le voit et d'emblée il a une "image" et la plupart du temps des souvenirs ? Ou bien, peut-être, est-ce parce que, dans la solitude de son atelier, elle devient tour à tour, libérant ainsi ses soucis, la manipulatrice de Bécassine et ses immanquables bévues, ses rondeurs et sa naïveté ; de Guignol, sa simplicité et sa bonne humeur ; de Polichinelle plein d'esprit et de débrouillardise ; du clown avec ses vêtements spectaculaires, ses effets et ses fureurs comiques ?... 

         Mais elle a sculpté également Monsieur Loyal, Monsieur le Maire et Monsieur le Curé, la bourgeoise revêche et son réticule, et son mari aussi peu aimable, l'ouvrier dans son ciré jaune, et même le Père Noël qui d'ailleurs ne semble pas empreint de bonté et de bonhomie, etc. En somme, Marie Marionnettes a reconstitué l'ensemble des classes de la société, et des personnages dont les bandes dessinées ont charmé les enfants du XXe siècle. 

          Sa collection joliment sculptée, peinte et habillée avec talent est-elle de nostalgie ? de jubilation ? Un peu des deux peut-être ? 

 

VALERIE MATHIEU, peintre : 

          De loin, les œuvres de Valérie Mathieu semblent abstraites, sortes de chaos en couleurs somptueuses, glacis et matités des fonds lourds, amas de peinture aléatoires, épaisseurs sous-jacentes faisant vibrer les lourdes couches, travaillées au couteau, à la main peut-être ; à la recherche toujours des jeux de lumière. Grands élans de matière "traînée" sur la toile, coupés de brusques retours en minuscules plages, telle une symphonie triomphante soudain interrompue, pour repartir dans un nouvel élan mouvant et chaud. Larges taches passées et repassées avec d'autres couleurs complémentaires peut-être, ou au contraire, en opposition ; Ou encore, comme si l'artiste éprouvait un remords reprises avec des géométries inattendues dans des tons sur tons ! 

          Mais, dès que le visiteur s'approche, il s'aperçoit qu'en fait, ces espaces informels abritent ici un bateau à voiles ; là des personnages minuscules à côté de chaînes énormes ;  des individus exotiques dans des bateaux/ oiseaux ; un poisson ; des lunes… Tout cela comme prolongeant la partie abstraite ; disposé sans hiérarchie de plan, comme des natures mortes.  

          De ces deux aspects qui, a priori, semblent antithétiques et incompatibles, l'artiste tire un subtil équilibre et une harmonie suscitée par l'intense mélange des couleurs et la richesse des formes. Cette invitation au rêve dégage une atmosphère sensuelle que chacun peut ressentir en posant ses yeux sur une de ses toiles et qui traduit la sensibilité profonde liée viscéralement à chacune d'elles.

TRACY SHOUGH dite PICAPICA,

créatrice d'installations : 

          Sans doute pourrait-on dire que ce sont les Hommes préhistoriques qui ont créé "la maladie", en portant sur les murs de leurs cavernes leurs craintes et leurs préoccupations, en donnant figure à leurs amis ou ennemis : à leur vie, en somme ! Depuis eux, au fil des millénaires, combien ont contracté le virus ? Combien de Lascaux, d'Altamira ou de Tassili inexplorés, pourraient en témoigner ? Combien de Facteur Cheval, de Picassiette ou de Tatin, se sont attelés à la dure tâche de conjurer leur obsession en la matérialisant ? Assurément, dans notre monde contemporain, Picapica a été, à son tour, gravement "touchée". 

          De prime abord, son surprenant pseudonyme -qui, en latin signifie deux fois "la Pie" dont chacun sait qu'elle vole tout ce qui brille-, annonce l'intention de cette artiste, non pas de voler, mais d'accumuler, de déployer au vu de tout un chacun, les trésors qu'elle a glanés ici et là ! Montrer jusqu'où peut s'élever son "château en Espagne", même s'il demeure à dimension humaine. 

Et ce, bien que les constructions de Picapica soient éphémères, et ne durent que le temps d'un festival, contrairement à tous ces "Bâtisseurs de l'imaginaire", qui érigeaient des monuments dont ils espéraient qu'ils dureraient éternellement. Mais toujours, elles sont liées à son imaginaire, sa fantaisie fantasmagorique : toute cabossées, un peu branlantes parce qu'appuyées sur une arche de fil de fer, de bois ou de résine. L'air un peu de guingois, en somme, comme ces maisons où l'œil ne doit sentir aucune géométrie !

      La structure installée, elle la cache sous d'épaisses draperies. Commence alors le lent travail d'installation à profusion de sculptures, dessins, photographies, pancartes, médailles, cibles de jeux disparaissant sous les cartes à jouer ou autres bibelots, etc. Travail de répétition, d’excès par l'étalage de tous ces éléments. Autour de ce reposoir elle dispose diverses échelles recouvertes de larges broderies anciennes ; sur lesquelles elle pose de vieilles valises éculées faisant office de petites vitrines verticales, où s'exposent des poupées aux corps/bocaux, corps/lampes, coiffées de magnifiques chapeaux… Et au-dessous, elle étage des sacs à mains ou réticules, brodés, sur-brodés par elle ! Enfin, alentour, elle place des mannequins plus grands que nature aux chapeaux/vases, chapeaux/abat-jour, couverts de fleurs, petites boîtes, plaques métalliques, etc. Quand, enfin, elle est parvenue au bout du bout, où elle ne peut plus ajouter le moindre brimborion, elle a créé un magnifique espace rétro, esthétique, coloré et… sidérant ! 

          Ce procédé d'accumulation qui intègre l’abondance dans l’art peut contribuer à faire surgir l’inénarrable, l’inexprimable. Il provoque un "comblement" de l’œil et de l’esprit, et témoigne d'un travail obsessionnel généralement synonyme de démesure. Mais Roland Barthes n'écrivait-il pas : "Le trop est le régime de l’imaginaire" ? 

 

GENEVIEVE ROUSTIT, peintre et sculptrice : 

Peintre ou sculptrice, Geneviève Roustit crée un monde protéiforme et éminemment coloré. 

     Sculptrice, elle est l'auteur de personnages humanoïdes, jamais réalistes. Tantôt symbolisés par une tête sans corps conçue sur le principe de formes aléatoires, posée sur un cou laissé noir. Tantôt à quatre jambes sans pieds, sans bras, au corps réduit à un simple tube ou à un cube aux angles arrondis, au-dessus desquels s'élèvent un long cou également tubulaire, et une tête ronde ou plate porteuse d'un méli-mélo de formes suggérant très vaguement ici deux yeux, là des dents, etc.

       Quant aux peintures, l'artiste semble avoir deux démarques : l'une proposant uniquement des jeux de formes, les unes rappelant un jeu de l'oie, les autres des enchaînements rectangulaires confrontant des ovoïdes… L'autre démarche présente, entourés de toutes parts par les mêmes côtoiements de formes, des petits êtres humanoïdes, presque des pictogrammes. 

  Le travail de cette jeune artiste appartient au domaine du rêve, à l’univers des contes, à l’enfance, en somme. Qui a une identité propre, mais qcontinue à se chercher . Son petit monde stylisé, d’apparence solide,  génère une création vivante, tonique et généreuse, pleine d’humour, épisodique et bon enfant.

 

DANIEL ROUX, peintre : 

          "Le dessin "aux sables colorés" est l'art de peindre en versant des sables colorés, des poudres pigmentées, des cristaux de minéraux ou des pigments provenant d'autres sources naturelles ou synthétiques sur une surface pour en faire un tableau. Les tableaux de sable fixés ou non fixés ont une histoire culturelle établie de longue date dans de nombreux groupes sociaux à travers le monde et sont souvent réalisés lors de rituels temporaires préparés pour les cérémonies religieuses ou de guérison. Aujourd'hui, le dessin aux sables colorés est un moyen d'expression artistique aussi bien qu'un loisir créatif." (Wikipédia).

 

          Pour produire des tableaux de sable, tels ceux de Daniel Roux, il faut avoir la passion des matériaux, récoltés sur des plages. Des matériaux qu’il faut colorer avec des pigments. Tout un travail préparatoire, en somme, avant d'en venir à la création proprement dite. Ce travail présuppose une grande patience, un grand sens des harmonies de couleurs.  

          Daniel Roux propose dans des teintes de bistres, des formes d'une réalité insolite, une convergence inattendue entre le réel de la nature et le réel de son espace intérieur, donnant corps à une sorte de paysagisme abstrait. Réalisées apparemment de manière quasi-obsessionnelle, ces "formes informelles" sont parfois conçues en lourdes plaques à peine découpées, épaisses et pesantes ; d’autres fois, ou au contraire, déchiquetées, formant des ombres.

          Le visiteur qui décèle parfois des espaces évocateurs se demande, malgré tout, si le résultat est figuratif ou abstrait ? Qu'importe ! Il lui faut admettre qu'il est le réel d’un regard. Une façon de courir après les nuages ?

 

STEPHANIE SAINT-MARTIN,

peintre : 

          Homme ou bête. Pseudo-réalisme ou fantasmagorie. Tels semblent être les états d'esprit qui animent Stéphanie Saint-Martin.

 

          Pourquoi "pseudo"-réalisme ? Parce que lorsque les surprenantes bestioles qu'elle présente en série, debout, ne montrent que leur dos poilu, elles semblent plus vraies que vraies. Mais quand elles sont de face, le spectateur s'aperçoit qu'elles n'ont pas de pattes antérieures et que leur sexe à l'avant-plan des postérieures (du moins ce qui semble être leur(s) sexe(s)) est féminin ET masculin, d'où il conclut que ces animaux sont hermaphrodites ! Et quand il plonge ses yeux dans les leurs, carrés, hexagonaux, triangulaires… alors, de regardeur étonné, il devient le regardé un peu mal à l'aise ! 

          Et puis, quand ce même spectateur regarde les "chèvres" de Stéphanie Saint-Martin, -ou les étranges animaux qui en ont les postures-, il découvre qu'en fait, alors qu'elles sont en train de gambader dans de minuscules huis clos qui leur servent d'abris, ce sont des squelettes dont il voit nettement les côtes, le crâne…

          Le tout, bestioles et caprins, dans des tons de bistre sur fonds non signifiants qui ajoutent encore plus de gravité à sa vision de la vie... 

 

     Et pourquoi fantasmagorique ? Parce que ses humains, là encore, sont plus que bizarres ! Sont-ils nus ? Ou bien sont-ils couverts d'une peau/vêtement ? Impossible de répondre ! Leurs têtes à la fois massives et surallongées n'ont (ou n'ont pas) un énorme pif ; mais elles ont toutes une bouche au-dessous du menton, et deux gros yeux sans orbites. Ce qui leur sert de cou n'est parfois qu'un long tube tordu, mais d'autres fois, il se mélange aux bras qui, alors, semblent être trois, tout tordus également, terminés dans les positions les plus inattendues, par des mains minuscules ! 

     Mais ce peuvent être aussi de véritables gymnastes, toujours en buste, têtes en l'air ou culs par-dessus têtes ; bras tendus, pliés, droits, tordus, chacun dans une petite case, mais transgressant souvent leur espace en plongeant un bras dans celle d'un voisin généralement au-dessus ! 

     Pour ne rien dire de sa série de coquillages et mollusques qui, dans leurs minuscules aquariums, dressent en tous sens leurs énormes pinces ! 

Toute cette série d'individus entiers, partiels ou animaux marins, est représentée en gris sur de beaux fonds lie de vin, par endroits plus clairs, presque mordorés. 

 

          Un monde curieux, que celui de Stéphanie Saint-Martin !  A la fois imaginaire et raisonné, spontané et peaufiné. Original et insolite, un brin pessimiste tout de même ! 

 

SIMDO, peintre : 

L'INSTINCT GREGAIRE CHEZ LES PERSONNAGES DE SIMDO

          "La foule est la bête élémentaire, dont l'instinct est partout, la pensée nulle part".(André Suarez)

          La foule ! N'est-ce pas ce que décrit Simdo, lorsqu'elle peint avec une surabondance surprenante, une multitude d'individus tassés les uns contre les autres, debout, bizarrement ne s'entre-regardant jamais, même lorsqu'ils sont en couples, blottis l'un contre l'autre ; mais fixant le spectateur qui, de regardeur, devient le regardé ? Tellement serrés (parfois sur deux "étages" comme des sardines que l'on aurait placées debout ; que celui-ci se demande s'ils sont privés d'espace vital ? S'ils se retrouvent dans une communauté fraternelle (mais dans ce cas, pourquoi ne se regardent-ils pas, ne se parlent-ils pas) ? En tout cas, comment, avec des traits des visages aussi rudimentaires, une telle raideur des personnages, l'artiste peut-elle faire surgir une telle uniformité collective de sentiments, puisque les seuls que l'on retrouve d'une œuvre à l'autre, sont une nuance de scepticisme corroboré par un léger hochement des têtes, d'étonnement ou de perplexité, tous sentiments très proches ! D'autant que les larges bouches lippues qui pourraient s'exprimer, sont toujours closes ou dents serrées ? De là, naît l'impression immédiate d'un terrible huis clos ; d'une latence peut-être, mais en prévision de quel événement?  

   Ce qui surprend par ailleurs dans l'œuvre de Simdo, c'est la réitération des couleurs bistre, alliées parfois à des nuances de bleu pâle ou de jaune verdâtre, placées là seulement comme faire-valoir des essentielles ! Le tout s’organisant au moyen de lourds surlignages brun foncé ou noirs, séparateurs, lancés à gestes répétitifs de la main… De sorte que ce monde aux visages uniformes sous leur apparente disparité, semble finalement bien triste ! 

            D'ailleurs, de quel monde s'agit-il ? Nul vêtement ne permet d'affirmer l'origine ou la mode de ces êtres qui ne sont connotés ni dans le temps, ni historiquement, ni socialement… des êtres complètement intemporels donc. Et du fait que, les rares fois où l'on aperçoit un fond, celui-ci est non signifiant, ce qui ajoute au "mystère" entourant ces "tribus" ? "groupes" ? "peuples" ? "Ethnies" ?... Et comme il est évident qu'ils ne professent aucune activité, alors, que font ces personnages dans l'esprit de leur génitrice ? Sont-ils en "manif" ? Silencieuse donc ! Sont-ils en résilience ? Mais contre qui ? Contre quoi ? Toutes ces questions sont sans réponse, sauf à imaginer que l'artiste se veut témoin de son temps, tellement noir ? Mais ce sentiment est purement subjectif ! 

             La seule certitude est que, désireuse de ne se préoccuper d'aucun "effet" spectaculaire ou factice, Simdo peint, tout simplement ! Et qu'elle est l’auteure prolifique d’un travail obsessionnel, dont la répétitivité et l’immutabilité, la charge psychologique sont d’emblée perceptibles ! Cette œuvre, conçue avec une si grande spontanéité, une discrétion tellement marquée, la libère-t-elle d'un mal-être qui semble exsuder de la récurrence de ces visages multiples, ces anonymats qui, pour elle, n'en sont peut-être pas ? Elle seule connaît la réponse ! Du moins la cherche-t-elle ! 

 

FRANCIS BELLET, alias STBY, compositions géométriques :

          STBY n'était-il pas un peu perdu au milieu des créations tellement psychologiques des artistes d'Art singulier, lui qui, à l'infini, produit des compositions géométriques tellement précises qu'elles ressemblent à des constructions mathématiques ? 

       Très esthétiques, au demeurant, conçues sur plaques de plexiglas, ces supports disparaissent sous des motifs géométriques ou pointillés, dans lesquels, au moyen d'une seringue, il crée avec des peintures artisanales, des effets de brillances et de matités qui génèrent des impressions de reliefs. Le tout d'une précision d'horloger. Avec des rapprochements et des oppositions de couleurs pures. 

          Un travail méticuleux, qui implique une infinie patience,  et un grand sens plastique.

 

STEPHANOFF, sculptrice : 

LES ANATOMIES IMAGINAIRES DE STEPHANOFF

       Telle la célèbre Berthe moyenâgeuse, les sculptures de Stéphanoff ont toutes de grands pieds ! Ce qui implique des bases solides, sur lesquelles elles se tiennent, assurées. 

Ainsi, cette artiste a-t-elle décidé d’investir en même temps que la troisième dimension, les forêts, les plages et les décharges. Pour y découvrir les éléments qui vont être à l’origine de son oeuvre sculpturale (bois, tôle, caoutchouc, fil de fer, etc.,) lui permettant de créer, en somme, à partir des rejets d’autrui, une poésie qui ressemble fort à un défi ; être l'auteure d’une création originale tout à fait surprenante qu'elle développe indépendamment des normes, des règles et des modes, et poursuit sans trêve à la recherche d’une expression personnelle.

 

        Toutes humanoïdes, ses sculptures font de leur génitrice l’ethnologue imaginative de peuplades étranges qui seraient, pour les Terriens, des mutants ? Toujours est-il qu’elle est l’auteure d’une véritable mythologie d’allochtones d'où, malgré leur raideur, se dégage une grande convivialité : au-dessus de leurs corps puissants, taillés à l’emporte-pièce, leurs visages sont indifféremment ronds, carrés, tarabiscotés… tantôt étonnés, tantôt rigolards ; parfois un tantinet sérieux ; et toujours bon-enfant. Et leurs anatomies  sophistiquées, déchiquetées souvent car faites de mille ajouts aux formes variables, sont posées là, face au spectateur, avec une tranquille certitude. Parfois, ils sont bien carrés sur leurs pieds énormes… D'autres fois, leur gigantisme, leur hiératisme leur confèrent le rôle de totems posant sur la société contemporaine, leur ombre tutélaire.

   Mais il arrive aussi qu'au lieu d'être rugueux, en lambeaux, les personnages de Stéphanoff soient parfaitement polis, minutieux, finement échafaudés ! Mais toujours insolites et résolument contemporains ; des aplats, des lignes pures, des angles nets, un rendu lisse et brillant contrastant alors avec celles évoquées  précédemment. Plus grands que nature aussi, que leurs jambes soient démesurées ou leurs bras levés à l'infini vers le ciel ! Comment imaginer, alors, que ces gestes instinctifs, ces compositions, ces couleurs et ces matières tellement élaborées, témoignant de la plus grande liberté créatrice, puissent être survenus tout à coup, à la faveur d’un changement de style ?

 

   Assurément, quelle que soit la démarche choisie, le propos de Stéphanoff n’est pas d’être hyperréaliste. Mais de faire intervenir d’abord ses talents de sculptrice en choisissant des couleurs de gris ou de bruns, tirant un peu sur le bronze, et monochromes toujours, qui vont générer l’immédiateté des silhouettes monolithiques de ses créatures. Une étape où la forme participe d’une sobre excentricité ; d’une démarche sensible générant évidence, harmonie et vie ! Humour aussi, ce qui ne gâte rien ! Personnalité et unicité, enfin.

 

NICO TOURNAIRE, sculpteur :  

          "La grandeur de la bouche et le rapprochement des yeux sont les traits marquants... La large bouche et le front plat sont la forme de la bêtise", dit un "Précis historique des Arts".

          Si cette affirmation est véridique, alors craignons pour le niveau intellectuel des individus créés par Nico Tournaire ! D'autant (et là, aucun doute n'est possible, vu la ressemblance) qu'ils sont tous de la même famille ! 

          D'abord, tous sont unijambistes, sans rien de réaliste la plupart du temps ;  sauf le pied unique posé au bas d'une longue tige métallique, qui elle-même tient lieu de pilon à une longue jambe le long de laquelle émergent plusieurs genoux cagneux ! 

          Pas de hanches. Pas le moindre élargissement du bassin. Ces personnages sont tellement filiformes que le tronc est, sauf exception, dans le prolongement de la jambe. A tel point que les sculptures de Nico Tournaire semblent être une recherche sur la stylisation de la représentation humaine, une tentative de comprendre un équilibre des formes dans le dépouillement d’une silhouette réduite à un fil. 

          Pas ou peu d'épaules. Pas de bras ou un seul ! 

          Et la tête de ces burlesques humanoïdes ? posée sur un cou longiligne, le menton est inexistant sans que, pour autant elle dénote la moindre faiblesse ! La bouche est toujours béante, le plus souvent de travers. Un énorme pif à peine modelé, comme glissé entre cette bouche prégnante et les yeux énormes et exorbités ! Mais vifs, les yeux convergents, scintillants de petits points noirs (feraient-ils mentir la maxime ci-dessus ? )   Des oreilles humaines inexistantes ou mal faites et placées alors à des hauteurs tout à fait fantaisistes !

          Pas de front, ou si peu, perdu sous la chevelure hirsute. 

          A voir ces petits êtres ludiques et oniriques, il semble bien que Nico Tournaire évolue dans un curieux univers anthropomorphe à la fois familier et allogène ! Et que son cheminement en quête d’incertaines origines soit la préoccupation de cet artiste, qui réalise sous forme de sculptures, des êtres inachevés, offrant au visiteur un monde de formes à la simplicité originelle. Toujours verticaux. Par ailleurs, ces créatures sont de nul lieu et de nul temps ; simplement, elles sont « là » ; métaphores de vies qui ne peuvent exister que par le sens inné du mouvement qu’elles possèdent ; par le mélange d’éphémère et de durable qu’elles véhiculent, par leur totale adéquation entre création et imaginaire, porteuses d’un message intemporel d’une poésie si puissante que l’émotion (jubilation, surprise…) du spectateur rejoint, d’emblée, celle du sculpteur.

 

MARIE-FRANCOISE VALOIS,

sculptrice : 

 "Plus la forme est simple, plus il y a force et beauté". Constantin Brancusi.

       Quel drôle de bestiaire, inventé par Marie-Françoise Valois, qui, en une technique très personnelle,  élabore une oeuvre sculpturale centrée sur toutes sortes de bêtes “insaisissables” et méconnaissables : Oiseau cornu au plumage noir et blanc longuement fleuronné, incrusté d’infimes guillochures, et autres graciles vermiculures, générant des motifs infiniment décoratifs. "Cerfs" à la tête/squelette au nez surallongé, surmontée de bois impressionnants, glissant sur leur ventre hérissé vers le bas de multiples pointes de longueurs aléatoires, et le dos ébouriffé de cornes aiguës, couvertes de sortes d'écailles. Etrange bête à deux têtes, l'une cornue, en bas ressemblant à une tête de tigre, surmontée d'une boule ; l'autre suggérant une chauve-souris ; entre les deux un long corps aux bords gonflés, guilloché de minuscules croix, fleuronné de triangles. Et, attachées à ce qui devrait être le cou, deux ailes éployées…

         Non pas des copies conformes à des animaux connus, donc, mais des compositions toujours assez évocatrices, pour guider dans ses identifications, le visiteur perplexe et amusé. Et qui, confronté à ces créations obsessionnelles et fantasmatiques se demande quelles peuvent être les motivations de l'artiste, lorsqu'elle crée ces animaux inattendus ? Le désir, sans doute, de vivre avec un élément qui lui apporte une satisfaction esthétique quotidienne ; et d'en faire profiter les autres ! Une façon bien à elle de contraindre la nature à se plier à sa vision du monde, et même, à s’effacer devant elle ; de devenir une sorte de prospectrice, 

une conceptrice de formes désireuse d’inventer un univers inédit pour le substituer au monde familier qui l’entoure ? N'est-ce pas ainsi que sont nés la plupart des mouvements qui ont révolutionné l'art ? Alors, attendons !