PRAZ SUR ARLY : FESTIVAL 2003

UNE MANIFESTATION ARTISTIQUE, UN COUPLE FONDATEUR, UNE CONVIVIALITE

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CINQ QUESTIONS A LOREN

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          Jeanine Rivais : Quel a été votre itinéraire pour en venir à la forme actuelle de votre création ?

          LOREN : J’ai commencé à faire des choses un peu construites quand j’étais en Australie, dans les années 80, en bidouillant des choses avec des Allemands émigrés là-bas, parce qu’ils avaient du mal à assumer le fait que leurs parents avaient été nazis. Quand je suis allé là-bas six mois, j’au rencontré des gens très sympathiques…

 

J.R. : Quand vous dites « bidouiller des choses », que faut-il comprendre ?

L : Dessiner sur un coin de cahier. Mais quelque chose d’un peu construit, pour lequel à un moment, on s’exclame « Top ! Ca y est, c’est fini, je n’y touche plus ! ». Chez eux, j’avais fait des installations extérieures, parce que là-bas, les gens vivent beaucoup dehors. J’avais utilisé toutes sortes d’objets que j’avais récupérés. Et cela a été mes premières créations.

Quand je suis revenu, j’ai travaillé sur plusieurs chantiers en Haute-Savoie, et j’ai refait la même chose à l’extérieur des chantiers,  en  l’adaptant avec les nouvelles ressources sur place. Petit à petit, c’est devenu plus transportable. 

 

J. R. : Donc, dès le début, vous avez mené de front la peinture et le travail du verre ?

L : Non, le verre est apparu au moins une dizaine d’années après. Je travaillais toujours dans le bâtiment. Une de mes amies qui habitait dans ma vallée est arrivée un jour avec son amoureux verrier, et qui s’ennuyait à mourir parce qu’il n’existait pas d’atelier de verre. Il est venu bricoler dans mon atelier. Il a commencé à faire des sculptures, et il m’a entraîné dans les ateliers de verre qu’il fréquentait auparavant. Dans le coin, il y a Yvon de Chaianpo, qui polit les œuvres de Yan Zorichac qui est dans tous les musées du monde. Je me suis rendu compte que ce n’était pas très difficile à faire ; que c’&tait au fond comme cuire une tarte aux pommes ! Avec ce copain, nous avons trouvé un peu d’argent, et nous avons fabriqué un four électrique. J’étais tout à fait novice, mais ce garçon était incapable de donner des cours. J’ai donc dû me débrouiller, et comme il n’avait que très peu de verre de verrier,  j’ai attaqué avec des verres de récup’. J’ai eu la chance que les premières pièces que j’ai sorties aient été très belles. Depuis, bien sûr, j’ai évolué techniquement. Mais avec des bases complètement absentes, c’était incroyable d’avoir réalisé des œuvres aussi belles ! Il m’a fallu par la suite très longtemps avant que cela se renouvelle ! 

 

J. R. : Qu’étaient donc ces « pièces » ? Et pourquoi, à votre avis, étaient-elles si belles ? L’innocent aux mains pleines ?

L. : Elles étaient absolument spontanées. Je n’avais aucune retenue. Et puis, pour qu’elles ne se soient pas cassées, j’évoquerai la chance des débutants ! Plus tard, j’ai pris conscience des problèmes techniques, et je me suis retenu. Tout en conservant un bon degré d’inconscience : les verriers qui me rendent visite n’arrivent pas à croire que ce que je fais puisse fonctionner ! Et six mois plus tard quand je leur rends visite, je me rends compte qu’ils ont appliqué mes méthodes et qu’avec leur savoir-faire, elles donnent des résultats magnifiques. Donc, je poursuis cette aventure du verre depuis le début des années 90.

 

J. R. : Vous êtes donc totalement autodidacte dans tous vos domaines de création ?

L. : Oui, tout à fait. A l’époque, je travaillais d’ailleurs dans la maçonnerie où j’étais également autodidacte. 

 

J. R. : Quelle définition donnez-vous aujourd’hui de votre création multiforme ?

L. : Voilà une dure question ! Ma peinture garde toujours le côté militant qu’elle avait lorsque nous nous sommes connus voilà six ans. Mais j’ai introduit un aspect ludique dont j’étais incapable à ce moment-là. Toute cette série est un hommage à la Vénus hottentote qui est restée dans un de nos musées pendant des siècles : la spécificité de ce peuple était un fessier très large,  des lèvres du sexe très ouvertes et elles ressemblaient étonnamment à nos Vénus comme la Petite Dame de Brassempouy. On l’a amenée en France pour y être étudiée. Finalement, on l’a exhibée sur les foires et elle a fini dans la prostitution ! Elle a vécu un véritable calvaire. Et c’est à partir de ma révolte contre le fait que les scientifiques peuvent tout se permettre, que j’ai réalisé cette série. 

J’ai plus de mal à exprimer cette révolte, ce militantisme dans mes sculptures que dans mes peintures. Je commence seulement à faire la jonction entre les deux.

 

J. R. : Comment avez-vous le sentiment d’y parvenir ?

L. :   J’inclus du verre sur la peinture. Il y a de plus en plus de peinture sur les constructions de verre. Je n’ai pas encore la parfaite méthode, mais je sens que c’est en bonne voie. Je n’essaie plus de me laisser bloquer par des problèmes techniques. Il faut que la spontanéité s’impose. 

 

J. R. : Mais dans la mesure où le verre est un matériau tellement contraignant, peut-on en arriver, comme en peinture,  à l’exacte volonté de dire ? 

L. : Je l’espère. Mais je n’y suis pas encore. Il faut aussi bien maîtriser ce que l’on désire « dire ».

 

J. R. : Revenons à votre Vénus hottentote : vous l’avez réalisée en peinture. Si vous vouliez la réaliser en verre, comment procéderiez-vous ? Et, puisque vous dites n’être pas au bout de votre recherche, qu’avez-vous l’impression qui vous manque pour y parvenir? 

L. : Ce dont j’ai peur en travaillant le verre, c’est de tomber dans l’esthétisme. Certaines de mes œuvres le sont trop à mon avis. Dans le verre, il y a un côté charmeur qui n’existe pas en peinture. Je n’ai pas peur que ma peinture devienne esthétisante. Mais avec le verre, il y a toujours ce risque ! Je crois que je serai au bout de ma recherche quand je saurai comment retirer du verre ce côté « charme ». Je crois que c’est possible. Certains verriers construisent leurs œuvres sur du grillage, et le verre est tout éclaté. Mais puisqu’ils l’ont déjà fait, il faut que je m’approprie cette idée sans faire « comme » eux.  Je crois que j’y parviendrai à partir de l’idée de récup’ du verre, mais j’ai beaucoup de mal. Je suis encore trop sous le charme du verre. Quand une de mes pièces sort du four et qu’elle est belle, j’ai beaucoup de mal à exercer mon esprit critique. Il faut, en somme que je trouve le petit déclic qui me libérera de ce charme. Il y a donc tout un travail à effectuer, à découvrir.

J. R. : En peinture, vous travaillez à partir de l’aléatoire d’une tache, d’une forme. Quel serait l’équivalent sur le verre ? Pensez-vous que ces cassures que vous évoquiez tout à l’heure peuvent vous y conduire ? En fait, quels sont les accidents qui peuvent être créatifs ? 

L. : Il y en a plein. Que je ne maîtrise pas encore. Comment la pièce va sortir du four, comment elle va tomber dans le four... En ce moment, je ne travaille pas trop sur les goulots de bouteilles, mais je m’en servais pour faire les yeux : il suffit qu’il tombe d’un côté et vous avez un œil fermé ; ou ouvert, etc. 

Mais ce n’est plus trop ce qui m’intéresse, à cause du côté trop sympathique de la démarche. J’aimerais en fait maîtriser ce qui est pour le moment aléatoire. Cela ne m’intéresse pas que tel œil soit fermé si je voulais fait un personnage avec les yeux ouverts sur le monde…

 

J. R. : Vous êtes donc parvenu au-delà de l’acceptation du hasard, et vous voulez de plus en plus contrôler de A à Z le travail sur le verre.

L. : Non. J’aime qu’il y ait toujours une part de hasard. Que la pièce qui sort du four me surprenne, mais je ne voudrais plus que ce hasard s’exerce sur la forme générale de la pièce. C’est-à-dire qu’elle dise vraiment ce que je veux qu’elle dise et non pas que je doive me soumettre à ce que la cuisson m’oblige à dire. Jongler avec le montage… Tout cela vient avec l’introduction des deux techniques que je mélange. Peinture et verre. L’assemblage, la finition, l’histoire me plaisent beaucoup. Mais cela risuqe d’être encore long. 

 

J. R. : Venons-en à la question suivante : Quelle définition donnez-vous de l’Art singulier ? 

L. : Spontanéité. Et amitié. Fraternité. C’est pour cela que j’ai lancé à Banne le « Mouvement d’Art Fraternel ». Nous sommes bien, tous ensemble. Et les gens sont sincères. C’est ce qui me plaît le plus dans le travail des Singuliers que j’aime. On sent l’énergie. Je pourrais avoir l’air d’agir en sens inverse, dans la mesure où je viens de parler longuement de technique. Mais justement, il ne faut surtout pas que cette technique supprime la spontanéité. C’est un élan. Je crois que ce n’est pas facile d’ETRE dans la mouvance singulière. J’aime être surpris par le travail des gens. Par ce qu’ils font. Ce sont nos humeurs qui doivent se retrouver dans notre travail. Il y a six ans, j’étais très mal dans ma peau, et je peignais des bêtes énormes, qui s’entredévoraient. Même si maintenant je parle encore de choses dures, j’ai adouci ma peinture, elle est plus tendre parce que je suis amoureux. Il faut que les sentiments ressorte. Pour que le travail d’un artiste soit vraiment singulier, il faut que le spectateur « sente » immédiatement dans quel état il se trouve !

 

J. R. : Quelle définition donnez-vous du Festival de Praz ?

L. : La Fraternité. Tous les gens qui ont participé au Festival de Praz vont forcément se revoir. Tout le monde se connaît, s’aime bien. Personne ne va partir en ne connaissant pas certains exposants. On a envie de se revoir. Jamais je ne viendrais en Haute-Savoie sans faire un détour pour venir voir Louis et Paulette. C’est un plaisir de se revoir…

 

J. R. : En somme, ce festival est devenu une grande fraternité ? 

L. : Oui. Une grande famille. Certains anciens participants reviennent nous voir. C’est un plaisir de commenter nos travaux, raconter où nous en sommes. Tous ceux que j’ai rencontrés ici sont devenus des amis. C’est vraiment ce qu’a su créer Louis. 

 

J. R. : Ce que vous voulez dire, c’est qu’il a su donner la vie à l’art ?

L. : Oui. Nous sommes ici dans la vie. Les rencontres ici sont des gens « vrais », qui n’ont rien de virtuel. C’est du vrai. Nous sommes des vrais. Comme la montagne qui nous entoure, nous sommes vrais.

 

J. R. : Arrivons-en à la dernière question : Quelqu’un a écrit : « La création artistique est une mise en forme de sa douleur. Votre définition de l’art est-elle conforme à cette phrase (une chose est sûre, c’est qu’il y a six ans, lorsque nous nous sommes connus, elle l’était !) Ou au contraire, votre création est-elle pur plaisir ?

L. : En ce moment, j’ai beaucoup de plaisir à peindre. Mais je ne peux m’empêcher de réagir à l’actualité. J’ai donc aussi cet énervement qui vient des événements. Ce n’est pas une douleur, mais parfois cela me prend au ventre comme une douleur. En tout cas, cela m’aide à exprimer tout ce qui est en moi.  Je peux dire que le 21 avril passé (élections en France qui a vu l’échec de la Gauche et, à cause de la menace de l’Extrême Droite, la victoire écrasante de la Droite) a été pour moi très violent, et que de nombreuses œuvres en sont sorties. Une grande partie de mon travail me sert à exprimer tout ce qui me ronge. 

Aujourd’hui, je suis plus calme, grâce à ma vie privée qui est très épanouie. Mais il est exact que lorsque l’on est dans la douleur, on peut en venir sur la toile à une telle violence qu’elle peut effrayer les amis ! Mais nous sommes des humains, et nous aimons bien être heureux. Un artiste n’est pas obligé d’être toujours dans la douleur pour créer avec sincérité. En Australie, comme je l’évoquais tout à l’heure, j’étais très bien, et c’était pour moi un plaisir pur de créer. Que la douleur soit créatrice, c’est indéniable. Mais j’aime mieux créer en étant heureux…

 

J. R. : Avez-vous le sentiment, quand vous créez dans la joie, que votre œuvre soit aussi forte que quand vous souffrez ? 

L. : Je pense que oui. Les œuvres de souffrance sont immédiatement poignantes. Pourtant, hier, des visiteurs m’ont reparlé d’un tableau intitulé « Le bonheur c’est pour demain » qui était très heureux. Je pense que j’avais su faire passer ce bonheur. Mais peut-être, en effet, est-ce moins facile ? Je pense à des artistes très tourmentés, comme Antoine Rigal qui ont des œuvres vraiment très fortes. 

Je pense que j’y arrive. Je suis content de mes œuvres « calmes ». Je crois donc que ce n’est pas incompatible.

 

J. R. : Quels sont vos projets ?

L. : Vivre encore quarante ans avec ma chérie. Avoir avec nous les deux petites et les voir heureuses. Faire d’autres choses avec les copains, organiser d’autres manifestations. Je vais modifier un peu l’atelier. Peut-être le fait d’habiter à Lyon me permettra-t-il d’inviter plus de gens, et de faire chaque fois une grosse fête. Essayer que tous ces moments-là se multiplient. Et, au niveau purement artistique, mieux adapter la sculpture à la peinture.

Et bien sûr, changer le monde ! 

 

Entretien réalisé le 28 juillet 2003.

 

LOREN : TEXTE DE JEANINE RIVAIS : "PEINTURE ET MILITANTISME DE Loren" : BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA N° 67 DE janvier 2000.

Et TEXTE DE JEANINE RIVAIS :  N° 71 de Janvier 2002, DU BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA, dans le cadre du Ve festival de Praz-sur-Arly. 

Et http://jeaninerivais.jimdo.com/ Rubrique FESTIVALS RETOUR SUR PRAZ-SYR-ARLY 2001.

Et "LOREN FACE AUX ALEAS DE LA VIE" : BULLETIN… N° 74 TOME 1 DE JUILLET 2004 et http://jeaninerivais.fr Rubrique ART SINGULIER. 

Et aussi : TEXTE DE JEANINE RIVAIS  : http://jeaninerivais.jimdo.com/ RUBRIQUE FESTIVALS RETOUR SUR BANNE 2002 et 2003.

VOIR AUSSI : "CINQ QUESTIONS A…" : BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA N° 75 Tome 1 d'AVRIL 2004. Et http://jeaninerivais.jimdo.com/ Rubrique FESTIVALS : RETOUR SUR PRAZ-SUR-ARLY 2003.