LAM DONATIONS 2021 

UN JOUR AU MUSEE

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Pour les amateurs d'Art brut, et pour ceux qui peuvent le devenir

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Le fétiche de l'Aracine, offert par Josué Virgili à Madeleine Lommel
Le fétiche de l'Aracine, offert par Josué Virgili à Madeleine Lommel

PETIT RAPPEL : 

          Entre les années 1920 et 1930, Dubuffet découvre grâce à des amis psychiatres, les créations d'Art asilaire dans les hôpitaux psychiatriques. Sa collection débute en 1945, date à laquelle il commence à acheter des œuvres et où il prend à son compte l'idée d'un "art sauvage, une sorte d'Art brut…". En 1976, Malraux alors ministre de la Culture ayant refusé la donation de la Collection de Jean Dubuffet à la France, celui-ci en fait don à la Suisse. Elle est installée à Lausanne sous le titre de Collection d'Art brut et la Neuve invention et inaugurée en 1976. 

          Deuxième moitié des années 70, Madeleine Lommel découvre la Fondation Dubuffet, tombe en admiration devant les œuvres alors en partance. En parle à son amie Claire Teller, découvre les œuvres de Michel Nedjar. Et tous les trois, subjugués, indignés par le refus de Malraux, décident de commencer à leur tour une collection. (Lire à propos de cette histoire l'entretien de Jeanine Rivais avec Madeleine Lommel, et autres textes sur la collection : http://jeaninerivais.fr Rubrique Art brut). 1982, la Collection est fondée, et gérée jusqu'en 1999 au Château Guérin de Neuilly-sur-Marne. Elle est appelée l'ARACINE (les Amis Réunis Autour d'une Collection Intemporelle Novatrice Essentielle).  L'Aracine s'enrichit au fil des années, de nombreuses œuvres découvertes par les trois cofondateurs.

 

          JOSUE VIRGILI : a offert à Madeleine Lommel venue le visiter, ce petit bonhomme énigmatique, à la fois visage et soleil, dont nul ne sait s'il tire la langue à qui le regarde ? Ou au monde en général ? Cette œuvre est devenue dès l'origine, le symbole fétiche de l'Aracine."Avant j'avais si faim de travailler plus je travaillais, plus je continuais moins je voulais m'en séparer j'étais une bestiole Et puis j'ai senti cet amour qui m'embrassait cette merveille qui était en moi on aurait dit un lit de mamelles et les anges qui me caressaient".

 

Marc Eager et Michel Nedjar parlent de leur donation.
Marc Eager et Michel Nedjar parlent de leur donation.

          1998 : Madeleine Lommel, Claire Teller et Michel Nedjar, déjà âgés et de santé précaire, décident de faire donation de leur Collection. Sollicité, le musée de Villeneuve d'Ascq accepte la donation. Les actes sont signés le mercredi 13 janvier 1999. Le musée devient LE LAM. 

          En 2010, l'Aracine est devenue la plus grande collection publique d'Art brut présentée en France. 

          A ce jour, elle comporte 3900 œuvres de 170 artistes qui lui assurent une reconnaissance internationale.

          Parallèlement, est créée "l'ASSOCIATION DE L'ARACINE", sous l'égide de Claire Teller, Michel Nedjar, Daniel Lommel, présidée par Bernard Chérot. Association dont le rôle est de conforter le travail du musée, et de veiller au respect des œuvres de la Collection. Eventuellement, servir d'intermédiaire entre des donateurs et le musée. Voire découvrir elle-même des œuvres.

 

Quelques membres de l'ASSOCIATION DE L'ARACINE au Lam.
Quelques membres de l'ASSOCIATION DE L'ARACINE au Lam.

SAMEDI 11 DECEMBRE 2021 : 

Bien entendu, l'expansion de la Collection a été, au cours des années, le fait d'achats d'œuvres par le musée, mais surtout de donations. 

          "Entre 2016 et 2017, Marcus Eager et Michel Nedjar ont fait don au Lam de près de 300 œuvres de 47 artistes d'Art brut… Les deux donateurs ont proposé une sélection comprenant des œuvres d'artistes qui figurent déjà dans la collection, afin de compléter des ensembles, mais aussi celles d'autres figures qui leur semblent représentatives de l'Art brut actuel… Une sélection d'œuvres issues de la donation de ces deux défricheurs passionnés, sera mise en relation avec d'autres œuvres appartenant à la collection du musée…           L'accrochage rendra également hommage au galeriste Pierre Chave et au travail mené par "LA 'S' GRAND ATELIER" originaire de Belgique". (¹)Ce samedi avait lieu l'inauguration de la donation Eager-Nedjar, et autres apports cités ci-dessus. L'"Association de l'Aracine" avait invité ses adhérents (dont Michel Smolec et moi) à y participer (²)

          La visite des œuvres était animée par Savine Faupin Conservatrice en Chef en charge de l'Art brut au Lam et Christophe Boulanger Attaché de conservation pour l'Art brut au Lam. Moment précieux où ces deux animateurs ont eu à cœur de mettre en valeur toutes ces belles œuvres. Sollicitant pour des précisions Michel Nedjar, Pascal Verbéna  et la directrice de la 'S' Grand Atelier(³).

Jeanine RIVAIS

 

(¹) Extrait du texte d'invitation du musée.

(²) La visite était prévue à 11h. Suivaient le déjeuner pris en groupe, et une conférence de Déborah Couette docteure en Histoire de l'Art à la Sorbonne, intitulée "L'Aracine, de l'association au musée : Histoire d'une collection d'Art brut". 

Les Parisiens regagnaient le musée en train et bus. Pour nous, venant de notre Bourgogne, arriver pour 11h au Lam impliquait un lever à 4h30, et cinq heures de route, dont une partie sur RN couverte ce matin-là de verglas !! Et un retour qui aurait dû être sans histoire, sauf qu'à une cinquantaine de km de Paris, nous sommes tombés sur un bouchon (incontournable), d'une heure, qui nous a menés au pas jusqu'à la Porte d'Italie. Bilan, plus de 6 heures de route ! Soit 11h. Que ne ferait-on pas par amour de l'Art brut !! 

(³) Des extraits des interventions de Nedjar, Verbena et la directrice de la 'S' suivront dans les prochains jours. 

L'affiche de l'exposition présentation la donation Eager-Nedjar 2021
L'affiche de l'exposition présentation la donation Eager-Nedjar 2021

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MICHEL NEDJAR ET MARC EAGER COMMENTENT LA DONATION

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          "Madeleine était omniprésente. Mon rôle se limitait à aller chercher des visiteurs à la gare et à distribuer des prospectus !! Je me souviens par exemple d'être allé chercher Raphaël Lonné et sa femme qui étaient déjà âgés. Je les avais emmenés à leur hôtel, puis à l'Aracine. Pour me remercier, Raphaël Lonné m'avait donné des dessins et des petites cartes postales. 

          Il y avait une chose incontournable à l'Aracine, que nous, les trois membres fondateurs, Madeleine, Claire et moi, avions établie : une loi qui impliquait que nous ne devions absolument rien garder de ce qui touchait l'Aracine : le courrier, les cadeaux qu'on nous faisait, etc. C'est toute cette documentation que j'ai donnée au Lam.

          Dès le début, l'Aracine n'a pas été une collection privée. C'était une collection publique, que le public a commencé à visiter. Nous ne devions rien garder pour nous. Quand Madeleine est décédée, en regardant beaucoup de choses que j'avais encore, pour être fidèle à son esprit, je n'ai voulu rien garder pour moi. Marc avait aussi quelques œuvres qu'il a données. Il est vrai que dans mes voyages, quand on m'avait donné des adresses, j'allais voir des auteurs et des personnes qui s'occupaient d'Art brut, et nous avons fait beaucoup d'échanges. Et souvent, quand j'exposais dans une galerie, je demandais au galeriste s'il avait des œuvres d'Art brut ? Si c'était oui, parce qu'il n'avait pas tout vendu, je faisais avec lui des échanges. C'est de cette façon que j'ai obtenu les premières oeuvres. Et comme j'avais déjà un petit nom dans le milieu de l'art, je précisais bien que c'était pour l'Aracine, et plus tard pour le Lam. 

          J'étais très insistant à préciser que l'échange n'était pas pour moi ; parce que j'ai connu des collectionneurs, un surtout, qui disait que c'était pour l'Aracine, alors qu'il ne nous a jamais rien donné. Je me souviens que, quand je passais dans certaines galeries à New-York, on m'objectait : "Mais vous avez déjà cela à l'Aracine". C'est comme ça que j'ai compris que certains, en utilisant le nom de l'Aracine, pouvaient se procurer à bon prix des œuvres. Dès le début, j'ai donc respecté cette déontologie. 

          Et voilà le résultat : plus de trois-cents œuvres au départ ; et encore trois cents que nous fêtons aujourd'hui. Et je vous dis tout de suite que ça fait du bien de donner ! On est heureux, il n'y a pas d'histoire de fric ! C'est vraiment fantastique de faire des dons ! 

(Texte enregistré par J.R.)

 

QUELQUES EXEMPLES D'OEUVRES DE LA DONATION EIGER/NEDJAR : 

 

SALIM KARAMI (Iran) : "Deux personnages de face, poissons". Après avoir travaillé de nombreuses années dans une usine textile Salim Karami commence à dessiner de façon totalement autodidacte à l'âge de soixante ans, réalisant ses premières œuvres sur le revers d'affiches de publicité. En 2008, il présente pour la première fois ses dessins dans une galerie à Rasht, au nord-ouest de l'Iran. Les dessins de Salim Karami se remarquent par leurs combinaisons de couleurs vives souvent contrastées, ainsi que par la juxtaposition de tracés, évoquant les techniques de broderie. Végétaux et animaux se mêlent, s'entrelacent, rappelant des arbres de vie et des miniatures persanes. 

DAVOOD KOOKACHI : Personnage de face et trois petits personnages. Davood Koochaki est né en 1939 au Nord de l’Iran dans une région rizicole. Sa famille, très pauvre, travaillait les champs d’un propriétaire terrien et le jeune Davood dut commencer à récolter le riz dès l’âge de sept ans. Il apprit donc à lire et à écrire par lui-même. À 13 ans, il quitta sa famille dans l’espoir d’une vie meilleure à Téhéran. Il entra comme apprenti dans un atelier de réparations de voiture et apprit le métier de mécanicien. A 24 ans, il ouvrit son propre garage. Il se maria la même année et devint père de quatre enfants Ses premiers dessins à la quarantaine, montrent sa fascination pour les figures primitives, créatures mystérieuses proches des hommes des cavernes au sexe souvent apparent. Il représente aussi des animaux fantastiques et des demi-dieux. En plaisantant il dit, "j’essaye de dessiner admirablement, mais voici ce qu’il en ressort. Peut-être y a-t-il un rapport avec mon passé difficile. Je commence à tracer quelques lignes, je les regarde et ensuite je vois une figure apparaître que je dessine".

MICHEL NEDJAR : "Bas-relief". L'artiste réalise des œuvres pour exorciser les images qui l'obsèdent, celles de l'horreur des camps de concentration découverte par le film d'Alain Resnais, "Nuit et brouillard" (1956), vu à la télévision en 1961. Lors d'un séjour au sanatorium en 1968-1969, il commence à dessiner. Puis, de 1970 à 1975, il voyage avec Téo Hernandez en Europe, en Iran, en Inde, au Mexique, où naît sa fascination pour les poupées liées aux rites magiques. De retour à Paris, il s'installe à Belleville, et commence à confectionner des poupées qui, peu à peu, vont prendre la forme de corps torturés à l'aspect carbonisé. Leurs membres sont atrophiés ou arrachés, leurs visages ne sont animés que par les trous des orbites vides, des narines et de la bouche. Vers 1980-1985, il réalise des bas-reliefs en papier mâché, où visages et corps sont collés les uns contre les autres, comme engloutis dans la matière. 

MADELEINE LOMMEL avait formellement interdit que ses œuvres entrent dans la collection.  Elle a déchiré nombre de ses oeuvres. Tout de même, le temps passant, Michel Nedjar et Bernard Chérot ont estimé qu'"il y avait prescription" et ont souhaité ajouter ces belles œuvres à la donation. 

          (Lire à propos de cette histoire l'entretien de Jeanine Rivais avec Madeleine Lommel, et autres textes sur la collection : http://jeaninerivais.fr Rubrique Art brut).

CLAIRE TELLER : "Visages marron, bleus, orange, noirs". "Visages". Membre fondatrice de l'Aracine, en 1982, Claire Teller a rencontré Madeleine Lommel vers 1953, lorsque cette dernière habitait à Liège, en Belgique.  Une amitié très forte va naître entre les deux femmes qui vont partager le même intérêt pour l'art et, plus particulièrement, pour l'Art brut.  En 1984, Claire Teller est à l'initiative de la présentation d'une exposition d'œuvres de l'Aracine à Bruxelles ainsi que dans le cadre du colloque international Raymond Queneau à Verviers, la ville d'André Blavier. Elle a permis l'entrée dans la collection de l'Aracine, d'œuvres d'Art brut originaires de Belgique comme celles de Martha Grünenwaldt, Pascal Tassini, Louise Tournay ou Théo Wiesen. Claire Teller commence à dessiner au cours des années 1960, encouragée par Madeleine Lommel. "C'était pour moi comme un jeu. Je dessinais des arbres, des oiseaux, m'inspirant des dessins de Rifi que j'aimais beaucoup. Mon appartement était situé sur les hauteurs de Liège, j'avais vue sur la ville et la ville me questionnait ou l'inverse". 

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LA DONATION CHAVE

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Les œuvres sont présentées par Davine Faupin, jusqu'au moment où Pascal Verbena parle de ses œuvres.

          Nous arrivons maintenant à l'hommage à la galerie Chave, en particulier à Pierre Chave qui est décédé l'an dernier et qui avait repris la galerie de son père à Vence.  Au début, dans les années 50, Alphonse Chave avait ouvert une sorte de petit magasin où les artistes venaient se fournir en matériaux de peinture. Peu à peu, il a créé des liens avec les artistes qui séjournaient dans le sud de la France, il a commencé à montrer des œuvres qui se trouvaient donc dans la marge. Des liens spécifiques se sont créés. Une autre rencontre importante a été celle de Jean Dubuffet qui séjournait à Vence. Des expositions ont commencé à être présentées, autour de l'Art brut. Dont celle de PHILIPPE DEREUX qui collectait avec Dubuffet pour faire des collages de papillons. Et qui peu à peu a commencé son propre travail autour des épluchures. L'œuvre que vous voyez est construite avec différentes sortes d'épluchures, des graines, et autres matériaux qu'il utilisait pour faire ses collages.

          L'autre personnage important de la galerie était SLAVKO KOPAC, connu pour avoir géré la Collection Dubuffet dès 1948. Il a fait aussi découvrir la Collection à Madeleine Lommel rue de Sèvres ; et il a fait une œuvre personnelle importante bien que peu connue. (Lire ou relire : KOPAC SLAVKO : TEXTE REVUE CRITIQUE PARISIENNE N°29. TEXTE DE JEANINE RIVAIS : "SLAVKO KOPAC ENFIN " : http://jeaninerivais.jimdo.com/ Rubrique ART SINGULIER). Nous n'avions de lui au musée qu'une gravure qui vient du fonds d'André Breton avec qui Kopac avait tissé des liens importants ; et une petite peinture qui nous a été donnée par des amis du musée ; c'est pourquoi nous voulions acquérir des œuvres. Et nous travaillons à son propos sur un projet d'exposition sur le thème "Dubuffet-Breton, retour de l'objet naturel".   

          Et puis voici une autre œuvre de la galerie Chave qui avait été achetée par l'Aracine peu de temps avant l'arrivée des œuvres en 1997. C'est une œuvre de Juan Perrer. C'est la première fois que nous la présentons dans l'extension du musée. Il a été découvert et reconnu par les Chave. C'était un maçon portugais arrivé dans les années 40 en France, qui a été longtemps gardien de châteaux. Est-ce cet univers de châteaux qui l'a amené à la retranscrire dans sa sculpture ? Ce sont peut-être aussi les liens très composites que l'on peut trouver dans la sculpture au Portugal ? C'est à partir de souches d'arbres qu'il récupérait autour de Vence qu'il a créé cette sorte de tour de Babel. 

          Il y a aussi MICHEL ROUX qui a commencé à pratiquer en autodidacte. Il s'intéressait beaucoup à l'architecture. Nous avons ici une de ses premières œuvres. Il a créé ses propres caractères qu'il reproduit au stylographe, traduisant ses paysages intérieurs. Ce sont en fait des sortes d'écritures réalisées à l'encre sur papier. 

          Lorsqu’on regarde le dessin à quelque distance, le quadrillage finit de s’estomper et d’autres lignes de force émergent. Nous survolons alors le dessin, en réalisons les fulgurances, nous avons définitivement quitté les étroits chemins de signes que nous parcourions le nez sur le dessin, nous réalisons l’ambition démesurée de l’entreprise, ce Babel de signes. Ernst Jünger décrivait le cristal comme un « être capable aussi bien d’intérioriser sa surface que de tourner sa profondeur vers l’extérieur ». Les dessins de Michel Roux se révèlent de cette manière, intériorisant le signe et révélant sa profondeur au spectateur

"MEMOIRE"
"MEMOIRE"

          Et puis Pascal Verbena qui est parmi nous et qui va nous parler de son œuvre". 

          "Il y a eu une exposition organisée à l'Atelier Jacob et au musée d'Art moderne. Tous les sculpteurs de Marseillan ont été recommandés là-bas.  Il se trouve que je fais partie de cette histoire. Cette pièce que vous voyez est particulière : en Provence à Port Saint-Louis du Rhône, les habitants de la région avaient construit sur les bords du Rhône, des cabanons comme des maisons de détente, et cela faisait du domaine maritime. Il y a quelques années, des bulldozers sont venus pour détruire ces maisons. Je connais bien la région, puisque j'y ai habité. Et le jour où ils sont venus pour casser ces cabanons, je m'y suis opposé. J'étais là-bas avec un ami qui faisait des petits films pour qu'il fasse des photos d'animaux. Mais ce jour-là, il a photographié les bulldozers. Cela a fait un problème que je m'oppose à la destruction. J'ai téléphoné au maire qui est venu, mais il n'a pas pu arrêter la destruction des cabanons. L'affaire a fait beaucoup de bruit. Alors, moi, quand ils ont cassé ces cabanons, vu l'agressivité du conducteur d'engin, j'ai voulu garder une trace. J'ai récupéré tous les morceaux de bois, de portes, de volets et j'ai tout mis dans ma voiture. Je voulais qu'il reste une trace de ces cabanons. J'ai construit cette pièce que vous voyez ici, et je l'ai appelée 'Mémoire". J'ai voulu qu'elle soit un hommage, et à l'intérieur de toutes ces boîtes qui s'ouvrent, j'ai créé moi-même des petites sculptures, pour ajouter ma patte. 

Pascal Verbena montre l'intérieur d'une boîte
Pascal Verbena montre l'intérieur d'une boîte

          Bien sûr, cette pièce ne pourra pas être manipulée par les visiteurs. Mais ma deuxième œuvre est importante aussi pour une autre raison, je voudrais en dire deux mots. Comme parfois, il vient au musée des enfants malvoyants, j'ai travaillé sur cette pièce grâce à Savine Faupin qui m'a demandé de créer une œuvre que les enfants pourraient toucher. Prenez des arbres aux troncs rugueux, les enfants, surtout les malvoyants, ont tendance à poser les mains dessus. Il y a un côté tactile très important, pour un enfant, d'ailleurs aussi pour un adulte. J'ai voulu créer cette œuvre dans le même esprit. Pour qu'ils puissent la toucher. 

L'oeuvre que le public peut toucher
L'oeuvre que le public peut toucher

          En même temps, il y a aussi la possibilité d'ouvrir les tiroirs. Ouvrir, c'est désirer quelque chose. Vous ouvrez cette barrière, et vous trouvez l'oiseau. Que vous pouvez tenir dans vos mains. Pour les boîtes, il y a des sortes de tirettes. Ce sont des clefs qui permettent d'ouvrir la boîte. Vous devez les placer exactement. Si elles sont à l'envers, la boîte ne s'ouvre pas. A l'intérieur d'un tiroir, il y a un petit miroir, l'enfant verra donc son propre reflet. Dans un autre tiroir, j'ai mis des plumes d'oiseaux, dans un autre encore, il y a des petites amulettes … Et puis, si vous retournez la pièce, vous voyez au dos, un petit plumier dans lequel j'ai mis des craies. Et j'ai intégré une ardoise, dans les planches. Si bien que l'enfant qui le désire peut dessiner ou signer de son nom ! (Le public l'incite à signer, lui) Voilà comment je signe mes œuvres : un P, un V, un A et j'entoure le tout. Cela fait penser, en Camargue, quand on marque les petits taureaux !" 

Pascal Verbena montre une petite amulette qu'il a sculptée pour une boîte // Pascal Verbena explique pourquoi il a intégré une ardoise au dos de l'oeuvre.
Pascal Verbena montre une petite amulette qu'il a sculptée pour une boîte // Pascal Verbena explique pourquoi il a intégré une ardoise au dos de l'oeuvre.

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LA DONATION DE LA "S" GRAND ATELIER BELGE

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          Le groupe se déplace ensuite vers les œuvres de la donation de la "S" Grand atelier, association belge. Michel Nedjar raconte l'accueil chaleureux que Marc Eager et lui ont reçu lors de leur passage. Et comment ils ont été conduits directement à la salle de réserve et se sont retrouvés au milieu de tiroirs dans lesquels ils ont commencé à sélectionner des œuvres qui leur plaisaient. Auxquelles se sont ajoutées celles dont la directrice leur a fait cadeau. Ainsi, grâce à cette participation, le Lam possède 245 œuvres de la "S" Grand atelier, en plus des 300 offertes par les deux donateurs. 

          Michel Nedjar présente ensuite la directrice, Anne-Françoise Rouche, qui va commenter les œuvres choisies pour l'inauguration. 

          La "S" Grand atelier est une association située à Vielsalm, au cœur des Ardennes belges. Elle propose des ateliers de création (arts plastiques et arts de la scène) pour des créateurs mentalement déficients. Elle est installée dans une ancienne caserne militaire laissée vide en 1994 par les Chasseurs ardennais ; et la "S" s’évertue depuis 2001 à tenir son autre grande promesse, la plus essentielle : permettre à une cinquantaine de personnes handicapées mentales de développer une pratique artistique, de s’épanouir en tant qu’artistes. Ici, on ne parle pas de l'artiste isolé, en souffrance et anonyme : ce centre d'art défend un art brut exigeant, et les ateliers sont encadrés par une équipe de professionnels de l'art et diffusent les œuvres produites, permettant ainsi à certains de faire carrière.

 

          Parmi les œuvres commentées, il y avait : 

 

JOSEPH LAMBERT : il écrit des choses à l'infini, des signes qui finissent par former des linéarités colorées. Qui s'accrochent les uns aux autres pour former une "phrase" visuelle. Dès le début de sa participation aux ateliers de la "S", au milieu des années 2000, Il griffonne sur des petits papiers ou des pages de magazines, sans retenir de lien avec les motifs d'origine. Son désintérêt pour les formes figuratives se confirme dans ses œuvres ultérieures. Il trace des sortes de hachures qui recouvrent presque toute la surface du papier. Les lignes se superposent, mais laissent néanmoins apparaître les couleurs sous-jacentes dans une subtile vibration chromatique. Sur des feuilles de grands formats, ses entrelacs colorés prennent une grande ampleur gestuelle, dans une étonnante danse du style.

          ERIC DEROCHETTE : Représente-t-il des taillis, des buissons dans lesquels seraient perdus des personnages ? Des plumetis à grande échelle, toujours au centre de la page dont ce griffonnage couvre la majeure partie. Le tout, dans des harmonies de couleurs jaune-noir, rouge-noir… crayonné nerveusement comme en un ciel d'orage ! Repris, repassé, encore et encore, à en devenir étouffant. Et pour prolonger ce désarroi, affirmer son humanité déliquescente, il s'autorise des coulures semblables à celles d'une bougie qui aurait longuement fondu, ton sur ton avec la plage étouffante. Dégoulinant pour remémorer au spectateur la délitescence de l'esprit au fil de la montée du mal-être, la dérive vers la mort de l'individu, l'impossibilité pour lui de retenir, même un instant, le passage du temps !

          ERIC DERKENNE (1960-2014) : Atteint d’une trisomie sévère, il a pu dès son plus jeune âge s’exprimer par le dessin. Solitaire et acharné, concentré durant des heures entières, il crée sans modèle apparent, tout un univers, construit par couches de stylo à bille. Il couvre des centaines de feuilles de traits acérés qui envahissent parfois toute la surface, jusqu'à produire un sentiment d'étouffement. Ses dessins, réalisés selon un processus précis et immuable, sont le résultat d'une longue évolution dans une gamme chromatique restreinte au noir et au violet. Des traits s'agrègent les uns aux autres pour former un visage masque qui semble tenir de l'homme aussi bien que de l'animal. Lorsque le tracé et la couleur recouvrent toute la feuille de papier, on ne sait plus si l'on se trouve devant un immense visage, un corps massif, un visage-corps ou un dessin abstrait. En 2011, la maladie ayant pris le dessus, Eric avait dû cesser toute activité artistique

          GABRIEL EVRARD : Il participe de façon permanente aux ateliers, depuis 2012. Fasciné par l'univers médiatique et télévisuel, doté d'une grande mémoire, il excelle dans les portraits de groupe et les stars du rock qu'il revisite, et dans les nus féminins aux formes généreuses créés dans des poses suggestives qui occupent également une place de choix. Il a l'art de sublimer tous les sujets qui l'enthousiasment, réinterprétant à sa façon le thème de l'odalisque. Ses gestes larges, tracés de façon énergique à la craie grasse, au stylo, au crayon, sa mise en place du motif dans la composition, donnent une dimension expressionniste à ses dessins. Dans les zones laissées blanches, il vient souvent glisser des mots, des phrases, jouant également sur la taille, la couleur des lettres, comme dans un jeu libre de typographie, les lettres de l'alphabet devenant parfois presque des idéogrammes.

          PASCAL LEYDER : Pascal Leyder fréquente l’atelier de la "S" depuis 2008. Il a sa propre production mais participe aussi régulièrement à d’autres activités comme les concerts du groupe "The Choolers" au cours desquels il dessine in situ, et pour lesquels il a même imaginé la pochette d'un CD. Il a pris également part aux projets collectifs "Army Secrète" et "Ave Luïa" qui font depuis partie de la collection "abcd". Sa production est riche. Il a l'art de s'affranchir des codes picturaux, de fouir une idée et la reproduire dans les moindres détails, à coups de minuscules traits, si drus et fins qu'ils finissent par donner l'impression de compacité. Jouant de la perspective de façon très personnelle pour donner l'impression de groupes distincts, mais ne sachant pas effacer une barre qui passe derrière son tribun, de sorte que celui-ci apparaît à claires-voies ! 

           LARA DELVAUX : Longtemps, elle est restée inactive dans l'atelier. Peu à peu, elle s'est mise à collecter des morceaux de tissus, bouts de laines, de dentelles qu'elle prenait sur les tables. Et un jour, elle a commencé à serrer tous ces objets au moyen de fils ou de laines, les croisant, entrecroisant jusqu'à former des paquets serrés comme si elle voulait empêcher cet enchevêtrement de respirer. Parfois, elle leur donne la forme d'une quenouille, et elles rappellent alors étrangement les poupées de Michel Nedjar ; d'autres fois, ce sont des personnages qui sont ainsi étranglés, étouffés, momifiés dans ces entrelacs filiformes de couleurs. Une façon assez morbide d'"enterrer" son mal-être, sous couvert d'enfermer des objets inanimés ? 

REGIS GUYAUX : Des voyages effectués avec sa famille, il retient les engins de locomotion. Les voitures, les camions, les bus sont reproduits de face. Mais aussi vus de trois-quarts et en perspective rabattue. Il dessine souvent sur des papiers déjà imprimés, provoquant ainsi un début de narration par la superposition sur une carte géographique de motifs de voitures ou d'un accessoire comme une chaussure. La technique du monotype lui permet une approche originale de l'encrage, du travail de la matière, et des effets de clairs-obscurs. Intéressé par l'univers de la mode, de la sape, il a commencé en 2017 une série de personnages longilignes, dans des tenues colorées, accompagnés de leurs planches d'accessoires

          DOMINIQUE THEATE : Au cours de l'été 1986, alors qu'il allait entrer à l'école des Beaux-Arts, il subit un violent accident de moto qui le laisse lourdement handicapé. Il réapprend à marcher, à parler et à dessiner. Depuis 2001, il raconte ses souvenirs des années 1980, la vie de ses proches, et sa vie rêvée. Il dessine de nombreux autoportraits en costume cravate, des personnages dont il se sent proche, accompagnés de commentaires qui vont au-delà de la simple légende. Au dos d'un autoportrait, par exemple, il écrit à ses parents pour leur demander une belle tenue pour les sorties en famille ; sur un autre, il évoque ses souliers à lacets ; sur un autre encore, il pose à côté d'une voiture de luxe de type BMW dont il espère être un jour le propriétaire – "Pour me l'offrir, dit-il, il me faudra posséder un certain capital finançier que je souhaite récolter grâce à la production de mes "shemas", comme il appelle ses dessins. Sur d'autres œuvres, il reproduit "La femme à barbe" qu'il a essayé de séduire ! 

 

(Les textes sont un mélange de récits d'Anne-Françoise Rouche, de résumés du Lam, de réflexions de Jeanine Rivais et d'ajouts recueillis ici et là sur Internet).

 

 (Les images sont de Michel Smolec. Elles sont hélas, souvent mauvaises : étant la plupart sur papier, les oeuvres ont été mises sous-verre et reflètent tout l'environnement !!!)

 

         Après un repas d'une grande qualité et convivialité, la journée se termine par la conférence de DEBORRAH COUETTE, docteure en Histoire de l'Art à la Sorbonne, présentant une partie de sa rhèse, sous le titre : L'Aracine, de l'association au musée : histoire d'une collection d'Art brut". Elle revient sur les moments forts de la constitution d'une collection unique en son genre, établie à partir du début des années 80, par des non-professionnels de l'art".

 

L'exposition sera visible au LAM jusqu'au 10 décembre 2022. Bravo à ces donateurs qui enrichissent la Collection. Ne manquez pas d'aller la voir, et revoir les quelques images sélectionnées pour ce texte.