COMMENT J'EN SUIS VENUE A AIMER L'ART SINGULIER

Jeanine RIVAIS

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Ce questionnaire est né de ma rencontre avec Marion Hanna (aujourd'hui Marion Oster) qui venait d'ouvri une galerie, et à qui je venais de faire découvrir l'Art singulier.

 

EXEMPLES D’ŒUVRES QUE JE DEFENDS ET POURQUOI ?

 

Ce sont des oeuvres derrière lesquelles je trouve l’âme et les tripes du peintre, du sculpteur, voire du poète. Par voie de conséquence, ces œuvres se situent bien souvent dans la marge.

J’aime un art qui correspond à un besoin de l’homme d’exprimer son moi profond ; de communiquer ses angoisses, ses joies, ses espoirs.

Par opposition à un art international où les rayures sont les mêmes quarante ans plus tard ; où les installations sont les mêmes de Paris à New York ; de Londres à Tokyo ou Séoul. Par opposition à un même non-art où le faire a cédé le pas au dire ; et où il faut trente  pages pour expliquer qu’un sac de jute imprégné de goudron (FIAC) qui serait au bord de la rue un sac de jute goudronné, devient sur l’étagère d’un galeriste, une œuvre d’art !!! 

Avec la définition de cet art que j’aime, je me sens assurément "ailleurs", dans un monde qui me provoque, m’émeut, révèle en moi des choses que j’ignorais s’y nicher. 

 

QUAND ON DEFEND UNE DE CES ŒUVRES , SE SENT-ON DANS LA PEAU D’UN RESISTANT ? COMMENT CE SENTIMENT SE MANIFESTE-T-IL ?

 

Avec la définition que je viens de donner précédemment, pas besoin d’agressivité. Pas besoin de militantisme. Il suffit d’être soi-même, face à des expressions que l’on aime.

D’ailleurs, au mot " RESISTANCE ", je préfère " DISSIDENCE " : Résistance définit une attitude de défense par rapport à quelque chose qui ne m’intéresse pas. Dissidence implique que j’ai fait un état des lieux. Et que je me sens entièrement libre de mes choix. 

De plus, dissidence implique une spontanéité qui n’existe pas dans résistance.

A propos de Cérès Franco, par exemple, je dirai qu’elle est dissidente, plutôt que résistante. D’ailleurs, dans un entretien que nous avions réalisé, je lui avais posé la question : 

 

J. R. : Aviez-vous conscience pendant toutes ces années, d’être en train de devenir une "dissidente” ? 

A quoi elle avait répondu :

Cérès Franco : Oui, bien sûr, surtout quand je me rendais dans les expositions des autres ! J’ai un peu flirté, au début, avec l’art conceptuel. Mais je me suis très vite rendu compte qu’il ne m’apportait pas ce que j’attendais. Et je suis revenue à des œuvres figuratives.

Heureusement, ce que j’ai présenté pendant ces vingt-cinq ans a commencé à porter ses fruits. Les autres galeries ont fini par en saisir l’impact. Elles ont commencé à me “prendre” “mes peintres”. Ils se sont bientôt retrouvés dans de nouvelles galeries qui ont repris des tendances que je défendais. Cela m’embêtait un peu, parce que leur production avait l’air, à cause de la saturation produite par cet art trop intellectuel et officiel proposé partout, (où ils se trouvaient soudainement transplantés) de devenir un art à la mode. Par ailleurs, nombre d’artistes se sont découvert des “vocations” de peintres naïfs, parce que les oeuvres se vendaient mieux. Cela manquait de sérieux, il faut être critique dans sa création ! 

 

En fait, " être dissident " implique une personnalité plus forte et indépendante qu’"être résistant".

 

Par contre, il peut arriver que je me sente, dans des moments de crise, tout à fait "résistante" : quand je défends Florence Marie, par exemple, et sa Forge, au centre de Honfleur, aux prises avec des promoteurs. Malheureusement, ces situations occasionnelles me rappellent chaque fois que c’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

 

QUELS RAPPORTS ENTRETENEZ-VOUS AVEC LES INSTITUTIONS ? AVEZ-VOUS OU NON DES MOMENTS DE DIALOGUE ?

 

Je ne m’implique pas du tout par rapport à l’Art officiel. Je connais plusieurs critiques qui le rejettent, mais ne peuvent s’empêcher de revenir vers lui. Puisqu’ils ne "jouent pas le jeu" que présuppose une telle implication, ils ne reçoivent rien en retour, et sont sans arrêt frustrés et amers. 

Moi, je me sens tout à fait heureuse dans la marginalité. Cela m’évite de me mettre en colère, de me sentir impuissante à changer un ordre des choses qui ne peut rien me donner.

 

Subséquemment, je fréquente peu les expositions officielles, sauf celles qui appartiennent désormais à notre culture patrimoniale. Là, au moins, je vois des œuvres réalisées par des artistes qui me respectent.

 

LES ARTS BRUT ET SINGULIER SE SONT VULGARISES, ONT ETE RECUPERES.

 

Certes. Les plus récents exemples sont les expositions de Chaissac et d’Art brut du Musée du Jeu de Paume. 

Lorsque a été créée la Collection de l’Art brut et la Neuve Invention, à Lausanne, deux architectes ont été chargés d’y créer "une ambiance qui donne à la fois une impression de dépaysement et d’intimité qui convient aux productions de l’Art brut". Comment ne pas être hérissé par la froideur chirurgicale des expositions muséales contemporaines ?

 

De nos jours, l’Art dit brut est devenu tellement incontournable que, la technique prenant le pas sur le talent, il devient de plus en plus difficile de distinguer l’œuvre authentique du l’art/Canada-dry ! 

 

NOUS POSSEDONS EN FRANCE, UN MINISTERE DE LA CULTURE. Pour ou contre ? FAUT-IL LE SUPPRIMER ? 

 

Contre. Depuis l’origine. Car il a officialisé un art, une forme d’art qui chaque fois devient mode. Les artistes commencent à reproduire les modèles qui plaisent. Et cela devient un stéréotype froid, cérébral, uniquement motivé par la volonté mercantile et le désir de réussite à tout prix. 

D’autre part, c’est l’art de l’intolérance. Tellement exclusif qu’il a exclus de la définition " Art contemporain " toutes les tendances marginales.

Enfin, le ministère a officialisé les filières du copinage : Les "aides" données aux galeristes/amis, aux revues/amies et redistribué aux artistes/amis a complètement supprimé l’implication, tari l’inspiration. On crée avec sa tête et son portefeuille, certainement pas avec son cœur.

Et pour sa suppression, la réponse est résolument oui.

 

 

Et nous en venons à la réponse : COMMENT EN ETES-VOUS VENUE A L'ART SINGULIER ?

 

Je suis née à Gouëx, un délicieux petit village du Poitou, situé au bord de la Vienne. Pas assez sauvage au gré de mon père qui, incapable de supporter l’autorité d’un patron, décida de devenir “fermier”. Et nous voilà au fin fond de ce que l’on appelle pudiquement la “France profonde”, même pas un hameau, une ferme toute seule, grâce à quoi il pouvait exercer son despotisme et sa méchanceté sur notre mère et sur nous (entre temps, un frère était né) ! Ma soeur, une “petite recoquette”, comme on dit là-bas, naîtra quinze ans après moi.

C’est là que, à peine capable d’exprimer mes volontés, je me suis jurée de “m’en sortir” ; et que je suis devenue indépendante. A six ans, au soir de mon premier jour d’école, avec dans les jambes les dix kilomètres que j’allais parcourir quotidiennement pendant des années, je savais que, comme Madame Fougère, ma maîtresse d’école, je serais un jour institutrice. L’horreur des chemins boueux ! La fierté d’être néanmoins chaque matin la première dans la classe, pour “remplir les encriers”, “laver le tableau noir”, “allumer le poêle” en hiver, (en somme, je pourrais être “sortie” d’un roman naturaliste du début de siècle !) ! Pas de lumière, le soir, pour faire mes devoirs, une lampe à carbure dont un demi-siècle après, j’ai encore dans le nez l’horrible odeur ! Mon père me laissait faire mes devoirs, parce que, de son temps, l’instituteur, le curé, le maire étaient sacrés. Mais il  considérait que lire était une perte de temps. J’ai donc commencé à lire en cachette, la chaussette à ravauder sur mes genoux, le livre dessous : J’ai lu tous les livres de la classe, mes livres de prix ; puis ceux prêtés par un voisin (car entre temps, le fermage n’ayant pas été payé, mes parents avaient été priés de s’en aller et nous avions atterri dans une autre ferme, un taudis certes, mais dans le bourg !) Enfin, ceux pour lesquels je volais de l’argent à ma mère et que j’achetais chez la buraliste. Il est facile d’imaginer quelle littérature dispensait juste après la guerre ce genre de magasin : Aujourd’hui, nous dirions “collection Harlequin” ! Mais les intrigues mélodramatiques me permettaient d’échapper à la médiocrité de mon milieu, et je les dévorais tellement vite qu’elles ont été un bon moyen d’acquérir de la vélocité en lecture. Bien sûr, je ne saisissais pas tout : je me souviens d’avoir écrit dans une rédaction, que la dame faisait la soupe “dans un foetus” et je revois ma maîtresse rouge d’une colère à laquelle je ne comprenais rien, me demander où j’étais allée chercher de telles insanités ! J’étais pourtant bien sûre d’avoir écrit “faitout” !

Petit à petit, j’ai pressenti qu’il existait autre chose que ce milieu complètement acculturé dans lequel je vivais ! J’essaie toujours d’oublier dans la foulée l’horreur de cinq années d’internat dans un Cours complémentaire (car, pour une fois, ma mère avait tenu tête à mon père et suivi le conseil de la maîtresse de me “faire continuer”.  Et même si, plus tard, après la mort de notre père, elle nous a “abandonnées” moralement, ma soeur et moi pour devenir, après avoir été celle de son mari, littéralement l’esclave de son fils, je lui serai éternellement reconnaissante d’avoir trimé pour que je fasse des études ! (Combien de fois n’a-t-elle pas dû attendre “la foire de Lussac”, pour vendre ses lapins qui paieraient ma pension, et plus tard celle de ma soeur ) ! Pas des études au collège, bien sûr, encore moins au lycée. Nous étions des pauvres ! Ces lieux étaient de vagues rêves idylliques, bien loin de la réalité de ce “C.C.” tenu par deux soeurs vieilles filles ! Et d’où je ne sortais que tous les trois mois, aux vacances, parce que j’habitais trop loin, et que le car coûtait trop cher, pour rentrer plus souvent ! Heureusement, il y avait mon dictionnaire ! J’avais pu l’acheter, parce qu’il était “obligatoire” ! (je l’ai encore dans un placard, vieil ami lâchement abandonné pour des plus gros et plus complets ; mais, jauni et décollé, toujours retrouvé avec une grande émotion, surtout lorsque je tombe sur une feuille ou une fleur séchées entre ses pages) !J’y ai enrichi mon vocabulaire, j’y ai acquis le goût du mot propre et original, celui qu’on roule sur sa langue, que l’on retourne dans sa tête. J’en ai regardé les images : Sartre a très bien décrit la fascination du Radeau de la Méduse de Géricault sur l’esprit d’un enfant qui le voit en noir et blanc, en tout petit, et sans contexte ! Outre ce tableau et bien d’autres, il y avait les “planches”...: “Art africain” et ses sculptures toutes noires, qui me faisaient rire et m’intriguaient, parce que l’on y voyait des zizis : braver les tabous tellement forts à cette époque, était un bonheur ! “Art indien” et ses danseuses aux multiples bras ou ce Bouddha hiératique qui me faisait un peu peur, etc. J’ai passé avec succès mon brevet ; l’année suivante, le concours d’entrée à l’Ecole normale. Là encore, existait une hiérarchie : les bourgeoises allaient à Poitiers ; les autres se répartissaient entre Niort, Tours et La Rochelle. J’avais choisi Tours, à cause des images des châteaux de la Loire ! 

Nouvelle vie, moins stricte. Etudes gratuites, aussi, moyennant un engagement décennal ! Pour moi, c’était l’idéal, j’avais enfin à portée de la main, la possibilité de réaliser ma vocation ! L’école possédait une énorme bibliothèque. J’ai connu “mes” classiques. Parfois, on nous emmenait au théâtre. Un jour, on nous organisa un voyage à Paris, et pour la première fois je suis entrée dans un musée, j’avais dix-neuf ans : c’était le Musée d’Art  moderne ! J’étais complètement retournée par cette concrétisation de ce que j’avais toujours deviné : qu’il existait un monde culturel auquel je voulais appartenir ! Regarde ici ! Arrête-toi là ! Ne néglige rien surtout ! Et celui-là, n’oublie plus jamais son nom ! ... Jusqu’au moment où le groupe est arrivé devant une toile peinte en blanc, avec juste une petite tache noire dans un coin ! Médusée, je me suis demandée -avec tout le respect que j’éprouvais pour la chose imprimée, et depuis le matin, pour l’oeuvre muséale !- comment une telle ineptie pouvait être un chef-d'œuvre ? Notre professeur de dessin hochait la tête, l’air dubitatif. Sans commentaire. Finalement, nous avons continué sans un mot la visite. Je crois que c’est ce jour-là qu’est née ma vocation pour l’art, et que j’ai senti la nécessité absolue de ne m’attacher qu’à des oeuvres derrière lesquelles je sentirais l’artiste, dont je vivrais la profondeur. Et d’être impitoyable à l’égard des faux-semblants, fussent-ils à la mode... L’Ecole normale terminée, je suis devenue institutrice : à Villeperdue, (Villa Perdita, village à la limite de l’invasion des Arabes, en 732), en Indre-et-Loire, tout près d’Azay-le-Rideau. (J’ai exercé ce beau métier pendant quarante ans, et suis maintenant à la retraite.)

En 1959, je me suis mariée et suis venue habiter à Nogent-le-Rotrou où est née ma fille Rafaële. Mariée avec quelqu’un qui, d’entrée de jeu, m’a déclaré : “Je ne sais pas ce que je ferai, mais je sais que j’aurai besoin de temps”.  Incapable de chipoter, du temps je lui en ai donné, pour ses livres et ses peintures ; de l’énergie, de l’argent... un soutien moral sans faille ; des amitiés rattrapées, après des querelles amorcées ou envenimées par un être super-doué, mais doté d’un orgueil démentiel et d’un “nombril” démesuré ! (Avec le couple Mirabelle Dors, en particulier, et Maurice Rapin, eux aussi artistes talentueux et fondateurs du Salon Figuration Critique) Presque trente ans dans l’ombre, avec comme seule bouée, une vie culturelle très intense : expositions, musées, livres, la chape se faisant de plus en plus lourde chaque fois qu’un texte critique partiellement écrit par moi, mais corrigé parce que "pas assez bien" et, intégré à d'autres aventures,  se retrouvait signé “Yak Rivais”, chaque fois qu’un livre choisi par moi devenait “le sien”...Un jour, il a abandonné la peinture, parce que “cela ne rapportait pas assez” ! Il amorçait une pente de renoncement créatif, de petits reniements qui génèrent mesquinerie et indifférence. Il a renoncé à l’écriture pour adultes. Pourtant, ses premiers livres avaient été des bijoux et sans doute avait-il encore tellement de choses à dire : Du moins, je me raccrochais à cette idée ! Il s’est mis à écrire des contes pour enfants. Agréables, et surprenants, au début ; mais au bout de dix publications, l’impression qu’il écrivait de sa main droite et pensait à autre chose de sa main gauche...

Tel était bien le cas, d’ailleurs ! De sorte que j’ai décidé de divorcer ! La solitude, les jours difficiles, je connais ! Mais dès que j’ai été installée dans mon appartement actuel, veillant à ne céder sur rien, parce que le moral, c’est comme un tricot, si on lâche une maille, le pull entier se défait ; j’ai commencé à courir en tous sens, à la recherche de ces artistes figuratifs qui me “disaient” quelque chose, sur lesquels je pouvais projeter mon propre imaginaire et être heureuse de cette confrontation. Et j’ai écrit à Mirabelle, lui proposant de transférer mon énergie au  service de son salon ! Très féministe, elle a bien compris la situation et parce qu’elle avait depuis des années une vraie amitié à mon égard, elle m’a immédiatement répondu : “Jeanine, viens, nous avons besoin de toi !”

Me voilà plongée dans un bain de Jouvence ! Entourée d’artistes avec qui j’ai enfin pu nouer des relations personnelles ! Au fil des années, j’ai commencé à écrire des textes sur Figuration Critique. Mon premier entretien a été réalisé avec Philippe Aïni qui avait, à ce moment-là, les plus graves ennuis à Flines-les-Raches, près de Douai, où il venait de créer dans l’église une fresque que les intégristes locaux voulaient lui faire démolir ! Bref, j’ai commencé à prospecter, à la recherche de créateurs “puissants”, qui mettaient leurs tripes sur leur toile ! Chaque semaine, j’assistais à la réunion du groupe qui comprenait toujours une quarantaine d’artistes. Les discussions étaient souvent âpres ! Là encore, les “ego” étaient très prononcés ! Mirabelle avait la détestable habitude de s’enticher de ceux qui savaient la caresser dans le sens du poil, et prenait parfois des positions très rigoristes à l’égard de gens qu’elle ne jugeait pas assez  malléables. Ayant été l’une des égéries des Surréalistes, elle dispensait comme eux, cinquante ans après, faveurs, dictats et évictions... Je ne sais pas composer, je ne suis pas diplomate pour deux sous ! Alors, je partais en guerre contre ce sectarisme, défendais bec et ongles le droit des artistes à la résistance, à l’indépendance, etc. Ont commencé pour moi les périodes où j’étais “limogée”, puis les appels téléphoniques brûlants, où je redevenais indispensable...(Jusqu’à ce qu’un jour, je démissionne définitivement ! )

A une réunion où j’étais seule contre tous, et particulièrement virulente, il y a eu Raâk, présente pour la première fois ! Elle a aimé mes prises de position. J’ai aimé les sculptures qu’elle montrait en photos. J’avais à cette époque-là entamé ma “carrière” de critique d’art et je collaborais à une toute petite revue, Les Cahiers de la peinture. J’ai proposé à Raâk d’aller chez elle voir son travail, et préparer un entretien. Sur sa table, se trouvait un exemplaire du Bulletin de l’Association les Amis de François Ozenda. C’est ainsi que j’ai appris l’existence de toute une frange de création marginale, d’une floraison d’artistes à l’imaginaire tellement inattendu, tellement riche et coloré ! J’ai envoyé aux Caire mon texte sur Aïni, ils l’ont publié. J’étais enfin arrivée “chez moi”. 

La découverte de cette singularité a constitué l’événement le plus important de ma relation intuitive à l’art. C’était la mise en mots, en images, en relations directes, de ce que je cherchais depuis toujours ! Enfin, je pouvais palper, concrétiser ces oeuvres psychologiques, tripales, autour desquelles j’avais rôdé si longtemps, sans même savoir qu’elles existaient et formaient une famille protéiforme et combien passionnante ! 

Non que je me mette du jour au lendemain à pratiquer l’ostracisme à l’égard de formes d’art qui, jusqu’alors, m’avaient procuré beaucoup de plaisir ! Comment choisir  --Faut-il choisir --entre Picasso et Wölfli ? Entre Jawlenski et Aloïse ? D’ailleurs, être “critique d’art”, titre que je me suis arrogé dès que j’ai eu en mains ma carte (gagnée grâce à la qualité de mes articles, ce dont je suis très fière), implique (même si hélas, trop de journalistes l’ignorent aujourd’hui !) une honnêteté intellectuelle sans faille et un éclectisme constructif !  Un jugement esthétique prononcé, aussi ; et la capacité de ne jamais se laisser aller à blesser quelqu’un dont le travail, ou l’éthique vous déplaît. J’essaie d’être toujours “l’honnête homme” tant prisé des philosophes. Par contre, je tape du pied dans la fourmilière, parfois, lorsque certains artistes hors-les-normes cessent de l’être, commencent à manger à tous les râteliers, à mettre leurs pieds dans des sabots conventionnels qui me déplaisent et les décevront forcément. Dur, dur ! Mais l’avantage de la situation que je me suis créée, c’est que je ne travaille qu’avec des gens que j’aime et que je respecte : les Caire, devenus au-delà de la collaboration, de merveilleux amis ; Ans Van Berkum, la conservatrice du Musée de Zwolle, et les Artieda, créateurs d’une autre petite revue à laquelle je suis très attachée : Idéart. Beaucoup plus petite que le Bulletin..., plus diversifiée puisqu’on y parle de toutes les formes d’art, de livres, de cinéma, de poésie, etc. je m’y sens à l’aise, également. Et jamais Victor n’a jamais censuré un de mes textes, émis des jugements contraires : s’il a de la place, il publie. Je pourrais parler avec autant de grandiloquence du Cri d’os et des Simonomis ; de la Nouvelle Tour de Feu et de Michel Héroult... Bref, arts plastiques ou poésie, je suis une critique heureuse. C’est pourquoi, aux gens qui s’interrogent sur le fait que je n’aie jamais “tenté ma chance” dans des revues beaucoup plus célèbres, je réponds que je ne veux subir ni la censure, ni les coupures arbitraires, ni les compromissions, ni le copinage qui sont trop souvent l’apanage des belles revues glacées : ici, je suis bien, j’y reste ! 

Autre événement incommensurable, l’apparition dans ma vie de Michel Smolec, débarqué, lui si timide, comme un météore ! Il avait eu aussi une chienne de vie ! Sur nos deux ruines, nous avons bâti une merveilleuse histoire ! Issu d’un milieu ouvrier, il avait toujours ressenti des manques, souhaité visiter des musées, regarder des livres de peintures... Il a plongé dans mon style de vie comme un poisson qui trouve enfin de l’eau pure ! Et pour moi, faire quelque chose “avec” quelqu’un d’intime a été une découverte ! Souvent, au retour d’un de nos voyages dans le monde pictural, il parlait de commencer à sculpter... Mais il lui manquait le ressort. Là encore, c’est Raâk devenue au cours des années une amie tellement chère, une soeur, qui a été le déclencheur. En manière de boutade, elle répétait : “Tu vas voir, je vais le faire commencer, moi...” Jusqu’au jour où elle est arrivée chez nous avec plusieurs pains de terre. Tous deux ont retroussé leurs manches... Depuis, Michel s’est lancé dans une création de petites sculptures très brutes et en même temps très sophistiquées toujours composées de deux personnages bifaces, avec d’autres, minuscules dans leur tête, dans leur ventre, etc. générant des implications très psychanalytiques. Des oeuvres fortes et belles, qui sont un enchantement dans notre existence, et l’ont introduit sans ambiguïté et par la grande porte dans le monde de l’Art singulier,

L’Art singulier, notre compagnon de préoccupations et de joies, désormais !

J.R.