A-t-on jamais lu une histoire policière comme on lisait de la poésie, ou un "bon" roman ? Longtemps, le "polar" fut un genre voyou appartenant au degré zéro de la "littérature de gare". "On" le lisait en catimini, alléguant tantôt du temps à perdre dans la Salle des pas perdus ; tantôt l’indigence des rayonnages des kiosques à journaux, etc. Néanmoins, de ces lectures subreptices, il restait la conscience et la fierté de brusquer un tabou (faudrait-il écrire, pour être dans la note : "braquer" un tabou) ?

          Il faut dire qu’en général, les auteurs ne faisaient pas dans la dentelle, même lorsque la radio prit le relais des livres. Le roman policier devint pourtant plus complice, et l’humour fut parfois au rendez-vous, avec un certain Lemmy Caution, par exemple, et ses enquêtes imbibées de "whisky on the rocks" dont le bruit des glaçons contre le verre rythmait les déductions et les coups de revolvers tirés au fil des émissions dominicales. Le cinéma, bien sûr, s’empara de cette manne, à une cadence qui dut faire exploser bien des têtes. Des cœurs aussi, filant Bogart, son vieux feutre fatigué et ses poches sous les yeux, à travers le monde interlope des bas-fonds américains, entre Port de l’angoisse et Faucon maltais… Et il y eut Alfred Hitchcock libérant en chaque spectateur, peurs, rêves et fantasmes les plus profondément enfouis.

          Quelles idées récurrentes avait-on en tête, jusqu’à une date relativement récente, lorsque l’on pensait à la littérature policière de naguère ? Il était rarement question de style, sauf pour le trouver vulgaire, primaire, peu élaboré… Mais restaient des couleurs, associées aux sensations fortes de la "Série noire" ; plus intellectuelles du "Masque" sur fond jaune pisseux. Restaient des ambiances : villes perdues dans le brouillard qui allongeait démesurément des ombres menaçantes, ou au contraire gratte-ciel se détachant sur fond de lune glacée, bouges enfumés ou suites luxueuses dans des palaces où il était dangereux d’emprunter les escaliers…Restait la conviction que, dans ces marigots de la société, les loubards ne parlaient qu’argot ; et que seules des inflexions gouailleuses pouvaient sortir des lèvres outrageusement maquillées des filles de petite vertu… Restait, au fil des lectures et au long des courses-poursuites, l’odeur plus vraie que vraie des cadavres encore tièdes qui jalonnaient  les rebondissements de l’intrigue. Restait l’agacement, tant celle-ci était serrée, de se rendre compte qu’à moins de tricher, il était impossible de deviner avant la fin l’identité du coupable… Restait, pur comme le cristal, et malgré tous les codes Hays du monde, l’érotisme qui faisait virevolter les gants de Gilda ou plaquait sur les hanches voluptueuses de quelque Môme Vert-de-Gris des fourreaux lamés aux décolletés vertigineux. Restaient  enfin, des noms, assumant la geste de cette littérature psychologico-pittoresque : Arthur Conan Doyle, Agatha Christie, Sir Hadley Chase, Gaston Leroux et Maurice Leblanc, Ed McBain, Frédéric Dard, le pire de tous, peut-être, avec ses San Antonio ; Gérard De Villiers, Georges Simenon, Alphonse Boudard ; récemment, Georges Baudouin qui, lui, mit carrément la Mort entre parenthèses… Emergeant de ces fréquentations à haut risque, on avouait… "avoir aimé", pour le chatouillis au creux de l’estomac au vu des litres d’hémoglobine qui dégoulinaient entre les lignes d’un réalisme sans ambiguïté ; ou au contraire, on affirmait "avoir détesté" pour le sentiment d’avoir été touché au-dessous de la ceinture ! Mais on s’était néanmoins agrippé à l’aventure de A jusqu’à Z.

          Aujourd’hui où la télévision a érodé les sentiments, banalisé la violence, supprimé le goût de la lecture, il reste les "séries". Délaissant les canaux "spécialisés" où les cadavres se massacrent à la tronçonneuse, le spectateur suit en famille les polars "tous publics" qui ont fleuri sur les chaînes traditionnelles : les flics y sont parfois des pros encagoulés, sans trop d’états d’âme, (BRIGAD…), gonflant leurs biscotos à défaut de leurs cervelles en des opérations hautement cascadeuses ; la femme de Columbo y joue perpétuellement les Arlésiennes ; et Derrick, éternel célibataire, préfère, en tout bien tout honneur, la complicité masculine à la douceur du foyer. Mais la plupart sont devenus très paternalistes (les Cordier, Julie Lescaut…). Chaque semaine, ils souffrent pour les malheureux innocents (ou pas tout à fait, mais dans ce cas déjà repentants) qui tombent prématurément sous les balles du "Milieu". Leurs enfants, investis dans des branches parallèles, tombent, eux, éperdument amoureux du ou de la méchante, et les commissaires ont les pires difficultés à les arracher aux griffes des maîtres chanteurs. On larmoie beaucoup ; mais si le scénario demeure à la une, le sang en a disparu grâce à la censure et à d’émollients fondus enchaînés... De l’intrigue, ne subsiste que le mélo. C’est pourquoi, cuvant dans des draps froissés des libations trop franches ou avachi dans sa décapotable aux fauteuils fatigués, Guy Marchand alias Nestor Burma pourra longtemps encore promener sa calvitie attendrissante, sur fond de saxophone pleurant ses accents jazzy. 

          Décidément, de transgression éteinte en complaisance affichée, le polar n’est plus ce qu’il était ! 

J.R.

 

 CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 43 DE JUIN 2001 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.