MONTEPERDIDO

AGUSTIN MARTINEZ 

UN THRILLER ESPAGNOL ORIGINAL ET SANS CONCESSION  

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          Agustín Martínez est né à Lorca, en Murcie, en 1975. Il est diplômé en Image et Son de l'Université Complutense de Madrid.

        Il a commencé sa carrière professionnelle dans la publicité, mais il a rapidement modifié son parcours, en écrivant des scénarios de fiction. Pendant dix-huit ans, il a participé à de nombreuses séries télévisées et programmes radiophoniques. Des œuvres récompensées par divers prix.

          En 2015, il a publié son premier roman, Monteperdido, qui a fait un début éblouissant. Les droits ont été vendus dans plus de dix pays, dont la France (Actes du Sud).

          Il a reçu le Prix Planeta 2021, pour le roman La Bestia, rédigé par un trio d'écrivains et présenté sous le pseudonyme collectif de Carmen Mola.

          Il est scénariste pour des courts métrages à la radio et dans des séries télévisées espagnoles de premier plan. 

 

          Le hasard a voulu que deux fois cette année, mon choix se porte sur des thrillers espagnols racontant des disparitions d'enfants : "La petite fille sous la neige" de Javier Castillo dont mon texte a été publié dans le numéro de 2023 de la revue ; et "Monteperdido" d'Agustin Martinez", dont nous allons parler ce soir. Il se trouve que la 2e chaîne a présenté l'adaptation de cet ouvrage en six épisodes, intitulés "Rivière perdue". Bizarre de voir la différence !!Déception d'avoir vu une si mauvaise adaptation !! Mais il apparaît que la littérature espagnole foisonne de romans policiers, tous plus passionnants les uns que les autres. 

 

          Monteperdido : Les géographes vous diront qu'il s'agit d'une vallée perdue à peu près au centre des Pyrénées espagnoles, vallée que l'on nomme "La vallée cachée", tant elle est difficile d'accès. Que le Monte Perdido (l'adjectif perdido signifiant isolé, éloigné de tout) est le plus haut massif calcaire d'Europe, qu'il est constitué de formations géologiques classiques, torturé de canyons, de gorges et de cirques spectaculaires. Que le village Monteperdido en un seul mot est imaginaire, mais à rapprocher forcément du bien réel Monte Perdido. Que ce village est accolé aux plus hauts pics des Pyrénées, avec des routes sinueuses, impraticables en hiver, avec des congères, des rivières qui débordent. Que les glaciers fondent en juillet et que la neige recommence à tomber en septembre. Que cette vallée contient des merveilles à tel point que le tourisme a presque tué la culture autochtone. Que les levers et couchers de soleil y sont de purs miracles. Que des sangliers et des chevreuils peuplent les forêts épaisses de peupliers, de "trémols" (des trembles) et de pins noirs

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          L'histoire débute sur une scène paisible et joyeuse de deux fillettes, Ana et Lucia, âgées de onze ans, jouant dans la neige tandis que leurs mères bavardent et qu'un cerf passe silencieusement auprès d'elles. Hélas ! la page suivante est la Une d'un journal et annonce :  "Monteperdido bouleversé par la disparition de deux fillettes ". Car, en effet, elles ont disparu un soir où elles traversaient la pinède, au retour du collège.

          Les lecteurs français ont récemment vécu assez tristement les heures sombres relatives à plusieurs enfants disparus pour qu'il soit inutile de décrire l'intensité des recherches de tout le village, et l'omniprésence de la presse aux premiers temps de la disparition. Mais les deux fillettes  demeurent introuvables. 

           Les deux familles dont les maisons sont côte à côte resteront amies presque jusqu'à la fin, mais leurs réactions seront très différentes : Alvaro et Raquel, les parents d'Ana se séparent très vite, incapables de faire face ensemble à l'angoisse quotidienne surtout après qu'Alvaro ait été suspecté d'avoir enlevé les deux fillettes. Raquel aura une aventure avec Ismaël, son ouvrier, tandis qu'Alvaro quittera le village et disparaîtra sans laisser d'adresse pendant des années. Quant à Joaquin et Montserrat, les parents de Lucia, ils sont tellement obnubilés par la disparition de leur fille qu'ils en oublient complètement leur fils Quim, âgé de dix-neuf ans. Joaquin est un homme en colère qui en veut au village, à la police, aux journalistes qui, au fil du temps ont pratiquement disparu. Il a mis une pancarte devant sa porte, sur laquelle il change chaque matin le nombre de jours depuis la disparition de sa fille. Il a créé une fondation dont le siège se trouve à l'église de Santa Maria de Laude.  Mais, malgré ses reproches, les gens du village sont au fil des années de moins en moins nombreux à ses réunions.  Et, Victor Gamero, le sergent de la Garde civile, et ses deux agents, doivent calmer les menaces et les actions entreprises par Joaquin et maintenir la paix entre des autochtones qui, bien que se connaissant tous dans le village, se sont très vite entre-soupçonnés, avant de tourner, sans succès leurs soupçons vers l'extérieur. 

 

          Cinq années se sont écoulées depuis l'enlèvement, sans qu'apparaisse aucune piste ! Aucun indice ne surgit, concernant les fillettes. Mais un matin, coup de théâtre ! Un jeune homme du village, d'une trentaine d'années, Gaizka, apercevant de la fumée qui émerge d'un canyon inaccessible, en contrebas de la route, a arrêté son 4x4 et appelé la police. L'hélicoptère envoyé prospecter a repéré une voiture accidentée, renversée au fond du ravin et le cadavre d’un homme. À ses côtés, une fille. Des policiers ont été hélitroyés et ont découvert une adolescente, les vêtements en lambeaux et les cheveux sur le visage, qui est parvenue à se traîner hors du véhicule par la lunette arrière brisée. Des éclats de verre se sont enfoncés dans ses bras et ses cuisses. Elle est désorientée mais vivante ; mais les blessures à sa tête vont se révéler si graves qu'il va falloir l'opérer et elle est emmenée aussitôt à l'hôpital du village voisin. 

          Il s'avère que la jeune rescapée est Ana, l'une des deux fillettes disparues. Madrid dépêche aussitôt au village, les inspecteurs Santiago Bainet Sara Campos. Ce sont eux, qui, désormais, devront gérer la situation. Poussés à collaborer avec Victor, ils se heurtent à l’hostilité des habitants. Leur rôle sera pourtant d'apporter des réponses aux multiples questions qui se posent : Qu'est-il advenu de Lucia, l'autre fillette disparue ? Vit-elle encore ?  Qui était l'homme décédé ? Où les fillettes étaient-elles détenues ? Si le conducteur mort est le ravisseur, que va devenir Lucia abandonnée dans leur cachette ? Ils auront grand besoin d'Ana pour y répondre. Le temps presse !  Contrairement aux habitants, le policier Santiago croit fermement que Lucia est en vie ; et l'image de la fillette séquestrée, mourant de soif et de faim pendant qu'on la cherche, le submerge à intervalles. 

          Agustin Martinez détaille les décisions qui bouleversent la quiétude des villageois, d'autant qu'il semble que la première enquête menée par la garde rurale dès la disparition, n'avait pas été très approfondie ; des questions essentielles n'avaient pas été posées, des mesures n'avaient pas été prises. Des deux policiers madrilènes, Santiago, le plus âgé, est acerbe et autoritaire, mais l'auteur insiste sur son côté protecteur vis-à-vis de Sara, et sur la vulnérabilité de celle-ci, perturbée par une jeunesse difficile et des insomnies récurrentes. Néanmoins, elle est une bonne policière, sérieuse et intuitive : Ils prennent les choses en main, font bloquer des routes, organisent des fouilles, etc.

          Dès que se répand la nouvelle du retour d'Ana, le village ressent un énorme soulagement et une joie immense. Grande est la surprise pour ces gens qui avaient en tête l'image d'une enfant, et retrouvent une jeune femme ! Mais les parents de Lucia continuent d'être au désespoir, auquel se mêle de la jalousie (pourquoi Ana et pas Lucia ?) et beaucoup de rancœur. Malgré l'affirmation d'Ana que Lucia est en vie, personne n'ose y croire. Et Sara est persuadée qu'elle ne dit pas tout ce qu'elle sait, en particulier le nom du ravisseur. Est-ce uniquement la peur ou la proximité de son bourreau qui la paralysent ? Ravisseur dont elle affirme n'avoir jamais vu le visage, toujours caché sous un casque de paintball, et dont les seuls mots qu'il lui ait jamais adressés, la visant avec son fusil, ont été : "Un jour, je te tuerai". Elle raconte qu'elles ont vécu dans une sorte de trou au toit défoncé, avec parfois la neige qui venait jusqu'à elles, et le sol partiellement inondé. Le ravisseur remontait souvent Ana par un trou jusqu'à un espace supérieur où il l'attachait, et restait au fond de longues heures avec Lucia.

           Jusqu'à présent, vouloir croire que le ravisseur était un étranger, était presque rassurant. Mais il devient vite évident qu'il n'en est rien. Qu'il s'agit   d'un homme du village. Pour clarifier la situation, tous les habitants de Monteperdido vont être interrogés. Mais Sara et Santiago se rendent vite compte que, face au silence des villageois, ces entretiens n'apporteront pas grand-chose. Pourtant, il faut impérativement aboutir à des résultats ! Obtenir qu'Ana qui tente de reconstruire sa vie, révèle tout ce qu'elle sait sur Lucia.  

          L'enquête se met cahin-caha en place. Les indices conduisent vers l'un et vers l'autre, portés par des policiers qui sont en milieu hostile, des gardes pas très réactifs, des habitants très perturbés et divisés, des conditions géographiques tellement difficiles : En fait, le lecteur ressent combien cet aspect climatique est important. Il tendrait à penser que c'est même le côté déterminant de l'histoire. Et les animaux qui peuplent la forêt, lui assurent un dépaysement complet.

 

          Ayant quitté l'hôpital, Ana est revenue à la maison. Elle se réhabitue mal à avoir autant d'espace, de liberté. Ses parents réconciliés essaient maladroitement de la réintégrer dans leur monde, même si tant de choses ont changé : elle s'habille désormais avec les vêtements de sa mère ; elle supporte très mal la présence continuelle du garde civil chargé de la protéger, car les policiers pensent qu'elle pourrait encore être en danger. Elle se lie d'amitié, au grand dam de Ximénia amoureuse de lui depuis qu'ils étaient enfants, avec Quim, le frère de Lucia que sa famille a complètement occulté et qui, n'en pouvant plus, se met un jour de colère, à démolir tous les cadeaux de Noël entassés au fil des années dans la chambre de Lucia. Deux solitudes s'entraidant, en somme ! Et, lorsque Ana fait une fugue en se sauvant dans la forêt, tout le village est persuadé qu'elle est partie se suicider et la cherche en vain. Mais c'est Quim qui, ayant recueilli ses aspirations et ses peurs saura où la chercher. Tous deux courront quotidiennement les bois. Peu à peu, s'intercalant aux poèmes appris dans son lieu de captivité et qu'elle lui apprend, elle lui raconte des détails de leur détention. 

 

          Les événements suivent leur train-train à Monteperdido : Alvaro est de nouveau suspecté d'être le ravisseur et a le plus grand mal à se disculper ; Ana, de nouveau interrogée par Santiago lui avoue que le ravisseur les a violées toutes les deux, et que la raison de sa menace de mort tenait à ce qu'elle lui avait violemment résisté. Elle affirme qu'il ne l'a plus jamais touchée. Mais en fait, lorsque, plus tard, le ravisseur racontera longuement sa vie, il ne parlera que de son désir de Lucia alors qu'elle n'avait encore que neuf ans et qu'elle ne le considérait que comme un adulte ennuyeux ! Il expliquera l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé de résister plus longtemps à ce désir et sa décision de l'enlever. Mais il n'avait envisagé d'enlever qu'elle. A aucun moment Ana n'avait été un élément de sa décision. Mais la présence de la fillette aux côtés de Lucia avait changé la donne. Elle n'avait donc été qu'un otage de circonstance, qui risquait de le reconnaître et de le dénoncer. C'est pourquoi dès le début, il avait voulu la tuer. Seule, la menace de Lucia de se suicider s'il blessait son amie, l'avait retenu de le faire.

          Santiago -corroborant les dires d'Ana- se souvient aussi qu'elle avait dit avoir été attachée pendant de longues heures que le ravisseur passait avec Lucia. Le lecteur en déduit alors qu'une sorte de syndrome de Stockholm s'est développé entre Lucia et lui. 

 

          Un jour, Marcial, ivrogne, dealer de drogue, incestueux, violeur de sa fille Elisa, conduit sa mère à l'hôpital. Il a exigé qu'Elisa vienne avec lui. En route, la tempête est telle qu'ils sont obligés de s'arrêter sous un tunnel proche, dans lequel il dépose la vieille femme.  Il frappe violemment Elisa dont la pluie révèle les formes adolescentes ; elle s'enfuit, il part à sa recherche ! Sort alors du fond du tunnel un homme qui veut tuer la vieille parce qu'elle a vu Lucia qui s'avance à son tour. Mais Lucia -car c'est bien elle- l'en dissuade, puisqu'à l'évidence la vieille femme est inconsciente. Agacé, Il frappe Lucia ; du sang gicle sur la main de la vieille. Le couple disparaît dans les bois. 

          Un autre jour, un ticket d'essence trouvé dans la poche du conducteur mort a permis de remonter jusqu'à son nom : Simon Herrera, domicilié dans un village proche. Ana définit ainsi le mort : "C'est l'homme qui m'a sauvée. Il est entré et a coupé mes liens. Il m'a dit de ne pas faire de bruit ; qu'il allait me ramener à la maison". Lucia était alors "en bas", avec le ravisseur. Il y avait donc bien deux hommes concernés par cet enlèvement. Mais si Herrera n'est pas le ravisseur, qui est l'autre ? Des déductions quant au kilométrage de Herrera déclaré à son assurance, permettent de trouver enfin le refuge… Vide et complètement brûlé attestant que le ravisseur est bien informé et ne prend pas de risques ! Mais la police scientifique a trouvé, presque intacte, dans les cendres, une petite broche en forme d'étoile à huit branches, insigne de la confrérie de Santa Maria de Laude. Preuve, s'il en était encore besoin que le ravisseur est bien du village. 

          En relisant des dossiers, Santiago découvre que Gaizka (celui qui a signalé la fumée dans le ravin), possède une série de masques de paintball, qu'il a déjà été condamné pour trafic de drogue. Il monte au garage, aperçoit une paire de jambes au-delà des camions, s'avance vers elles. Une détonation. Santiago est mort. Sara, effondrée, se demandera longtemps pourquoi il était allé là-bas seul : qu'avait-il découvert ? Aussitôt, une course poursuite s'organise le long des routes impossibles, qui finit par rattraper Gaizka et récupérer son fusil qu'il avait jeté dans un ravin.

 

          Un jour où la mère de Lucia demande à interroger Ana, celle-ci raconte comment "il' lui apportait des livres de poésie ; qu'elle apprenait les poèmes par cœur et que cela agaçait Lucia à qui "il" apportait des poupées Barbie qu'elle grimait, jusqu'au jour où les poupées l'ennuyaient et "il" les remportait alors.  

           Sara est allée examiner le tunnel, après que le sang trouvé dans la main de la vieille mère de Marcial se soit avéré être celui de Lucia. Elle y a trouvé un gilet bleu semblable à celui d'Ana, dont l'étiquette révèle qu'il a été acheté à Perpignan, en France. Ana se souvient qu'il le lui a été donné le soir où elle a vu les étoiles filantes. Mais cette nuit-là, "il" était dans le trou avec Lucia. Qui a donc acheté le gilet ? Le suspense continue !! 

          Joaquin, à bout de patience, se rend chez ses parents pour leur demander de l'argent, afin de redresser sa société en faillite, prétend-il. En fait, l'argent en poche, il demande à Virginia la journaliste qui a suivi l'affaire, de publier un appel au ravisseur promettant de payer une rançon. Dès la parution de l'article, son portable se met à sonner. Jusqu'au moment où une femme appelle, disant avoir rencontré Lucia qui lui a dit de dire à son père "Arrête de me chercher". Une autre lui affirme qu'elle ne peut pas lui garantir de lui rendre Lucia, mais l'homme qui l'a enlevée, si ! Et elle veut l'argent ! Rendez-vous est pris pour le lendemain à la station-service. Joaquin, dissimulé, reconnaît sa femme de ménage que la police, intervenue à temps, arrête et interroge. Aux policiers, elle raconte qu'elle a eu l'intuition de qui est le coupable en entendant parler des poupées. Qui ont été retrouvées dans un fossé, et données à sa fille, telles que décrites, avant qu'elle les ait nettoyées. Qui donc les lui a remises ? Il s'avère que c'est Nicolas, le vétérinaire, homme bizarre, un peu déjanté. Mais il a un solide alibi, il était au lupanar local, les filles en attestent ! Et Ana confirme à l'oreille de Ximenia sa fille, que ce n'est pas lui qui les a enlevées. Preuve qu'elle a bien reconnu leur ravisseur mais que la peur la retient de le dire.

 

          Pendant ce temps, Victor, le garde civil a découvert, dans des documents, qu'un ancien employé de Joaquin le père de Lucia, avait été emprisonné avec Simon Herrera, le mort. Par des moyens pas très légaux, Victor finit par arracher à l'ouvrier, que Simon Herrera l'avait emmené un jour dans une cabane abandonnée. Il donne les indications pour y parvenir. Les policiers font sauter le cadenas, entrent. Seuls, des reliefs de nourriture les accueillent. Lucia a bien été là récemment, mais où peut-elle être partie ? 

 

          Contre toute attente, Ana reçoit un appel téléphonique de Lucia, qui supplie : "Ana… Arrête de parler, je t'en prie, sinon il va me tuer" ! Et quand, peu après, sa mère la cherche, Ana a de nouveau disparu. Elle court, dans les bois… "Un jour, je te tuerai", avait-il dit. Tel un leitmotiv, la phrase rythme sa course, tandis qu'elle murmure : "Je suis désolée, Lucia" ! Finalement, c'est de nouveau Quim qui la rattrape, et à qui, de désespoir, elle donne des détails sur la vie qu'elle et Lucia ont menée dans le trou ; et elle lui demande de la ramener à la police. 

          Lorsqu'ils arrivent au garage où la foule est de nouveau agglutinée, il pleut à verse. Ana se retourne vers la forêt comme pour un adieu.

          Les deux adolescents arrivent au garage où la foule est de nouveau agglutinée. Il pleut à verse. Ana se retourne vers la forêt comme pour un adieu.

          "L'éclair de la détonation (est) la dernière chose qu'elle voit". Elle s'effondre. Dans un brouhaha de cris, ses parents se jettent sur elle en hurlant ! Les lumières braquées sur l'orée de la forêt débusquent le tueur. Une salve le visant, il fait un détour, et revient vers la foule, se cache derrière une voiture où il entraîne Quim dans le but de le tuer. Sara arrive à temps, tire sur lui, le blesse à l'épaule, lui passe les menottes.

 

          "Lucia est morte" sont, dans la salle d'interrogatoire, les premiers mots que prononce Rafaël. Car c'est lui, le frère de Monserrat et oncle de Lucia, le ravisseur et le tueur. Il affirme avoir jeté le corps de Lucia dans un canyon. Quand Sara s'exclame sur la proximité avec la cabane, il rétorque : "Je ne l'avais pas enfermée. Nous nous cachions"

          Il s'avère que longtemps après l'enlèvement, se demandant combien de temps durerait cette aventure, il s'était inquiété de ce qui arriverait à Lucia, s'il était blessé ou mort. C'est pourquoi il avait contacté et convaincu Simon Herrera de le relayer, leur apporter des repas ; avec interdiction de leur parler et de les toucher. Mais il pouvait regarder par une fente ses ébats avec Lucia. Peu à peu, Simon n'obéissait plus, et il en était venu à libérer Ana.

          Repartant vers Madrid, puisqu'à Monteperdido tout est terminé, Sara repense soudain à ce qu'a dit Rafaël, et pressent qu'en fait il n'a pas tué Lucia, mais que pensant conserver l'anonymat, il l'a cachée pour l'avoir pour lui tout seul. Revenue au village, elle fouille son camion. En effet, dans une cache, elle y trouve Lucia, glacée et presque inconsciente. Les souvenirs et les pensées qu'elle exprime suggèrent qu'en fait elle a subi "le corps froid et avide" de Rafaël pendant toutes ces années, pour sauver Ana, menaçant de se suicider s'il lui faisait du mal ! Et, alors que naguère, dans leur prison, il l'avait tellement exaspérée, elle se met à réciter le poème qu'aimait Ana : 

Le séraphin, Thérèse, vous a navrée,

Au bassin, courez, biche blanche et brune, 

Car la source de vie tant espérée

Est feu, aussi, qui peut tout embraser.

 

         Cet ouvrage est un polar pur et dur, implacable, grandiose. Tout du long, Agustin Martinez déroule le climat oppressant qui règne dans le village. Il tisse une sorte de toile complexe ; dépeint les interactions entre les différents membres de cette communauté ; y dévoile des mensonges, des trahisons et d'inavouables secrets. En somme, les coulisses peu brillantes d'une société rurale aux prises avec une situation gravissime ; soumise aux caprices de la nature hostile. Avec son sens du détail, son style dense, lyrique, imagé, il retranscrit très bien ce décor hors norme magnifiquement mis en place et entretenu tout au long de l'histoire ; et son influence sur la vie des habitants du village. Il relance l'histoire en une succession de rebondissements expertement équilibrés. A ces descriptions, il mêle les traditions de spécialités culinaires et des légendes locales qui prennent une dimension particulière au fur et à mesure de l'avancée de l'enquête. Il accroît la puissance émotionnelle de cette situation en intégrant le folklore et les coutumes, notamment liés à la chasse, car, dans la forêt omniprésente, les animaux jouent le rôle de fils conducteurs de ce roman. Ils permettent d'apporter un peu de magie et de rêve dans le récit. Ils sont les témoins muets du village et des hommes. L'intrigue est pleine de répercussions inattendues, jusque dans les dernières pages du livre. L'auteur emmène le lecteur très loin, dans un huis clos oppressant et noir comme un cauchemar. Le rythme assez lent lui permet de s'immiscer dans l'âme de chacun des protagonistes, de comprendre les failles et les peurs, mettant en scène des personnages forts et crédibles et cheminant au plus près de chacun d'eux. Monteperdido est donc un roman de bout en bout savamment parachevé et totalement réussi ; une histoire rude et vertigineuse. A lire absolument. 

Jeanine RIVAIS