JEAN-MICHEL CHESNE, peintre et dessinateur

Entretien avec Jeanine Smolec-Rivais

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La chapelle de Jean-Michel Chesné
La chapelle de Jean-Michel Chesné

Jeanine Smolec-Rivais :Jean-Michel Chesné, il y a très longtemps, nous nous étions déjà rencontrés, et j'avais écrit un petit texte sur cette cathédrale que vous étiez en train de construire dans votre jardin. Où en êtes-vous ?

            Jean-Michel Chesné :Je me suis plutôt "étendu" sur les murs. J'ai fait tout le pan du garage mitoyen avec un arbre aux oiseaux. J'ai l'intention de continuer tant que j'aurai de la place, parce que je peux le faire grâce à des voisins agréables et compréhensifs. Cette création est très importante pour moi, c'est mon travail d'été. L'hiver, je ne peux pas continuer, parce que le béton ne sèche pas, donc je dessine bien au chaud !

 

J.S-R. : Dessins qui, pour le visiteur, sembleraient de la génération spontanée ! Vous dites que vous dessinez depuis trente ans, mais le public n'avait jamais vu vos dessins auparavant. Alors, pourquoi ne les montriez-vous jamais ? Et que dessiniez-vous ?

            J-M.C. : Mes premiers chocs ont été plutôt des visites à Beaubourg. Je me suis nourri pendant très longtemps d'Art moderne. C'est une exposition de Georges Braque qui a déclenché brutalement et subitement une "envie de faire". Le lendemain de l'exposition, je suis allé acheter mes premiers pinceaux et de la toile. J'ai fait, comme souvent, mes gammes en copiant les peintres du XXe siècle, surtout les Cubistes, d'ailleurs.

Je suis arrivé dans le circuit singulier/brut grâce à une autre visite, que je raconte souvent, c'est la visite au Palais idéal du Facteur Cheval. C'est ce qui a déclenché mon envie de bâtir. Mais dans ma tête, j'avais toujours envie de peindre et dessiner.

Les murs du jardin
Les murs du jardin

         J.S-R. :Et que peigniez-vous ?

            J-M.C. : A partir de 92 ? Il y a eu en fait plusieurs périodes, des variations tous les deux ou trois ans, qui peuvent être diamétralement opposées. Je suis maintenant depuis environ trois ans sur ce travail de "dentelle". Cela donne l'impression que je suis nouveau dans le circuit.  

 

         J.S-R. : Dans le même temps, vous étiez collectionneur, chasseur d'objets dans des vide-greniers, salles des ventes, etc. Que collectionniez-vous ?

            J-M.C. :  En fait, j'ai surtout collectionné des cartes postales, et c'est maintenant un peu pour cette collection que je suis aussi connu. Cartes postales consacrées aux productions brutes, et autres environnements insolites. Mais maintenant, je suis collectionneur d'œuvres d'amis artistes que j'aime dans le circuit brut et singulier, dans la mesure de mes moyens, bien sûr.

 

         J.S-R. : Diriez-vous que toutes ces collections vous ont amené aux dessins que vous faites actuellement ?

            J-M.C. :  Elles m'ont nourri, assurément. Ainsi que les visites que j'effectue. Il est vrai que beaucoup de gens, voyant ce que je dessine maintenant pensent souvent à Haïti, aux Aborigènes. Mais je ne suis pas focalisé sur ces influences, ce n'est pas ma passion essentielle. Néanmoins, elles ressortent d'un petit coin de mon cerveau. Elles m'aident à avoir des idées. Et je suis obsédé par ce travail.

 

         J.S-R. : Quelle que soit la formulation du dessin, c'est toujours l'homme, l'humain, qui est au centre d'un support avec un fond non signifiant ?

            J-M.C. :  Oui, en effet, on pourrait dire que cela flotte un peu, mais c'est la silhouette qui est le moteur. Et l'homme qui, souvent, est largement hybride.

 

            J.S-R. : Qu'entendez-vous par là ?

            J-M.C. :  Qu'il est anthropomorphe, mais qu'il peut être pris avec d'autres créatures.

 

         J.S-R. : Une chose est sûre, c'est que vos créatures ne sont jamais réalistes.

            J-M.C. :  En général non, mais on peut parfois penser à des déités.

J.S-R. Souvent, J'ai surtout pensé au côté cérémoniel des personnages qui sont parfois bifaces, couronnés. Si ce n'est pas une couronne, ce peut être une auréole. En tout cas, un ajout toujours très décoratif qui pouvait créer cette impression.

            J-M.C. : J'essaie aussi de donner un peu de mouvement. Souvent mes personnages sont très statiques, mais d'autres fois, j'essaie de les faire "un peu danser". Eviter qu'ils ne flottent trop dans l'espace.

 

            J.S-R. : Certains, comme je le disais tout à l'heure, sont vraiment bifaces, presque janiformes.

            J-M.C. : Oui, j'essaie de me détacher de cette démarche, mais c'est souvent une question esthétique : j'aime bien le rendu final. Qui va au-delà des symboles.

 

         J.S-R. : Pzeut-être, mais il faut tenir compte d'un petit côté psychanalytique de vos personnages. Par exemple, celui qui en a un autre dans le ventre.

            J-M.C. : Cela, je ne le vois qu'après ! Et que ce tableau peut représenter un accouchement.

 

         J.S-R. : Vous en avez mis deux côte à côte, le troisième étant déjà accouché. Et, on s'aperçoit alors que le personnage "accouché" n'est pas complet. Il a simplement une morceau de corps, des embryons de pattes… Un autre a un troisième personnage dans le ventre. Un autre encore a ce personnage sur la jambe ce qui lui donne un petit côté tatouage qui n'existe pas lorsque notre esprit nous emmène directement vers l'idée de procréation. Comment décidez-vous que vous allez donner telle ou telle connotation à votre nouveau personnage ?

            J-M.C. : Ce que je vais répondre peut sembler très empirique, parce que c'est souvent en fonction de la place dont je dispose. Mais, finalement, ces choix sont, me semble-t-il, toujours en fonction de la seconde nature que l'on a en soi.

J.S-R. : Ce ne serait donc pas l'idée de procréation, ce serait l'idée du double ?

           J-M.C. : Oui. De ce que l'on a dans son cœur. Chacun a en soi une autre part que je révèle ainsi discrètement.

 

         J.S-R. : Quelques thèmes, par ailleurs, sont récurrents : l'oiseau, le serpent, des têtes ou des crânes qui nous ramènent justement vers d'étranges religions, comme les religions océaniennes : on travaille les têtes avant de les confier à la terre.

            J-M.C. : Il est vrai que je privilégie une sorte de chamanisme. Je suis très attaché à la nature et je ritualise un peu certains dessins. Je me veux discret, au visiteur de rentrer "dedans".

 

         J.S-R. : La plupart du tems, qu'il regarde le fond lorsqu'il est ouvragé, ou le personnage, le visiteur a d'emblée l'impression d'une dentelle.

            J-M.C. : C'est ainsi que je les appelle, "des dentelles".

 

            J.S-R. : Ensuite, l'œil prend conscience qu'ici, il y a ici une sorte de têtard ; là une conjonction de têtes qui doublent la couronne, etc. En somme, la lecture n'est pas immédiate. Mais dès qu'elle commence, on est comme titillé par cette foule de détails qui surgissent.

            J-M.C. : Qui de loin, sont vibratoires, ce qui attire les gens. Ensuite, on s'aperçoit qu'à l'intérieur il y a quelque chose d'organique. C'est pourquoi j'en reviens à ce que vous disiez tout à l'heure, à savoir que je ne peux pas remplir le fond. Sinon, le dessin serait illisible. Il serait beaucoup trop chargé. J'ai commencé à remplir les côtés, mais je laisse toujours une grande plage de repos.

 

         J.S-R. : Cette façon de faire, fait que le personnage explose au milieu du support noir, blanc ou crème…

            J-M.C. : J'essaie de trouver des papiers de base. Je n'hésite pas à utiliser des papiers épais, mais j'ignorais s'ils allaient "fonctionner" avec la finesse du trait ? Mais apparemment, il n'y a pas de problème.

 

            J.S-R. : Tout ce travail est réalisé à l'encre de Chine ?

            J-M.C. : Encre de Chine et encre blanche au stylo blanc. C'est très léger, et je peux travailler "hors les murs".

 

         J.S-R. : Si l'on observe vos dessins les uns après les autres, ils nous emmènent en fait dans des civilisations exotiques. Ils me font penser à des Indiens, des civilisations océaniennes comme je le disais tout à l'heure… Avez-vous beaucoup voyagé ? Ou est-ce uniquement culturel ?

            J-M.C. : Non. Je suis absolument casanier. Je vais voir quelques expositions d'Arts premiers, et c'est tout. Je suis fasciné par les rituels. Je ne renie pas les influences que j'intègre, mais j'ai le sentiment de faire une œuvre personnelle.

            Depuis un mois, j'essaie de créer des œuvres au Bic. Pour me reposer les yeux, parce que le travail à la plume est très fatigant.

 

         J.S-R. : Le Bic est par définition un matériau dur, alors qu'il me semble que la réponse de la plume à l'encre de Chine soit plus souple ?

            J-M.C. : Oui. En plus, le Bic est assez pâteux, et quand il bave, il faut s'adapter. Mais par contre, il permet une rapidité d'exécution qui, en ce moment, me convient, m'intéresse dans un déroulement long et laborieux.

            Quand j'ai fini le personnage, tout se passe comme si, pour moi, le dessin était fini, le reste n'est que remplissage.

 

         J.S-R. : Oui, mais ce remplissage est tellement obsessionnel (le point, le petit trait, la petite étoile ou le petit rond, etc.)…

            J-M.C. : Oui, en effet, c'est toute une gamme obsessionnelle. Mais c'est un travail qui me permet de m'évader. Il faut un peu de concentration, mais il y a aussi de la rêverie.

 

         J.S-R. : Tout cela correspond aux procédés de l'Art brut. Mais vous êtes bien trop cultivé pour vous réclamer de l'Art brut ?

            J-M.C. : Non, bien sûr. Je demande simplement que l'on me classe dans les Outsiders.

J.S-R. : En même temps, si je considère les éléments de votre personnage, chacun est très structuré : les seins sont entourés, par exemple. Mais à l'intérieur, vous avez toujours un chemin possible : c'est comme un labyrinthe : tantôt il est en foncé comme sur les seins du personnage que je viens d'évoquer ; tantôt il est en clair… Est-ce une question de rythme ou de signification ?

            J-M.C. : Autant la forme générale et l'idée sont pensées au minimum, avec un tracé au crayon ; autant après, c'est de l'improvisation totale. C'est donc seulement après que l'on peut interpréter la signification. Mais il est vrai tout de même qu'il me faut penser à la zone ajourée pour laquelle je n'ai pas tellement droit à l'erreur. J'essaie aussi de varier le rendu des choses, parce que j'ai tendance à vite me lasser !

 

         J.S-R. : Combien d'heures travaillez-vous sur des dessins comme ceux que vous exposez ici ?

            J-M.C. : 30 x 40 ? Au moins dix-huit heures. Entre six et huit heures pour les moyens, et pour les grands je n'ai pas compté. Mais je considère que j'ai fait mes gammes, et que je suis moins en recherche qu'au début.

 

         J.S-R. : Il y a donc eu une période de découverte…

            J-M.C. : Oui, de maladresses. J'ai toute une série de travaux que je considère comme mauvais, mais qui intéressent certaines personnes pour leur recherche.

 

         J.S-R. : Venons-en à la question que je pose traditionnellement : Y a-t-il des thèmes que vous auriez souhaité aborder et que nous n'avons pas traités ? Des questions que vous auriez aimé entendre et que je n'ai pas posées ?

            J-M.C. : Non. Sauf à dire que je me suis attaché à cette nouvelle veine au Bic. Je ne sais pas si je vais la développer ou agrandir les formats ?

Un personnage "ancien"
Un personnage "ancien"

         J.S-R. : Je la trouve moins chaleureuse que celle à l'encre de Chine. Mais peut-être est-ce parce que, depuis si longtemps que je voyais les anciens, je me suis familiarisée avec eux ?

            J-M.C. : Certaines personnes pensent l'inverse. Elles trouvent que dans les précédentes séries, on perçoit trop le travail, comme s'il y avait une sorte de froideur ?

 

         J.S-R. : Cela peut être vrai ? Mais si je prends le tableau avec un rat ! je ne vois que des motifs répétitifs sur son corps. Je n'ai pas la fantaisie, ni le côté fouillé, foui, qui me charmaient dans les autres œuvres.

            J-M.C. : En fait, c'est qu'il faut que cela devienne plus rapide. Mais ces dessins pourront servir de projets pour des grands dessins comme avant.

 

         J.S-R. : C'est curieux, parce que ce n'est pas du tout le même rendu ! Alors que les silhouettes sont évidemment les mêmes. Mais vous ajoutez parfois des éléments proches mais extérieurs comme ce lapin très fantasmagorique, qui sort de la tête du personnage ; alors qu'avant vous n'aviez qu'un personnage central.

            J-M.C. : Cela devient plus narratif. En même temps, la façon dont je démarre l'histoire est plus automatique. C'est moins pensé que les dessins d'en-tête. Et pourtant, je partais au début d'un geste rapide et de hasard, et sortait ce qui sortait !

 

         J.S-R. : Je me souviens d'une période où vous peigniez des personnages âgés, un peu en couleurs, beaucoup plus réalistes que ce que nous venons d'évoquer…

            J-M.C. : Oui, c'étaient des papiers collés, des jus de pastels, ce que j'appelais des "purifications"… Des personnages presque en bois ou en pierre. Je les ai mis de côté, mais je ne dis pas que je n'y reviendrai pas. En tout cas, beaucoup de gens les réclament.

 

         J.S-R. : Ils étaient très attachants, parce que tellement humains ! En même temps, c'est bien également, de partir en voyage mental devant vos fantasmagories.

            J-M.C. : Ce n'est pas du tout la même approche visuelle. Les personnages entraînaient un grand besoin de concentration ; les autres pourraient très vite relever du jeu.

 

ENTRETIEN REALISE A LA BIENNALE HORS-LES-NORMES DE LYON, LE 2 OCTOBRE 2011.

 

VOIR AUSSI TEXTE DE JEANINE RIVAIS" : LA CHAPELLE DE JEAN-MICHEL CHESNE" : BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA N° 70 DE JANVIER 2002. Et : http://jeaninerivais.fr Rubrique ART SINGULIER.