TETES A TETES INTRA-MUROS, UN VERITABLE CASSE-TETES !

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Tête à tête Joël Bast
Tête à tête Joël Bast

L'expression "Tête à tête" est généralement employée au singulier, et développe l'idée de conciliabule ; d'intimité entre deux personnes, de complicité, de légèreté des échanges…

Pourquoi, alors, lorsque quelqu'un décide de lui mettre la marque du pluriel, cette expression semble-t-elle intuitivement introduire une notion de confrontation ? De moments où plusieurs personnes pourraient discuter de questions difficiles, d'énonciations fondamentales, de défiances dialoguées, de rappels impératifs de thèmes à explorer ? D'un temps pour les différents interlocuteurs de formuler leur propre pensée, la proposer par rapport à d'autres, et analyser des sujets ou des créations extérieurs à eux-mêmes. De moments aussi où penseurs, écrivains, artistes… peuvent être amenés à interroger leurs opinions, leurs œuvres, à s'interroger par rapport à elles.

La suite peut alors relever du jeu, un jeu sérieux, vital parfois, porteur de sens pour son auteur. Et l'expression devient "Tête à têtes" s'il considère "ses" œuvres de quelque nature soient-elles (écrits, peintures, sculptures…) ; ou "tête à tête" s'il estime que l'ensemble constitue une œuvre unique.

Tête à tête Lajameux
Tête à tête Lajameux

Pour le penseur, le philosophe, le cheminement s'articule sur une réflexion philosophique, métaphysique, politique… en lien avec le passé ou un éventuel futur, avec l'actualité, les problèmes sociaux, les doctrines spirituelles et les différentes opinions. Il s'interroge sur les causes et la manière dont son oeuvre est née et s'est imposée à lui ? Il questionne l'Histoire, les conditions de tous ordres dans lesquelles sa pensée a pris corps. Tout cela par rapport à sa propre histoire.

Tête à tête Hervé Fogeron
Tête à tête Hervé Fogeron

Pour l'écrivain, il s’appuie sur la pensée de Foucault et sur son célèbre texte "Qu’est-ce qu’un auteur ?". Il interroge la "fonction de l’auteur" et ce qui l’accompagne, à savoir l’œuvre : "Le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier…. La fonction auteur est donc caractéristique du mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société". Une fois posée cette définition, il lui faut, aujourd'hui, passer par l'affirmation dogmatique de Pierre Michon, écrivain et théoricien : "A mon sens, le roman long, romanesque, sans excipient, puissant sans bavardage, a été mené à son terme au vingtième siècle dans des expériences comme celles de Joyce ou Faulkner, qui ne sont plus faisables. Ils ont mené le genre à sa dernière perfection. Nous vivons un temps d’épigones de ces gens-là, bien sages, bien pensants, bien obéissants, bien révolutionnaires, qui sont tellement en dessous de leurs modèles".

Tête à tête Julie Frillerie
Tête à tête Julie Frillerie

Il se doit donc, désormais, d'avoir l’ambition de proposer un autre regard sur la littérature, une manière révolutionnaire de présenter son œuvre littéraire. Il cherche en effet à établir des relations entre des domaines que tout sépare : l'attention, la connaissance intime de soi et l'imaginaire ; la littérature et la quotidienneté ; l’absence de concessions et la simplicité ; la créativité et le public ; l'originalité …

L'originalité, le pouvoir de dépasser les sentiers battus, s'engager dans une voie pas toujours facile : pour ce faire, il va questionner –comme l'ont fait, en particulier, les auteurs du Nouveau Roman- la place de l'intrigue, casser la continuité littéraire, mettre en cause l'étoffe des personnages, etc. Dominer subséquemment une sensation de malaise et d'insécurité face à une route inexplorée. Mais aussi, finalement, ressentir le plaisir d'être allé "au-delà" !

Tête à tête Claude Cabrol
Tête à tête Claude Cabrol

Quant à l'artiste, peintre ou sculpteur, comment vit-il son tête à tête avec "son" oeuvre, son tête à têtes avec "ses" créations ? Pour lui, -contrairement au penseur ou à l'écrivain qui créent dans le silence de leur bureau, et ne connaissent la confrontation avec le lecteur qu'indirectement et parfois bien longtemps après la gestation de leur ouvrage-, sortir de son atelier signifie parler et dialoguer directement avec le public, parole et dialogue ayant une importance capitale, renouvelée à chaque exposition, chaque festival ! Il doit donc instiller dans cette création, beaucoup de conviction, beaucoup de gravité, mettre à jour tout son talent. Il sait qu'il lui faut évoluer sans cesse s'il veut que son art soit compris et établisse la communication avec les autres. Il ne peut donc se permettre un art qui ne ferait plaisir qu'à lui-même. Ceci supposant néanmoins l'absence de banalité ; impliquant au contraire la volonté de se dépasser, la conscience d'être une partie –même infime- de l'univers. Son rapport entre lui et les autres (son tête à têtes) ne peut donc être épisodique, il doit correspondre à une relation profondément intériorisée. Sachant que le spectateur est actif dans l'appréciation de l'œuvre et son appropriation, -même si sa volonté, ses connaissances acquises, sa dépendance des contextes, son intelligence, sa compréhension, sa sensibilité ; en un mot sa subjectivité l'empêchent de l’atteindre entièrement- ; il faut lui donner à voir, entendre, l'ensemble devant l'amener à la réflexion. L’approche de ce spectateur étant aussi fonction de la forme de l’objet créé. En effet, il doit s’adapter au support artistique choisi par l’artiste. Puisque toutes les œuvres ne lui sont pas également accessibles ; qu'il peut éprouver du plaisir esthétique là ou un autre éprouvera du dégoût ou de l’incertitude, -ou l'inverse- ; il sera amené à s’interroger non seulement sur l’œuvre elle-même, c'est-à-dire sur le support choisi par l’artiste, le contexte de création, la psychologie, etc., mais aussi sur ce qu’évoque pour lui l’œuvre d’art par rapport à cette subjectivité évoquée plus haut. Ceci l’amènera à se poser des problématiques en relation non seulement avec cette création précise, mais plus généralement par rapport à l’art.

Tête à tête Tidru
Tête à tête Tidru

            Alors, "tête à tête gracieux", "têtes à têtes" rigoureux, "tête à têtes" philosophique… "tête à têtes" intra-muros de l'artiste avec ses œuvres ou à l'extérieur avec son public… que choisir ? Quel casse-…tête !

                     Jeanine Smolec-Rivais.

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE CATALOGUE EPONYME PARU POUR LE XIXe FESTIVAL DE MAI 2012.