Dans le jardin d'Alain Pauzié, l'entretien commence par un long soliloque de l'artiste
Dans le jardin d'Alain Pauzié, l'entretien commence par un long soliloque de l'artiste

          Alain Pauzié : Tout ce que je vais vous dire, je l'ai fait pour des raisons très personnelles. Pourquoi je fais de la peinture, alors que ce genre de chose est tellement compliqué ? Surtout qu'il ne fallait pas que j'en parle à mes parents. C'étaient des enfants de paysans, et à la maison, on ne voyait pas beaucoup de tableaux ! J'ai fait des études pour faire plaisir à mon père ; et puis je suis parti pour Paris, et je suis tombé dans le monde parisien. D'un point de vue professionnel, je me suis aperçu que je ne pourrais jamais être libre de ma vie. Il y avait un truc que je ne savais pas faire, c'était peindre. Heureusement, j'ai rencontré Françoise qui aurait dû être professeur de peinture. Et je me suis mis à gribouiller… 

          Là, je pouvais faire ce qui m'intéressait ! J'étais libre. Dans les grandes administrations, c'est très dur, on ne peut pas être soi-même, et cela ne date pas d'hier ! Tout le monde obéit au grade supérieur… J'allais voir des expositions, et j'ai rencontré tout à fait par hasard, un dénommé André Martel, instituteur à Toulon, dont j'ai appris plus tard qu'il était le secrétaire de Dubuffet. J'ai toujours refusé d'avoir des cartes de visitez, alors je lui ai écrit mon adresse sur un dessin. Il a été surpris. Il m'a dit d'écrire de sa part à Dubuffet, sûr que mon travail l'intéresserait. Je ne savais absolument rien de Dubuffet, je confondais Buffet et Dubuffet !  Et j'étais persuadé de faire des gribouillages ! 

          On m'avait dit de lui qu'il n'était pas agréable, qu'il me renverrait prestement ce que je produisais. Il m'a répondu dans les vingt-quatre heures. Il me demandait de lui envoyer un petit dessin. Et que je vienne le voir. Je me demandais ce qui sortirait de cette rencontre. Le hasard fait bien les choses : à la bibliothèque de Saclay, j'ai trouvé un livre intitulé "L'art et l'argent", dans lequel j'ai vu sa cote en dollars ! J'ai refait quatre fois la multiplication pour m'assurer que je ne me trompais pas ! J'arrive chez lui avec des dessins. Il en a pris un qu'il a regardé comme personne ne l'avait fait jusqu'à maintenant ! Et il m'a dit : "Combien je vous dois ? " J'ai répondu que je ne voulais pas qu'il soit question d'argent entre nous, par contre j'ai ajouté : "J'ai vu un livre avec votre cote, etc. ; vous pourriez me le faire obtenir ?" Il a voulu me revoir et je suis revenu…Il a précisé : "La prochaine fois, revenez avec des dessins". 

            Françoise Pauzié : Tu as oublié de préciser qu'il t'a fait parvenir en échange une de ses lithographies. 

           Alain Pauzié : Je me suis renseigné auprès d'autres personnes. Il est vrai que Dubuffet avait mauvaise réputation. Il renvoyait promener les gens qui ne lui plaisaient pas !... Je suis quand même revenu. Il a recommencé son cinéma. Il a regardé longuement les dessins. Et il m'a demandé combien il me devait ? Ç'aurait pu être une rencontre importante, mais pour moi, c'était difficile d'en parler, parce que personne ne me connaissait. Je me disais que si j'en parlais, j'allais passer pour un mythomane. Heureusement, il y a eu une exposition où il est venu. Et, quand il m'a vu, il est venu vers moi. Alors, les gens s'étonnaient : "Vous connaissez Dubuffet ?".  Cela a donc été avec lui une rencontre extraordinaire, contrairement à ce que l'on écrivait. Un jour, il m'a demandé : "Monsieur Pauzié, est-ce que vous pourriez m'amener un physicien, mais un grand physicien ?". Je lui ai promis d'essayer. Alors après quelque temps, on m'a annoncé que j'allais rencontrer le sous-directeur de la physique nucléaire. Ce monsieur était allergique à la peinture contemporaine, et moi je suis assez provocateur à ma façon. Nous prenons rendez-vous.  Je croyais que cela allait durer cinq minutes, mais cela a duré deux heures. Nous avons discuté de la physique nucléaire, et ce physicien important m'a dit : "Monsieur Pauzié, il faudra que je m'intéresse à la peinture contemporaine !". Dubuffet savait vraiment se mettre à la portée des gens. C'est le physicien qui m'a dit merci, parce qu'il ne connaissait rien à la peinture contemporaine. Ce que Dubuffet a fait m'a bien aidé, parce que grâce à lui, j'ai écrit à Sanfourche, à Claudine Goux, à d'autres ; et ils m'ont répondu. Je suis allé voir Claudine Goux à Auch, c'est une grande artiste… 

 

Jeanine Rivais : Je vais essayer de vous canaliser un peu, maintenant. Nous allons revenir en arrière, au moment où vous êtes né, en 1936, à Millau. Vous êtes donc un enfant de la guerre et de l'immédiat après-guerre. Comment avez-vous vécu cette période ? Dans quel milieu êtes-vous né, en fait ? 

Alain Pauzié : J'ai un seul souvenir de la guerre, c'est que les Allemands sont arrivés un jour, défiler sur la place que l'on voyait de la fenêtre de ma maison. Il y avait des camions qui tournaient se ranger. Après, j'ai vécu la guerre surtout chez ma grand-mère où nous nous étions réfugiés. Quand je suis revenu à Albi, je voyais les Allemands avec leurs drapeaux, etc.

 

Françoise Pauzié : Il y avait alors la Kommandantur dans notre maison, avec le drapeau allemand sur la façade. 

Alain Pauzié : Mon père a acheté cette maison assez tard, bien après la guerre…

 

Jeanine Rivais : Puisque vous étiez à la fois campagnard et citadin, aviez-vous déjà l'intention de créer ? Vous sentiez-vous déjà un peu artiste ? Comment se déroulait votre vie ? 

Alain Pauzié : Non, pas du tout ! Les artistes à la campagne, c'était ceux qui savaient faire des paniers, des objets d'artisanat. Et pendant la guerre, pour mon grand-père qui était le second mari de ma grand-mère, puisque le premier s'était tué en émondant un chêne, l'art était complètement inconnu. Il s'extériorisait sur un beau ciel, avec une préoccupation économique : Il disait : "Le ciel est comme ceci ou comme cela, il va pleuvoir demain". 

 

Jeanine Rivais : Dans ces conditions quand avez-vous commencé à créer, et qu'est-ce que vous créiez ? Des peintures, des sculptures ? 

Alain Pauzié : Quand j'ai réalisé que je ne pourrais jamais écrire un livre, je me suis orienté vers un espace de liberté que je croyais avoir déjà trouvé au rugby. 

Françoise Pauzié : Puis tout a commencé quand nous nous sommes retrouvés à Paris, loin de la famille. Nous écrivions beaucoup, il n'y avait pas de portables ! Nous écrivions pratiquement tous les jours, et il décorait les enveloppes. Chaque fois qu'il écrivait à ses parents, il y avait un petit dessin. Bientôt, il l'a fait pour les autres. Puis il a procédé autrement, elles étaient plus richement décorées. J'estime que c'est là qu'il a commencé à créer. 

 

Jeanine Rivais : Quel âge aviez-vous à ce moment-là ? 

Alain Pauzié : J'avais dans les vingt-sept ou vingt-huit ans. J'avais fait mon service militaire. Il faut savoir aussi, c'est important, que j'étais antimilitariste et que j'avais refusé tous les galons qu'on m'avait proposés. Je me faisais passer pour le jardinier spécialiste de la Cinquième Compagnie et de l'hortensia bleu. Mais un jour, ils ont découvert mes diplômes. Ils l'ont signalé au Contentieux de l'Etat-Major. Le Commandant m'a convoqué. Je lui ai expliqué que je ne comprenais pas la vie puisqu'à la guerre, on décorait celui qui avait tué beaucoup d'ennemis ; tandis que dans le civil, ont était condamné si on tuait quelqu'un. Il m'avait dit : "Vous avez des diplômes, mais si, au bout de huit jours, vous ne souhaitez pas vous en servir, moi je vous renvoie à la Compagnie". Pendant ce temps, je distribuais le courrier. Il y avait parmi les gradés, Refats, avec qui j'avais sympathisé. Je leur demandais de faire quelque chose pour que je ne retourne pas à la Compagnie. Et cela s'est très bien passé. L'un d'eux, mon commandant, était passionné de peinture. Il m'a dit : "Bon, ça va !". Et je suis resté avec lui jusqu'à la fin de mon service. 

 

          Jeanine Rivais : C'était l'une des questions que je voulais vous poser : Dans mon texte que j'ai écrit sur vous il y a trente-cinq ans, j'écrivais : "…Et, au Commissariat à l'Energie atomique où le firent aboutir ses études, il rencontra un spécialiste des lasers qui avait travaillé avec Salvador Dali. Des bonnes fées  placèrent dans sa main un crayon et dans sa tête beaucoup de jugeote qui lui permit de prendre conscience de ses manques, apprendre à regarder autour de lui sans a priori, apprécier la différence entre imitation et imagination, devenir enfin un créateur capable d'introduire dans l'univers qui était le sien, humour, liberté, talent, bref faire de cet anarchiste social un "contrebandier de l'art" ! Je voulais vous demander si vous êtes toujours d'accord avec la définition d'anarchiste social et de contrebandier de l'art ? 

          Alain Pauzié : Oui, parce que, grâce au rugby, j'ai eu la chance de fréquenter tous les milieux ; des gens très croyants, des rétifs convaincus, des communistes acharnés ; des gens qui avaient d'autres parcours que moi. Et, grâce au rugby, nous pouvions discuter sans être d'accord. Chose que j'ai rarement retrouvée dans la vie. Et qui est un drame de la vie. Je dis souvent que je ne connais pas un parti politique capable de distribuer un centimètre d'intelligence ! 

 

          Jeanine Rivais : Nous allons sauter par-dessus le temps, et en venir aux années 70. Etiez-vous déjà un artiste récupérateur ? 

        Alain Pauzié : Oui, oui, oui ! C'est de cela que je voulais parler, parce que, pendant la guerre, mon grand-père gardait tout. Il disait "Ça peut servir" !". Il entreposait tout dans une cave, et quand il avait besoin de quelque chose, il allait le chercher. Bien sûr, il ne trouvait jamais ce qu'il cherchait ! 

           Jeanine Rivais : Et vous, quand vous avez commencé à récupérer, que récupériez-vous ? Et qu'en faisiez-vous ? 

          Alain Pauzié : J'ai scandalisé mes frères quand j'ai récupéré à la ferme, la houe de ma grand-mère. Plus tard, je l'ai peinte. En fait, les choses du passé m'ont toujours intéressé. Et puis, je tiens beaucoup aux tableaux de Sanfourche…

 

          Jeanine Rivais : Oui, mais là, ce sont des choses déjà créées. Ma question, en fait, est : si vous alliez sur une décharge, que ramassiez-vous ? Et qu'en faisiez-vous ? 

          Alain Pauzié : Je rapportais surtout des cuirs, des vieux cuirs que je gravais à la gouge. Figurez-vous que j'avais un ami à Paris qui avait ses entrées partout. Il travaillait chez Rank-Xerox Grâce à lui, je récupérais chez Hermès tout le cuir que je voulais. 

          Françoise Pauzié : Des semelles ! Et puis quelqu'un de chez Lob chaussures Hermès qui avait sympathisé avec lui, lui donnait souvent des chutes.

          Alain Pauzié : Il m'invitait à des inaugurations, et il me donnait tout le cuir que je voulais. Du cuir Hermès, vous vous rendez compte !! 

 

          Jeanine Rivais : C'est à peu près l'époque à laquelle vous créez vos "Bons à rien" ? 

         Alain Pauzié : Non, les Bons à rien, ce sera plus tard. Mais vous faites bien de poser la question ! "Bon à rien", pour les uns ça ne veut rien dire, mais pour moi, cela a une très grande importance, parce que j'ai un fils tellement parfait que je doute de sa paternité ! Il est chirurgien maxillo-facial. Il refait la figure des gens, parfois de A à Z Pour être plus près de lui, je me suis mis à dessiner sur des galets. Et j'ai été très étonné de constater que les galets avaient des différences physiques, et que cela faisait toujours des portraits différents

 Je les ai appelés des "Bons à rien", parce que lorsque je les montrais aux gens, bah !... Pour le reste, il m'a semblé que d'avoir connu Dubuffet, cela me donnait de l'importance.

 

           Jeanine Rivais : Une certaine réputation, certainement. Une envergure. 

          Alain Pauzié : Oui. Mais surtout, j'étais rassuré. 

  Didier Benesteau ; De la reconnaissance, certainement. Or, nous avons tous besoin d'être reconnus ! 

Françoise Pauzié : Tu n'as pas du tout parlé de Pierre Seghers ! Tous les artistes bruts comme toi avaient fini par se reconnaître, se retrouver. Se réunir. Certains faisaient des petits cahiers qu'ils distribuaient. Ils appelaient ça "Alimentation générale" ! Un de ces petits numéros était tombé sous les yeux de Pierre Seghers qui a téléphoné à la maison un dimanche où Alain jouait au rugby. Et c'est mon fils qui a répondu.  Quand Alain est revenu du rugby, mon fils lui a dit : "Papa, Pierre Seghers t'a appelé". Alain s'est exclamé : 'Tu te fous de ma g…!". Mais pas du tout ! Vous verrez là-haut des cahiers de poésie que Seghers publiait chaque année, et il y avait dedans des petites expressions d'Alain Pauzié… 

 

           Jeanine Rivais : Cette dénomination, "Bons à rien", vous est-elle venue une fois le personnage créé -vous avez presque répondu- où l'inverse. Et avez-vous essayé d'autres dénominations avant de vous fixer sur celle-ci? 

          Alain Pauzié : Non, je suis tout de suite venu à celui-là. Et puis, j'ai l'esprit de contradiction. J'aime passer pour ce que je ne suis pas. C'est ainsi que j'apprends le plus. Quand vous sortez vos diplômes, les gens ont des considérations pour les diplômes, pas pour les détenteurs ! Et cela déforme tout dans les rapports humains. Quand je connais quelqu'un, j'aime bien ne pas me livrer tout de suite. J'ai fait-ci, j'ai fait-ça… Ce n'est pas pour moi ! 

 

     Jeanine Rivais : Comment les représentiez-vous ? Les mettiez-vous dans des grands tableaux, comme vous l'avez fait par la suite : ou bien les présentiez-vous individuellement, en tant que "Monsieur Bon à rien" ? 

          Alain Pauzié : Je les présentais individuellement, ou j'en assemblais quatre ou cinq, j'aimais tout simplement faire des choses.

Mon rêve aurait été, ayant travaillé au Commissariat d'Energie atomique, d'en créer un monumental. Mais c'était impensable ! Un rêve ! C'est pourquoi je fais de petites choses ! 

          Françoise Pauzié : Et puis, parce qu'il est radin, vous savez ! 

         Alain Pauzié : mais non ! C'est lié à ce que je vous ai expliqué il y a quelques minutes, l'exemple de mon grand-père. Je ne comprenais pas qu'il garde tout. Mais après la guerre, il y a eu des problèmes : on ne moissonnait plus à la machine, parce qu'on n'avait plus de ficelle ! 

 

           Jeanine Rivais : Moi, par contre, à six ans, j'ai appris à coudre avec de la ficelle de lieuse, puisqu'on n'avait pas de fil, par exemple ! 

          Alain Pauzié : Oui. On faisait du savon avec de la cendre. Je récupérais plein de bouts de filets de pêcheurs. J'avais fait une sculpture avec, on l'avait fait couler en bonze, mais je ne sais plus où elle est ! 

 

           Jeanine Rivais : Vous étiez jeune, à cette époque-là ; et vous commenciez à avoir du succès. Certains critiques ont-ils essayé de vous classer dans une catégorie ? Si oui, laquelle ? Et qu'en pensiez-vous ? 

          Alain Pauzié : Le plus souvent, les réactions étaient négatives. J'étais vicieux, je montrais mes créations à des copains et si quelqu'un demandait qui avait créé ces œuvres, je répondais : "Si vous voulez le connaître, je vous le présenterai peut-être". Les gens se livraient alors complètement. Ils disaient : "Il est fou, il est malade… !"

          Françoise Pauzié : C'était l'environnement proche. Mais au point de vue critique, tu as contacté Alain Bourbonnais et c'est tout ! Il t'a dit… 

          Alain Pauzié : Je parle des autres à qui je les montrais. Vous savez que, à cause de ma carrière professionnelle, j'étais handicapé, en ce sens que j'allais au travail comme les enfants allaient à l'école ! Il y avait donc les inconditionnels et les autres qui en profitaient pour me démolir au bon moment. J'avais de très bons copains comme Alain Simon qui était collectionneur…

          Didier Bénesteau : Et puis, parmi vos amis, il y avait Arnéodo. Qui était d'une grande sensibilité. Et, il y avait Sanfourche. 

          Alain Pauzié : Et puis, un monsieur auquel je pense, c'était Merrard. Monsieur Merrard était un grand spécialiste du laser, mais il n'avait aucun diplôme. Alors, il se faisait exploiter par tout le monde. Il n'était jamais cité dans les communications, etc. Je suis devenu copain avec lui, parce qu'il était spécialiste du laser. Un jour, je lui ai dit que j'aimerais bien faire une expérience : je voudrais fendre des galets. Nous sommes arrivés, lui avec ses appareils, moi avec mes galets. Premier galet, rien ! Deuxième laser, pas grand-chose. J'étais embêté, c'était l'argent du contribuable. Mais il m'a répondu que quand on entreprenait quelque chose, il fallait aller au bout ! Et au troisième essai, le galet s'est fendu comme une tranche de pain. J'ai suggéré à ce monsieur que, puisqu'il en avait marre de se faire exploiter, il devrait fonder une société. Mais il m'a répondu qu'il n'avait pas d'argent. Moi non plus, je n'en avais pas beaucoup. J'ai donc imaginé des statuts, et ça a marché ! Mais le problème était que pour acheter un simple crayon, il fallait un conseil d'administration. Alors, je lui ai proposé de racheter des parts pour qu'il soit majoritaire. Mais il ne pouvait pas. J'ai vendu mes parts, et tout s'est arrangé. Lui, avait travaillé avec Salvador Dali. Il avait créé des hologrammes. C'est la partie qu'il faut retenir.

 

          Jeanine Rivais : Milieu des années 90, je débarque chez vous. Vous aviez déjà créé tellement d'œuvres que vous les cachiez sous les lits. J'ai souvenir d'avoir vu des semelles de toutes couleurs, de toutes formes, de toutes décorations. Comment vous est venue cette obsession pour les semelles ? 

          Alain Pauzié : Les semelles, pour moi, au deuxième degré, c'était la "base". J'avais la chance d'avoir passé mes vacances sur la Manche, à Mers qui a beaucoup compté pour moi. Je trouvais des semelles rejetées par la mer et j'ai commencé à en envoyer. J'en ai envoyé une par la poste à Dubuffet qui a trouvé que c'était original et qui a failli mourir de rire. Sans doute, la mer rejette-t-elle toujours des semelles, mais je ne les collecte plus. Et j'aime bien changer du tout au tout. 

Françoise Pauzié : Certaines sont parties à Lausanne, aussi. 

Didier Benesteau : Il y a eu beaucoup d'œuvres que Dubuffet envoyait à Lausanne. Je crois qu'il y a plus de quatre-cents de vos œuvres à Lausanne. 

      Alain Pauzié : Le concierge de Dubuffet lui avait fait remarquer qu'il recevait souvent des enveloppes bizarres : est-ce qu'il ne pourrait pas lui en donner une ? Dubuffet a toujours refusé, parce qu'il les trouvait trop précieuses, ce qui me faisait beaucoup rire. J'en aurais bien donné une, mais Dubuffet était fermement contre. Comme je ne voulais pas me fâcher avec lui, je n'en ai rien fait. 

 

Autoportrait
Autoportrait

          Jeanine Rivais : Les années passant, quand vous êtes-vous mis à faire des grands tableaux comme ceux qui sont sur vos murs, dans votre maison ? Et si j'ai bien compris, vous abandonnez alors les petites choses comme les semelles, etc. ?

          Alain Pauzié : Les grandes que j'ai faites, c'est grâce à mon ami Bastié, un peintre abstrait qui était aussi à Albi et chez qui je pouvais m'étaler. Sinon, je ne pouvais pas travailler de grandes œuvres. J'ai longtemps travaillé sur la table de la salle à manger à Meudon-la-Forêt. 

 

          Jeanine Rivais : Vos œuvres : Quelle que soit la formulation, elles me semblent intemporelles, pleines d'humour et de férocité. Qu'en pensez-vous ? 

          Alain Pauzié : C'est à peu près ça. Je suis féroce avec les cons…

 

          Jeanine Rivais : Les bons à rien ?!

       Alain Pauzié : Non, non. Il y a beaucoup de gens insupportables. Dans mon travail, j'ai vu des gens extraordinaires. J'ai vu des gens qui se croyaient quelconques. Ce qui est gênant ce sont les rapports intéressés. Bien sûr que j'étais intéressé quand j'ai rencontré cet individu appelé Dubuffet. Mais il n'y a pas que ça dans la vie. 

 

          Jeanine Rivais : Justement, j'en venais à cette idée. Votre ami, Didier Benesteau vous a organisé, en compagnie de votre autre ami, François Monchâtre, à qui nous avons récemment rendu hommage, une magnifique exposition dans la Collégiale de Loudun. Quand et comment avez-vous rencontré François Monchâtre, et comment définissez-vous ses œuvres ? 

          Alain Pauzié : J'ai rencontré François Monchâtre à travers un "bandit", Luis Marcel, présentateur d'Art brut. C'est un individu que je ne peux pas voir ! Il a fait des choses désagréables à beaucoup de gens ! J'aimais beaucoup Monchâtre parce que je trouvais qu'il avait un monde à lui. Il avait le dessin. Remarquez que moi, j'ai l'avantage de ne pas savoir dessiner. C'était un gentil garçon. Il est allé à Paris aussi. Nous avons exposé ensemble chez Luis Marcel. J'ai eu, lors d'une expo "Découverte" au Grand Palais, la visite de Simone Weil qui voulait m'acheter un tableau. Je lui ai dit qu'un tel tableau n'était pas normal dans le monde de la peinture. J'ai refusé de le lui vendre. Mais c'était Luis Marcel qui décidait. Je pensais que nous allions parler peinture, mais nous avons discuté pendant une heure d'économie politique. 

 

          Jeanine Rivais : Continuons sur Loudun. Le lieu étant magnifique, vos deux créations semblaient toujours avoir existé ensemble. Etait-ce jubilatoire, face à ses "Crétins", d'exposer vos "Bons à rien" ? 

          Alain Pauzié : Oui. Avec mes Bons à rien, je trouvais un écho à ses Crétins. 

         Didier Benesteau : Quand ils se sont connus, François Monchâtre était à l'Atelier. L'un ne faisait pas les Bons à rien, et l'autre ne faisait pas les Crétins. J'ai absolument voulu les retrouver ensemble. Je savais que leur travail commun avait été apprécié à Paris. Cinquante ans après, nous avons eu la chance de pouvoir le faire à Loudun. Et mettre côte à côte les Crétins et les Bons à rien a constitué l'une de mes plus belles expositions. C'était plein d'humour. Et les mettre à danser dans ce lieu de culte avec les enveloppes de Pauzié qui volaient, était magnifique. Et je pense que si je suis arrivé à cette exposition, c'est que j'avais préalablement rencontré Monchâtre grâce à Marcel Hasquin : et depuis plus de vingt ans, Alain m'a fait confiance. Tout ce que je fais pour lui le rend heureux. C'est un véritable échange. Mais je ne fais rien sans le lui dire. Et cette cohabitation des Crétins et des Bons à rien a connu un succès fou. Cette exposition a vraiment marqué les esprits. 

 

         Jeanine Rivais : Justement, ma question suivante était : Vous êtes tous les deux largement octogénaires, Monchâtre surtout qui les a laissés loin derrière lui. Que ressentez-vous lorsque vous apprenez que vos œuvres pourtant assez anciennes, continuent d'amuser, éberluer, sidérer le public surpris d'évoluer entre les plus nuls et inutiles de la terre ? 

         Alain Pauzié : C'est toujours intéressant de voir les réactions des gens qui disent ce qu'ils pensent. Maintenant comme autrefois, je n'en voudrais pas à des gens qui auraient une réaction négative. Sachant que nous sommes dans un monde artificiel où les gens respectent des valeurs qui ne sont pas des valeurs. 

 

          Jeanine Rivais : Rassurez-vous, il semble bien que l'accueil ait été unanimement positif ! 

     Revenons au présent. Nous avons débarqué chez vous ce matin comme une "bande". Une bande de complices : Nous avions Didier Benesteau qu'il est inutile de présenter ; Bernadette Gridelet qui vous enregistre ; Sébastien Russo qui va publier l'hommage que nous vous faisons aujourd'hui ; Françoise qui, bien sûr est là pour veiller à ce que vous répondiez bien à mes questions ; Michel Smolec, mon mari qui prend les photos, et moi qui vais immortaliser vos réponses à mes questions ! Etes-vous content que nous voulions ainsi vous consacrer un bel hommage, et dire de cette façon que nous sommes tellement admiratifs de votre création ? 

          Alain Pauzié : Bien sûr que cela me fait plaisir. Quand je voyais la tête de mon père qui regardait mes créations, j'avais du mal à cacher ma tristesse. Il avait été fier de moi comme joueur de rugby, et de ma réussite dans l'enseignement supérieur, mais certainement pas de mes œuvres.  

 

          Jeanine Rivais : Madame Pauzié, est-ce qu'il y a des questions que j'aurais dû poser à Alain, et que je n'ai pas évoquées ? 

          Françoise Pauzié : Je crains bien qu'il ait toujours tendance à répondre à côté de ce qu'on lui demande ! Il y a chez lui une forme d'autisme qui fait que certaines questions passent différemment avec lui. Et cela, je l'expérimente depuis soixante-deux ans ! La communication a toujours été difficile avec ce personnage ! Et je pense que pour vous, l'entretien n'a pas été facile ! 

 

        Jeanine Rivais : Ce n'est pas grave. Nous sommes tous tellement contents de vous avoir rencontrés. 

       Françoise Pauzié : Nous regrettons surtout que la maison soit tellement difficile à visiter ! Et que Sébastien n'ait pas pu y pénétrer.

 

       Jeanine Rivais : Mais tout est bien. Et l'entretien dans le jardin est une circonstance tout à fait originale, surtout avec le merle qui n'a pas arrêté de siffler au-dessus de nos têtes ! 

Mais je vous redemande s'il y a des questions que j'ai omises ? 

          Françoise Pauzié : Je crois que non, que vous avez procédé dans le temps ; avec des étapes … Si, peut-être : nous aurions pu dire qu'il a dessiné à Norwalk, en Illinois. Nous étions pour un mois chez des amis, et la maîtresse de maison a dit : "Alain, il vous faut faire quelque chose dans ma maison". C'était une magnifique maison ancienne avec la balancelle sous le porche, etc. Immense. Le grenier était la salle de jeux. Et la montée au grenier était constituée de murs blancs. Alain a fait au marqueur sur ces deux murs comme pour ses dessins sur papiers. Evidemment, toutes les dimensions étaient multipliées par cent ou mille fois. Mais c'était tellement bien que nous avons tous participé, parce que remplir d'encre noire de grandes surfaces l'agaçait. Alors, il mettait une croix et c'était nous qui le faisions. Cela, c'est l'"épisode américain" ! 

          Alain Pauzié : J'ai aussi décoré le hall de Marcoule. Enfin, pas vraiment, j'ai seulement fait les plans et les dessins. Et un de mes amis qui avait besoin d'argent a réalisé le dessin. Je lui avais rendu service, parce que, quand ils m'ont envoyé la facture, je l'ai multipliée par deux. Mais l'embêtant, c'est qu'après, tellement heureux de son paiement, il me demandait si je n'avais pas d'autres travaux à faire ? Et il n'en était rien.

 

Jeanine Rivais, Alain Pauzié et Françoise Pauzié
Jeanine Rivais, Alain Pauzié et Françoise Pauzié

          Jeanine Rivais : Didier, avez-vous des choses à ajouter ? 

          Didier Benesteau ; Simplement, que mon intrusion dans le travail d'Alain et cette rencontre avec cet artiste est quelque chose qui m'a fait grandir par rapport au monde d'aujourd'hui, parce que dans cette société de consommation, il était précurseur. Le fait de récupérer et transformer les choses leur donnait un second souffle, une seconde vie. C'est pourquoi j'avais aussi réalisé une exposition intitulée "De l'inutile au sublime". Mais je redis que si l'exposition de l'année dernière a eu autant de succès, c'est qu'une œuvre belle et vraie ne vieillira jamais.  

          Alain Pauzié : Et, à mon avis, il faut respecter le passé, et inventer l'avenir. 

          Sébastien Russo : Vous considérez-vous comme un artiste brut, singulier ou contemporain ? 

          Alain Pauzié : Je fais du Pauzié. Voilà ! Je fais ce que j'ai envie de faire. Pour les définitions, je verrai plus tard !

          Didier Benesteau : Vous souvenez vous de cet épisode quand je vous avais exposé à Caen, peu de temps avant Pâques, de cette petite fille qui avait attrapé un petit "Bon à rien", qu'elle avait mis dans sa main, et qu'elle regardait. Elle était venue avec sa mère, et elle tenait son petit porte-monnaie. Et elle m'annonçait qu'elle avait pris un petit Bon à rien. Elle demandait si elle pouvait l'emporter ? Je lui avais répondu qu'il n'était pas à moi et je vous avais téléphoné. Et vous avez répondu qu'elle pouvait le garder, et qu'elle pouvait même en prendre un deuxième.  Elle avait répondu : "Je n'en veux pas un deuxième, c'est celui-là que j'aime, Et si ça vous plaît je vais vous faire envoyer un œuf en chocolat". Cette petite histoire m'avait touché, et je suis presque sûr que ce jour-là est née une vocation. 

          Alain Pauzié : Pour conclure, je dirai que mon professeur de philo m'avait bien jugé quand il avait écrit en marge : "Cultive le paradoxe" !

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ENTRETIEN REALISE A ALBI, AU DOMICILE DES PAUZIÉ LE 4 MAI 2023. Nous nous étions rendus à son domicile sous la houlette de Didier Benesteau metteur en scène d'expositions, avec Sébastien Russo et Bernadette Gridelet, les fondateurs de la revue Trakt, et Michel Smolec qui a pris toutes les photos. Nous avions été reçus par l'artiste et sa femme Françoise. 

 

Alain Pauzié nous a quittés à l'automne 2023. Cet entretien et le texte qui l'accompagne seront l'ultime hommage reçu par cet artiste inimitable !!! 

Une des chambres du second étage de la maison d'Albi, étage devenu l'entrepôt des trouvailles d'Alain Pauzié. Combien d'oeuvres auraient encore pu être réalisées ?
Une des chambres du second étage de la maison d'Albi, étage devenu l'entrepôt des trouvailles d'Alain Pauzié. Combien d'oeuvres auraient encore pu être réalisées ?