HOMMAGE POSTHUME A ABBES SALADI, peintre

(1950-1992)

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          Depuis l’inauguration, en 1997, de L’ART EN MARCHE, Luis Marcel a prouvé son flair de découvreur d’artistes hors-les-normes, et proposé dans sa galerie attenante au musée, des oeuvres  d’autodidactes auteurs d’oeuvres protéiformes. Après celles des regrettés Gaston Mouly et Simone Le Carré-Galimard ; après celles d’Alain Lacoste, etc., il a élargi son champ de prospection, est parti pour l’étranger. Il a ainsi exposé Chaïbia, peintre médiumnique marocaine qui, pendant des années, à Paris, fut l’une des artistes fétiches de la galerie l’Oeil-de-Boeuf de Cérès Franco. Chaïbia, avec son immense talent de coloriste, proposait dans de grands éclats de rouges et de jaunes, des paysages et des scènes de son village. Aujourd’hui, comme si une grande sobriété convenait à un hommage posthume, Luis Marcel présente, dans des couleurs douces,  les dessins d’un autre artiste marocain : ABBES Saladi.

          Comment définir son oeuvre qui fut tout entière tournée vers une profonde angoisse existentielle, mais fut en même temps perpétuelle fidélité à ses racines ? Fut-il aussi un créateur médiumnique, lui que “ses voix” poussèrent, tels les grands inspirés du Moyen-âge, à porter ses dessins sur la place du marché, parmi les conteurs et les fous ? Et qui déclarait, dès qu’il prenait ses pinceaux, vivre “la Beauté absolue” ? Fou, peut-être le fut-il, comme ces créateurs emportés par leur imaginaire délirant ? Conteur, il le fut certainement, car chacune de ses oeuvres est une féerie mettant en scène des oiseaux ** perchés sur des tours aux murs courbés au-dessus de coupoles encadrées de nuages ; des palmiers jaillissant des bras et des têtes de princes aux longues jambes musculeuses croisées, aux corps d’éphèbes ornés  d’amulettes, et à la tête de chacal ; voluptueusement étendus parmi les paradisiers** au plumage dessiné aussi finement que les niellures des bijoux semés sur le sol et d’où naissaient des fleurs.

          La vie fut-elle dure pour Abbes Saladi  –dont pourtant le nom était tiré de celui d’un prophète –, puisqu’il semble avoir vécu dans une grande misère et être mort dans l’indifférence générale ? Nul doute qu’alors, loin de la dure réalité, sa fantaisie l’ait emmené tour à tour au pied de cet arbre aux feuilles-poissons où nichent des paradisiers aux larges queues ocellées, aux branches-vibrisses terminées par autant d’yeux grands ouverts ; au long de la route céleste qui l’aurait conduit tout en haut de sa tour de Babel aux étages rhombiformes, plumulée de mille flammes,  avec à sa base d’étranges manuscrits lus par des oiseaux ; au-dessus des casbahs et des oasis, sur les ailes d’une cavale à tête humaine ceinte d’une couronne, etc.

Terra incognita le paradis perdu
Terra incognita le paradis perdu

          Quelle que soit la destination où l’entraînaient ses rêves, les oeuvres de l’artiste, telles des pages arrachées à quelque précieux manuscrit, ont la finesse et la beauté des enluminures moyenâgeuses, l’authenticité des légendes et des mythes arabo-musulmans ; la liberté propre aux êtres de toujours et de partout qui ont le talent inné de transcender la réalité pour la rendre onirique ; l’art d’entraîner dans leurs fantasmagories les visiteurs pris sous le charme. L’un de ses ultimes dessins, en tout cas, représente un oiseau  –encore ! -- perché sur les épaules d’un personnage dont les jambes se fondent dans celles d’un cheval caracolant. Est-ce Pégase enlevant l’artiste pour l’emmener enfin vers ce Paradis perdu qu’il passa sa vie entière à chercher ?

Jeanine RIVAIS

 

** L’oiseau fut un thème récurrent dans l’imaginaire d’Abbes Saladi qui déclara un jour à un ami : “Du moment que mon travail aspire au Paradis, les oiseaux que je représente sont forcément des oiseaux de Paradis...”

Abbes Saladi naquit au Maroc, dans un village proche du sanctuaire de Sidi Bel Abbas. Il vécut et mourut à Marrakech.

CE TEXTE A ETE ECRIT EN 199

Terra incognita le Paradis perdu
Terra incognita le Paradis perdu