QUELQUES REFLEXIONS AUTOUR DU THEME  "RACINES"

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QUELQUES REFLEXIONS AUTOUR DU THEME  "RACINES"

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LES ARTISTES ET LEURS RACINES :

Peinture et sculpture semblent aussi vieilles que les plus ancien¬nes techniques de l'humanité. Des temps préhistoriques à l'Antiquité, les arts n'avaient pas pour but de plaire ou de distraire, mais jouaient, dans des religions imprégnées de magie, un rôle utilitaire : le bison sur les parois de la grotte, c'est la proie que le chasseur envoûte pour sa tribu. Les danseuses sur le mur d'un mastaba d'Egypte sont là pour charmer, dans son autre vie, le double toujours vivant de leur ancien maître. Le jeune homme sculpté dans le marbre d'une stèle grecque, c'est le mort enfermé dans ses contours, pour l'empêcher de revenir troubler les vivants... Dans toutes les civilisations, la décoration méticuleuse des sanctuaires prouve que, même dégagé de son influence magique, l'art, la peinture surtout, reste religieux. Ce caractère utilitaire n'enlève rien au côté artistique de ces manifestations : La Dame de Brassempouy ou la Déesse aux serpents de Cnossos, portent le sceau de l'artiste. A son désir de satisfaire ses divinités, se joint le désir de créer la beauté : Artistes anonymes, bien sûr, mais œuvres tellement vives qu'il est possible de les situer géogra¬phiquement et, bien que moins précisément, chronologiquement.

TRACES, RACINES.

 

Le Moyen Age a flamboyé de foi religieuse. C'est la foi qui a bâti les cathédrales, couvert leurs cryptes de "Jugements Derniers" et leurs murs de statues.

La création plastique de l'Occident roman et gothique constitue un des rares moments de rupture avec le passé, et de novation véritable. Il n'y a pas eu de grande sculpture chrétienne avant le Roman. Le christianisme conquérant l'homme, devenant le fondement de la mystique populaire et des liens sociaux, a fait apparaître une mystique chrétienne qui est non la transposition d'une vision sereine, mais d'une ère de violence où clercs et seigneurs, Inquisition, absolutisme et luttes monarchiques oppriment le peuple.

Dans le même temps, contre vents et marées, se développent le commerce et quelques progrès techniques importants.

Le Moyen Age a été celui d'une plastique originale, aux formes rudimentaires mais neuves. Il a été celui du "Monument", mais très vite il a retrouvé l'homme. En incarnant le mythe dans l'humain, et non l'inverse, il a préparé une nouvelle phase de la culture universelle (qui a duré mille ans). Fini l'âge des idoles. Les artistes recherchent la mesure de l'homme.

RACINES.

 

Les dernières décennies du XIVe siècle marquent la fin de la féodalité et le début des temps nou-veaux. Jusqu'alors, la France a exercé son hégémonie sur toute l'Europe occidentale. La Guerre de Cent ans y met fin. Paris, ravagé par les émeutes, la famine et la peste, n'est plus, pour longtemps, le grand centre culturel : la culture se déplace vers la Flandre, nouveau champ d'expérience économique et artistique. Bruges en devient le centre, port principal, grand marché financier cosmopolite du Nord. Les marchands, à l'instar des princes, deviennent mécènes.

La vie publique y est d'un luxe excessif. C'est une époque à la fois de sensualité grossière et de volupté raffinée, de mysticisme et de cupidité féroce, de violence et de luxure, auxquels est conti¬nuellement confrontée l'activité artistique.

L'église catholique a perdu en deux siècles son ascendant sur l'art qui est devenu profane, car il a quitté le silence mystique des monastères, pour les cités bourdonnantes et les palais corrompus. L'artiste, confronté à « la vie » quotidienne, peint les réalités terrestres. De partout, jaillit l'homme. Car est né un nouveau type d'homme : l'artiste anonyme est devenu un artiste libre, qui signe ses œuvres, qui est un « personnage » assumant une œuvre de qualité, capable d'affronter les fastes d'une cour ou l'activité d'une demeure bourgeoise.

Pendant un siècle, par cargaisons entières, la Flandre expédie ses tableaux à travers toute l'Europe...

NOUVELLES RACINES ?

 

Les invasions barbares qui ont ravagé l'Europe, et en particulier l'Italie pendant deux siècles, ont mis l'Occident en état de sommeil. Des villes splendides, ne restent que des ruines. Dans les campagnes, seules quelques inscriptions et bornes milliaires attestent de la vie florissante d'autrefois. Mais en Italie, subsiste la langue qui, pendant des siècles, a rayonné autour du bassin méditerranéen. Dans leurs monastères, les moines étudient et transcrivent des manuscrits, témoins du savoir antique. Un fil conducteur...

Aux XIe et XIIe siècles, renaît le droit romain. Dans les siècles suivants, les communes entrent en lutte contre le pouvoir impérial. Les jeunes principautés envoient, à travers le monde entier, banquiers lombards et florentins, missionnai¬res et voyageurs. La domination (pacifique, cette fois) de l'Italie sur le monde renaît.

Créée par les Humanistes, encouragée par les mécènes, une nouvelle culture se propage jusqu'aux plus modestes bourgades. Un art nouveau explose, mélange de sacré et de profane, reproduisant l'Antiquité, la dépassant, la rendant plus accessible, plus élégante, grâce à la découverte du dessin, de la géométrie, de la perspective, de l'anatomie. La Renaissance italienne est née. Les artistes émigrés à travers les cours d'Europe, et même dans le Nouveau Monde, assurent son rayonnement.

Par opposition à la barbarie ambiante, la Renaissance italienne a su concevoir et mener à son achèvement une nouvelle civilisation, resplendissante dans ses formes, mais toujours porteuse des traditions chères à tous les hommes.

RACINES !

 

Les valeurs en vigueur ne répondent plus aux besoins de l'époque ? Les formules établies n'expriment plus ce qu'il est besoin de dire ? Apparaissent alors les grands novateurs dans le domaine de l'esprit.

Les Flamands avaient introduit les passions humaines, la Renaissance avait donné à l'Europe une conception de la vie et des valeurs si absolue, qu'elle semblait devoir durer indéfiniment. Il n'en est rien : la grande crise religieuse générée par ces deux siècles, prouve que ces conceptions et ces idéaux sont périmés. La réalité a changé. Il faut sortir des formules vieillottes. Il faut se libérer de l'idéalisme de la Renaissance, de son style trop équilibré. Il faut supprimer les tensions internes, figées dans l'expression du corps humain : il faut évacuer le "michelangélisme".

Pendant les deux siècles suivants, va régner le "caravagisme" : il est fait de passions humaines, exté-riorisées dans l'action, d'œuvres tellement naturalistes et dramatiques, que certains artistes vont essayer de revenir à plus de sagesse et d'équilibre... aux leçons de la Renaissance.

Bien sûr, le carcan de ces deux tendances n'est pas si absolu que des variantes ne puissent apparaître, plus violentes ou plus sages, de sorte qu'on a pu désigner les XVIIe et XVIIIe siècles comme un chassé-croisé de "peintres classiques" et de "peintres baroques".

RACINES PERTURBEES ? RACINES HESITANTES ?

 

Avec le XIXe siècle, tout change. L'essor industriel consomme la ruine de la « peinture/artisanat ». Apparaît définitivement « l'artiste peintre ». L'Académie royale disparaît : le mot « tradition » perd alors son sens. D'autant plus vite qu’il est devenu suspect dans un siècle où tous les vingt ans, les révolutions changent les systèmes. Face à une bourgeoisie qui tire de toutes ses forces vers le conservatisme, les peintres sont des indépendants, des révoltés, des maudits qui réclament la liberté d'être eux-mêmes et opposent à ce conservatisme leur liberté d'expression.

Pourtant, les moyens de contacts, les sources d'informations se multiplient. Les courants artistiques, dont la source est de nouveau la France, sont plus internationaux que par le passé. Tout ce siècle est marqué par l'opposition entre le classicisme et le romantisme. Avec une lutte outrancière, des interpénétrations entre les diverses tendances : impressionnisme, réalisme, courants idéalistes, romantisme, néo-classicisme, donnent au XIXe siècle une variété, un foisonnement dont l'unité est assurée par la modernité et le réalisme.

Exaspérés par les réticences des artistes pour qui l'esthétique de la Renaissance reste une ten¬tation, les novateurs partent vers de lointains horizons, en quête d'exotisme, d'insolite (la Chine, le Japon, etc.)

De gré ou de force, les artistes du XIXe siècle renient leurs ancêtres des deux siècles précédents. Ils forment une nouvelle lignée d'artistes. Pourtant, ils ne transmettent pas le caractère du XIXe siècle à des descendants totalement insoucieux de traditions. Le mérite du XIXe siècle a donc été de mettre fin à un monde et d'en avoir généré un nouveau, totalement étranger.

PERTE DES RACINES ?

 

A la fin du XIXe siècle, la peinture a un demi-millénaire. Elle est glorieusement exposée sur les murs des musées de toutes les capitales. Mais, en fait, elle est épuisée. Les principes fondamentaux sont délaissés. La « peinture moderne » est née : la couleur s'émancipe, les notions traditionnelles de volume et d'espace sont bouleversées. Les tendances les plus violentes s'affrontent, de sorte qu'au moment de la guerre, il semble impossible « d'aller plus loin » ou « ailleurs ».

Les tabous du passé disparus, la peinture apparaît comme un ensemble de faits plastiques inventés par l'artiste, sans aucun souci d'imitation. Le « réel » imaginé prend la place du « réel » tangible. La mission de l'artiste ne consiste plus à fournir une image préexistante, mais à construire une réalité humaine issue de ses émotions, de ses préoccupations, qui paraisse aussi authentique que l'autre : faire passer la peinture du domaine de la connaissance au domaine de l'art. Peut-être, dans cette transmigration, le développement de la photographie n'est-il pas innocent ? Peut-être était-il nécessaire de s'opposer à cette technique qui, le temps d'un déclic, reproduisait parfaitement ce que, jusqu'alors, il avait fallu des heures à reproduire dans les affres de la création ?

Toujours est-il que la condition des peintres du XXe siècle est comparable à celle de leurs confrères du Haut Moyen Age édifiant, sur les racines de l'art antique, ce qui est, plus tard devenu l'art de Saint-Savin ou de Chartres. Eux aussi se détournent d'une esthétique périmée. Eux aussi substituent à une langue morte, figée, une langue vive et souple, contemporaine. Désormais, l'artiste a écarté l'Humanisme, a renoncé à Dieu, a arasé ses traditions : à quoi peut-il se rattacher dans une civilisation profane ? A quoi peut-il œuvrer ? Créer une nouvelle tradition ? Mais laquelle ?

RACINES INCERTAINES !

 

        Car un autre problème s'est ajouté au manque de recul permettant d'évaluer la portée des (traditions du futur ?) tendances nouvelles : la transformation matérielle du monde. En 1515, en 1715, le monde allait à dos de mules. En 1850, Victor Hugo disait : « le monde va en wagon, et il parle français ». En 1992, on peut dire : « Le monde va en avion, et il peint à Tokyo, Sé¬oul, New York comme à Paris ».

L'unité des signes plastiques tend à se réaliser sur la planète avant et en dehors de la communauté des langues. De nos jours, en effet, avec les échanges internationaux, les voyages, les révolutions et les migrations inhérentes, les artistes se retrouvent confrontés de plain-pied à des cultures différentes, des arts « déracinés ». L'art devient international. Un salon aussi cosmopolite (au bon sens du terme) que Figuration Critique en est l'illustration parfaite : quand vous parcourez ses cimaises, il est impossible, à quelques exceptions près, où les racines sont restées vivaces, de dire si tel artiste est hongrois, sud-américain ou asiatique ? Il y a une mondialisation de l'art évidente, avec la complicité active des artistes.

Mais pourquoi ?

Ce problème semble préoccuper nombre de personnes, puisqu'en 1979, le salon annuel des Artistes Français, exposant des artistes de l'Europe des 9, s'intitulait "Racines", et son président écrivait : « ... Le visiteur trouvera les références qui accréditent les dernières recherches scientifiques tendant à prouver que nos racines communes ont commencé à s'enfoncer dans le vieux continent depuis presque cinq millénaires... Ainsi, par sa richesse remarquable, le salon fait une démonstration de continuité, de permanence et de régénérescence ».

Par ailleurs, la lutte est âpre pour la suprématie artistique, puisque, dans "Les Collectionneurs", Maurice Rheims s'inquiétait : "Dans le domaine de l'art pur, Paris doit lutter pied à pied pour garder sa suprématie ... Si l'on n'y veille pas, le pouvoir économique et intellectuel fera bientôt des USA une nouvelle Florence », et en 1981, il ajoutait dans une notule : « Il a fallu 20 ans, et c'est chose faite».

          Encore une fois, pourquoi les artistes contemporains ont-ils décidément fait table rase du passé, de leurs coutumes, de leur style personnel parfois, de leurs racines ? Maurice Rapin* a dit : « Le passé est criminel », et Mirabelle Dors, interrogée récemment, ajoutait : « J’ai eu la chance de ne vivre qu'en projet. Le passé paralyse. Il faut y penser, mais l'intégrer pour aller vers le futur ».

Les artistes renient-ils leurs racines pour conjurer les traumatismes de leur enfance, de leur religion, des guerres, des régimes politiques de leur pays d'origine ?... Mais il est remarquable qu'au cinéma, Rossellini n'a jamais projeté sur les écrans mondiaux, un film ressemblant à une œuvre de Bunuel, d'Howard Hawks ou d’Hirakawa ; qu'en littérature, les "Quatre Soeurs" de Tanizaki ne feront jamais "Un Petit Sourire, s'il vous plaît" à Axionov, et que Soljenitsyne n'écrira jamais (d'ailleurs, qu'a-t-il écrit, de fondamental, depuis son exil ?) comme Volkoff ou Mahfouz... La littérature, le cinéma peuvent-ils garder leurs spécificités nationales alors que la peinture et la sculpture ont commencé à s'en passer ! Le peintre, ou le sculpteur puisent-ils t-talement dans leur réalité profonde et authentique, alors que l'écrivain, le cinéaste se trouvent contraints d'affronter la réalité tangible, même si leurs fantasmes, leurs rêves ou leur talent les entraînent ensuite plus loin ?

         Faut-il se désoler de cette mondialisation des arts plastiques ? Faut-il s'en réjouir ? Il semble humain pour employer une expression populaire (décidément !)  « d'avoir deux cœurs ». Chaque continent, chaque ethnie a eu son expression populaire vivante (art des femmes du Mithila) ; restrictive (art musulman sans le droit à la représentation humaine) ; contraignante (statuettes maléfiques ou statuettes de la fécondité africaines)… mais chacune avait, variant peu au cours des siècles, sa spécificité, son authenticité, ses racines. Une culture populaire comme le Lubok russe ou les estampes chinoises auraient dû pouvoir résister au réalisme socialiste ! Et encore, ce dernier, par la méfiance qu'il manifestait à l'égard de l'art occidental gardait-il sa spécificité nationale !

          Par ailleurs, même si l'on s'habille aujourd'hui à Tokyo comme à Paris, que penser des artistes qui se sont jetés à corps perdu vers un art autre que le leur, pour satisfaire à la mode ? Que penser des Coréens qui ont opté pour un art abstrait sans aucun lien avec leur culture, sans avoir assimilé les différences, qui produisent un « art nouveau » tellement non signifiant qu'il en est insignifiant ? Que penser des artistes « de l'Est » qui peignent désormais comme les figuratifs occidentaux, parce qu'ils sont notre nouvelle mauvaise conscience, et que chaque galeriste se doit de « bien vendre ses Russes » ?

Ajoutons le problème de société : dans la crise actuelle, les galeristes qui prennent rarement des risques, ont compris qu’un public plus avide de reconnaître que de connaître (il n’est que de voir les queues interminables devant l'exposition des impressionnistes ou de Géricault...), préfère acheter un « sous-Chagall » ou « sous-Léger »,  plutôt qu'un Bacon ou un Rebeyrolle.

D'autre part, chaque peinture est, par définition, porteuse de vie et de mort : un public déformé par les « jolies » images de la télévision et de la publicité a du mal à "regarder" une oeuvre qui, en fait, lui donne un reflet de lui-même qu'il est incapable d'affronter.

REGRET DES RACINES PERDUES ? 

 

Par contre ? II semble impératif pour nombre d'artistes de « quitter », sans l'ombre d'un regret, « leur clocher » ; rompre avec leurs frontières ; rejeter leur sens de la propriété mesquine ; résoudre leurs problèmes d'égoïsme, de rêves ; élargir leur champ culturel : comme les poètes et les philosophes, atteindre au plus large idéal, se placer au-dessus des contingences. s'approcher de la Pensée.

RACINES ?

                                                        Jeanine RIVAIS

 

*MAURICE RAPIN : VOIR AUSSI « VIE ET MORT D’UN SALON : FIGURATION CRITIQUE ». ET MIRABELLE DORS : « AUTOUR DE LA NOTION DE GROUPE, ENTRETIEN » : RUBRIQUE ART CONTEMPORAIN.

Ce texte a été écrit suite à ces deux entretiens, qui soulevaient le problème des artistes et de leurs racines.

 

Ce texte a été publié dans le N° 169/170 de février 1992, des CAHIERS DE LA PEINTURE.