STEPHANIE VAN POPPEL, sculptrice

ENTRETIEN AVEC JEANINE RIVAIS

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Jeanine Rivais : Stéphanie, vous êtes sculpteur. Et vos œuvres sont toutes de terre lisse, sauf les singes ? 

Stéphanie Van Poppel : La plupart sont en terre brute, deux sont émaillées, et quelques-unes sont peintes. 

 

J.R. : Puisque vous employez une terre non chamottée, comment faites-vous pour vos gorilles ? Vous grattez dessus ? 

        S.V-P. : Oui. En fait, je travaille avec un presse-ail, j'ajoute de l'argile ; et après je termine au couteau pour donner les poils. 

 

J.R. : Venons-en aux bustes. Tous sont des bustes d'hommes. Tous ont des dents blanches, énormes ; des grands yeux exorbités. Que voient-ils ? Et qui veulent-ils mordre ? 

       S.V-P. : Je ne sais pas ce qu'ils voient ! Et je pense qu'ils ne veulent mordre personne ! Pour moi, ils expriment une sorte de perplexité, plutôt que d'agressivité ! 

 

J.R. : Je ne pensais pas vraiment agressivité ! Ce pouvait être par jeu. Mais ces dents blanches sur la noirceur de la peau, et la largeur de leurs bouches me faisait penser qu'ils pouvaient avoir envie de mordre ! 

       S.V-P. : Bien sûr, chacun les voit selon sa subjectivité. Mais moi, je pensais plutôt perplexité ou inquiétude ! Inquiétude existentielle. 

 

J.R. : Ce qui me semble étrange c'est qu'en fait, ils ont très peu d'épaisseur. Ils paraissent presque sur une planche verticale. Et on ne voit pas vraiment la naissance du dos. 

          S.V-P. : Ce sont des "Têtes plates".

         J.R. : C'est une "tribu" ? Que vous avez inventée ? 

      S.V-P. : C'est vous qui imaginez toute une histoire ! 

 

J.R. :  Parlons maintenant de vos personnages entiers. Vous présentez une chasseresse ? 

        S.V-P. : Oui, la "Femme aux canards". 

 

J.R. : Elle est enceinte jusqu'aux yeux ! J'ai l'impression qu'elle est le seul personnage féminin de votre présentation ? Pourquoi ? 

       S.V-P. : Oui. Je n'ai pas d'explication ! 

 

J.R. : Apparemment, elle revient de la chasse ? 

   S.V-P. : Ou elle revient peut-être du poulailler ? C'est une femme puissante, nourricière. Elle porte à la fois la vie et la mort. 

 

         J.R. : En même temps, elle a une toute petite tête par rapport à sa taille. Et sa tête est inclinée dans une attitude de soumission. Je trouve qu'il y a un paradoxe entre ce ventre proéminent, sur le point d'accoucher, dominateur ; et cette petite tête pensive, méditative…

       S.V-P. : C'est toujours pareil : chacun y voit l'expression qui lui convient.

 

J.R. : Mais vous, j'aimerais que vous développiez ce que vous ressentez ! 

    S.V-P. : Moi, je n'ai pas tellement de discours sur ce que je fais. Mais j'y vois plutôt une sorte de force sereine. Parce qu'elle est bien plantée, qu'elle porte la vie. Elle est solide. 

 

J.R. : Si je regarde cette femme, l'idée de procréation est bien là. Si je regarde les hommes pas un seul, même quand leur sexe est très en évidence, ne me semble dans une attitude nourricière. Ou protectrice. Ou tout ce que l'on peut imaginer du rôle des hommes. 

      S.V-P. : Effectivement. Là, ils ne sont pas dans un rôle. Ils sont plutôt dans un désarroi solitaire. 

 

J.R. : Pourquoi tous ces hommes seraient-ils dans le désarroi ? 

      S.V-P. : Je ne sais pas. Un sentiment de désarroi, d'attente, un contact avec la nature, une présence au monde immédiate, malgré leur corps maladroit, corpulent, un peu voûté. En même temps, des envie d'envol, de liberté. Un rapport au monde simple, immédiat, sans discours. 

J.R. : Un seul est couché, plutôt dans une attitude de conquête, avec sa tête relevée. 

Pourquoi tous ces oiseaux, ces sortes de pique-bœufs sur leur dos, leurs épaules, etc.? Un seul a un chat, tous les autres ont des oiseaux. 

        S.V-P. : Je dirai que c'est un rapport de l'homme avec son animalité. Une sorte d'harmonie homme/nature. 

 

J.R. : Vous parlez d'animalité. Mais ces hommes n'ont, me semble-t-il, aucun rapport avec ces oiseaux qui sont sur eux ? 

        S.V-P. : Animalité du fait qu'ils sont dans la nature, et que les oiseaux viennent se poser sur eux de même qu'ils viennent se poser sur une branche. 

 

J.R. : Sommes-nous au temps de la Préhistoire, puisqu'ils sont tous nus, sauf la femme qui a des bêtes.

    S.V-P. : Elle a dû avancer dans l'évolution, elle a su s'adapter ? 

 

J.R. : En tout cas, homme ou femme, ils ont des sexes très en évidence. Et cela vous a parfois permis d'introduire de l'humour comme pour l'homme qui a un oiseau perché sur son sexe  comme sur une branche ! 

        S.V-P. : Le sexe devient branche !

J.R. : Et vos gorilles ? 

        S.V-P. : Ce sont des orangs-outangs. 

 

J.R. : Quel est le rapport entre eux et les humains ? Vous allez me dire que c'est encore l'animalité de l'homme ! 

       S.V-P. : Eh bien oui ! D'autant qu'ils ont le même genre d'expression ! 

 

J.R. : Oui. Mais ne dit-on pas que l'homme descend du singe ? Ce serait donc une question d'ascendance ? 

      S.V-P. : De cousinage, plutôt. 

 

 

ENTRETIEN REALISE A BANNE, AU FESTIVAL BANN'ART ART SINGULIER ART D'AUJOURD'HUI le 6 mai 2016.