Le musée Pierre Merlier tenait en cette matinée du 22 octobre 2022, sa quatrième Assemblée générale en tant que "musée". Mais la "maison Pierre Merlier", existait depuis plusieurs décennies et nombre de personnes présentes avaient connu le maître des lieux qui avait commencé début des années 80 à remplir ses hangars de sculptures pour le moins originales !! 

          Depuis ces quatre années, le musée voit passer de plus en plus de visiteurs qui, tous, le quittent, de l'éblouissement plein la tête, tant est grand l'effet produit pas ces centaines d'œuvres vivant désormais dans des lieux appropriés ! 

          C'est pourquoi Michèle Merlier qui a assuré à la force de ses bras et de son cœur la transformation des lieux avait souhaité ajouter une artothèque aux possibilités offertes par le musée ; et l'inaugurer, ce qui fut fait, -après un déjeuner très convivial, dans la cour encore fleurie, au chaud soleil de cette journée exceptionnelle-. Elle m'avait demandé d'en être la marraine ! Quel plaisir de pouvoir accepter ce titre dans ce lieu que j'aime et admire.  Noblesse oblige, il fallait faire un discours ! 

Le voici ci-dessous : 

          J'ai "rencontré" quelques œuvres de Pierre Merlier, en 1997, alors qu'il exposait au Symposium du CNIFOP, à Saint-Amand en Puisaye ; puis quelques autres au Festival d'Art brut et singulier de 2003, dans la salle du canal Saint-Martin à Paris. Ses œuvres étaient bien là, mais lui brillait par son absence. D'ailleurs, en 2003, c'était Michèle qui faisait le gardiennage, et c'est là que nous nous sommes connues.

Et puis, un jour, passant sur la Nationale, Michel Smolec et moi avons vu une petite pancarte fléchant Pierre Merlier. Demi-tour et nous voilà dans la cour, où une fois encore, il était absent ! Mais si l'artiste n'était pas là, sa forêt humaine l'était bel et bien, tous ses personnages entassés dans une même pièce ! Et là, je me suis dit que "Lorsque Shakespeare mettait en marche la forêt de Birnam, il n’aurait pu rêver plus fidèle émule que Pierre Merlier qui, depuis bien des années, peuplait son environnement de ses personnages de bois !

    Et c’est bien de forêt qu’il s’agissait, peuplée d’individus couchés par endroits comme des arbres foudroyés ; tanguant dangereusement au-dessus d’un moutonnement de créatures côte-à-côte, enchevêtrées, enlacées, attendant nul ne sait quoi, ou positionnées dans des attroupements anonymes, des couplages désabusés ou au contraire violents. A peine retouchées, parfois, issues de formes sylvestres préexistantes ; tronçonnées le plus souvent, puis façonnées à la gouge, en un patient travail de lissage ou de burinage, jusqu’à devenir forcément humanoïdes ; qui plus est, jusqu’à exprimer toutes les passions humaines : des émanations des sept péchés capitaux, en somme ! Tellement symbiotes qu’elles semblent indissociables !" Ce qui expliquait que, "lorsque l’artiste en prélevait quelques-unes pour les exposer hors de leur milieu naturel, elles avaient l’air perdues comme des moutons séparés du troupeau ; privées de la puissance évocatrice qui" nous frappait, nous, les visiteurs de hasard, "nous frayant un passage dans leur microcosme grouillant !'

Nous sommes revenus plusieurs fois, et il était là, un peu bougon, l'air de rester indifférent lorsque nous lui disions qu'il était  "un véritable orfèvre du bois ; sachant le caresser, en explorer les blessures naturelles, le modeler jusqu’à y évoquer les brillances et les ombres d’un décolleté, les mamelons d’une cuisse cellulitique, y générer une pilosité factice, faire saillir ou ployer une épaule, accentuer exagérément la chute d’une paire de fesses… Détruire toujours, enlaidir ; aller jusqu’au bout de la laideur, à coups de nez énormes, de commissures de lèvres affaissées, de seins flasques, de moues et de rictus exacerbés! Augmenter encore cette disgrâce physique en peignant à même le bois, des vêtements informes, des chapeaux disgracieux et ringards, des chaussures éculées. Et puis des lèvres rouge-sang, d’énormes lunettes opaques ou des yeux vides et mornes, tantôt quasi-clos, tantôt noirs et immenses ; déformés en tout cas, surtout dans les sculptures polymorphes dont les poitrines et les ventres génèrent des têtes ou des visages, jusqu’à être constituées de plusieurs “étages” ; et encore plus les yeux des œuvres quadrifaces où", lorsque nous les contournions, nous avions "l’impression d’être suivis par une multitude de regards torves…".

          Un jour, nous lui avons amené notre amie Cérès Franco, collectionneuse et galeriste de renommée internationale. Et c'était amusant de voir ces deux coqs s'affronter mine de rien, la collectionneuse désirant obtenir que le sculpteur lui offre quelques œuvres. Le sculpteur saurait-il lui résister ? Allait-elle l'emporter ? Qu'en pensez-vous ? La réponse se trouve à la Coopérative Musée Cérès Franco de Montolieu dans l'Aude, qui, périodiquement, présente des œuvres de… Pierre Merlier. 

 

Aujourd'hui, grâce à Michèle, toutes ces œuvres sont rentrées dans le rang. Des séries ont été constituées. Des "gens de même mœurs réunis. Pour autant, "la définition première de l’œuvre de Pierre Merlier demeure la satire, la dénonciation d’une société moutonnière et veule ; sans imagination et sans panache ! Satire pouvant aller de la simple moquerie lorsqu’il peint une très emblématique écharpe tricolore autour de la silhouette ventripotente d’un “maire” ; à la plus noire dérision lorsqu’il sculpte en cul-de-jatte Otto Dix qui dénonça si farouchement la guerre !

           D’une rare violence, et d’une totale originalité, l’œuvre de Pierre Merlier", bien que désormais savamment ordonnancée, reste "d’un réalisme cru illustrant des fantasmes sans douceur ; cruelle par ses détails impitoyables et ses descriptions circonstanciées d’une réalité sordide… Fascinante en même temps, du fait de l’accumulation de tant de noirceur psychologique. Un travail où l’artiste a donné le meilleur et le pire de lui-même, une création intemporelle, à l’écart de toutes les modes…".

 

          Alors, réjouissons-nous de ce qu'une artothèque que nous inaugurons aujourd'hui nous permettra désormais d'emporter "chez nous" quelques personnages qui nous auront particulièrement provoqués ! Ce faisant, demandons-nous si notre salon ne sera pas bientôt envahi non par "de gentils sylvains à l’humeur folâtre", mais bien, "morbide et dérisoire", par un sabbat d'orgiaques occupants signés… Pierre Merlier ? !...

Jeanine RIVAIS

Subséquemment, vous qui habitez tout près, ou un peu plus loin, ou simplement qui passez dans la région, ne manquez pas de vous arrêter pour visiter ce musée. Et si, décidément vous êtes conquis, louez pour quelques mois une de ces œuvres si provocantes. Vous vivrez bien avec !! 

 

MUSEE PIERRE MERLIER : Moulin du Saulce, Chemin du Saulce, 89290 ESCOLIVES-SAINTE-CAMILLE. Tél : 06.75.12.87.04. TLJ. Sauf mardi : 11h/18h30.