D'Ouest en Est, les illusions perdues d'un groupe d'adolescents

 

LE MAITRE DES ILLUSIONS 

DE DONA TARTT

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         Donna Tartt est née le 23 décembre 1963 à Greenwood dans le Mississippi. Elle a été publiée pour la première fois à treize ans, dans une revue littéraire. Elle a étudié au Bennington College dans le Vermont. Elle a mis huit ans à terminer "Le Maître des illusions". Ce roman publié en 1992 a été un grand succès de librairie, vendu à plus de cinq millions d'exemplaires.

          Dix ans après "Le Maître des illusions", Donna Tartt publie son deuxième livre, "Le Petit Copain" (2002). Bien que critiqué par certains des lecteurs du premier roman, il reste dans le style précis et descriptif des personnalités développées par la romancière. 

          Onze ans plus tard, elle rédige "Le Chardonneret"(2013), qui obtient le prix Pulitzer 2014 de la fiction.

          Donna Tartt a donc légèrement dépassé la cinquantaine. Elle est très secrète, au point que personne ne sait grand-chose d'elle : elle se dit très timide, déteste les confidences, fuit  les médias sauf aux parutions de ses livres où elle sort de son retrait.

 

          Publié en 2016 en France, "Le maître des illusions" est donc une oeuvre de jeunesse. Et le premier élément déconcertant est que, écrit par une femme, ce livre où le jeune narrateur dit "je" semble presque immédiatement un livre masculin ! D'ailleurs, tous les personnages, à l'exception de deux jeunes filles, sont masculins, richement décrits dans leurs relations le plus souvent malsaines et complexes. Car tous sont égoïstes, tour à tour naïfs ou manipulateurs, modestes ou foncièrement imbus d'eux-mêmes, grossiers ou courtois. Vivant leur fin d'adolescence hors de toute notion de temps ou de codes de conduite.  

 

Mais de quoi s'agit-il donc ?

          Le narrateur, Richard Papen a grandi en Californie, né d'une mère ivrognesse et d'un père véritable brute ! Lesquels, vivant dans la misère ne peuvent ni ne veulent lui payer des études. Son avenir est donc des plus sombres dans cette région qui lui déplaît parce que trop chaude et trop sèche. Jusqu'au jour où, feuilletant une revue estudiantine, il déniche un appel d'offre pour une université de la côte Est. La photo lui ayant plu (!), il envoie un dossier. Contre toute attente, il est accepté, et une bourse lui est allouée ! 

 

          Le voilà dans le Vermont, dont le climat tellement différent lui plaît aussitôt ; à l'université de Hampden. Il est tenu de travailler en dehors de ses cours car la bourse est loin de suffire, mais il est bien trop orgueilleux pour parler de sa pauvreté ! Seul ! Hésitant sur les matières à choisir, mais décidant finalement de s'inscrire en grec car "C'était la seule langue où (il) avai(t) une compétence quelconque". Seulement voilà, le professeur de grec, Julian Morrow, est une sorte de cacique qui fait sa loi dans l'université, où il "opère sa sélection selon des critères personnels et non académiques", et n'accepte que cinq élèves à son cours. Il "faut" pourtant que Richard soit intégré ! Par diverses manœuvres, il y parviendra, contre l'avis de l'un des professeurs des autres cours auxquels il s'est également inscrit et qui tente de le dissuader de s'introduire dans le groupe de ces jeunes gens marginaux sur qui courent de multiples rumeurs…

          Finalement, le professeur semble très vite l'accepter. Mais il en va différemment de ses étudiants. Epris de culture classique, subjugués par cet enseignant tellement charismatique, difficile à définir parce que distant, ils forment une sorte de petite secte autour de leur gourou qu'ils consultent et écoutent avec la plus grande considération. Personnages froids, d'une intelligence glacée, du moins pour la majorité d'entre eux, tous enfants de riches, ils commencent par l'ignorer. Puis, peut-être grâce à son premier mensonge, au cours duquel il déclare que son père est "dans le pétrole" (ce qui n'est qu'un demi-mensonge, puisqu'il est gérant d'une station-service !), ils lui permettent d'entrer dans leur clan. Mais cette acceptation est-elle bien réelle ? Peu à peu Richard –qui se définit comme "spectateur", mais deviendra bientôt acteur- devine, sous leurs airs amicaux, leurs silences ou leurs conciliabules, des cachoteries, des complots peut-être, en tout cas, des bizarreries ! Mais il est tellement seul dans cette université ! En pareil cas, peut-on lui jeter la pierre de vouloir partager quelques aventures, se sentir vivant ? Quitte a être tour à tour traité amicalement ou se sentir manié psychologiquement. Intelligent et sensible, Richard va se laisser prendre à l'ambiance fiévreuse et déliquescente qui règne dans le groupe. Partageant leurs beuveries, bientôt invité à passer les weekends dans la grande maison campagnarde de l'un d'eux. 

 

          En même temps, lucide, il n'est qu'à demi dupe : il va étudier chacun de ses nouveaux camarades : Brillantissime, Henry autour duquel évoluent les quatre autres, parle plusieurs langues, lit le sanscrit et le copte dans le texte : ce jeune homme va très vite l'obséder par les côtés sombres qu'il devine chez ce personnage toujours vêtu de noir. D'abord sympathique, il s'avère en fait odieux, sournois, immature sous ses dehors ultra-cultivés. A l'opposé, les jumeaux, Charles et Camilla, toujours de blanc vêtus. Camilla est l'unique femme du groupe. Elle est gentille avec Richard qui en tombe amoureux, mais il découvre qu'elle a des rapports cachés avec Henry, et même que, parfois, son frère, d'une jalousie maladive, l'oblige à des relations incestueuses ! Francis, éternel angoissé, véritable dandy, riche et homosexuel. Et puis Bunny qui a une amie épisodique, Marion, non intégrée au groupe, même si elle y jouera un rôle non négligeable ; le cinquième de la bande, celui qui en fait est totalement incapable de suivre le niveau du cours mais s'y maintient grâce à des influences extérieures. Apparemment le bon copain un peu idiot, il joue au clown, mais cupide il en viendra au chantage contre ses amis, jusqu'au jour où…

          Avec eux, Richard va se trouver confronté à des étudiants atypiques, orgueilleux, asociaux, qui vont l'entraîner dans des situations inédites, susciter de sa part des sentiments complexes mais fascinants ; et vers d'étranges pratiques qui vont très vite les dépasser tous…

 

          Le nœud gordien commencera à se serrer lors d'un weekend secret auquel n'ont été invités ni Richard ni Bunny. Les quatre autres protagonistes pétris d'histoire grecque, vont se livrer à une orgie inspirée de "la folie dionysiaque" et en venir à une bacchanale qui se veut imitation des bacchanales antiques. Ils ont "tout essayé. L'alcool, les drogues, la prière, même des petites doses de poison", et après plusieurs tentatives, "ça a marché. C'était bouleversant. Splendide. Les torches, le vertige, les chants… des loups hurlant et un taureau qui beuglait dans la nuit"… jusqu'à ce qu'ils voient Dionysos, "réellement" vu ! … Jusqu'au moment où, apercevant une forme humaine, ils se sont mis à frapper… Et, au petit matin, couverts de sang, ne sachant trop ce qui s'est passé, ils s'aperçoivent qu'ils ont tué, démembré et éviscéré un homme, un parfait inconnu… et ils sont "partis. Ce qui, après coup, était ce qu'il y avait de mieux à faire". Car aucun d'entre eux n'éprouve la moindre culpabilité ! Inconscients, enfermés dans leur égoïsme, encore remplis de la violence des émotions nocturnes, incapables de se sentir responsables, ils reprennent leurs études et leur vie jalonnée d'alcool et de drogue.

        Au début, bien sûr, ils craignent d'être emprisonnés Mais à aucun moment, vu la sauvagerie de l'assassinat, personne n'a pensé que quatre jeunes gens d'aussi bonnes familles, puissent en être les auteurs. Et les voilà sûrs de l'impunité. Mais, si Richard qui a tout compris et reçu les confidences d'Henry, est bien décidé à se taire pour renforcer leur "amitié", c'était sans compter sur Bunny qui ayant entendu les télévisions rapporter l'évènement, et s'étant procuré un journal qui le relate, va commencer son chantage : Un voyage à Venise, d'abord, "offert" par Francis. Tellement de caprices que ce dernier, n'en pouvant plus, revient prématurément. Puis toutes sortes de "demandes", surtout des repas pantagruéliques Enfin, vient le moment où Bunny évoque la possibilité d'un voyage sur les fleuves d'Europe, en une croisière de luxe. C'en est trop ! Francis ne veut, ne peut plus payer ! En une mise en scène digne de tueurs aguerris, les cinq (car cette fois Richard est présent) organisent la mort du trublion… Avec une parfaite insensibilité, ils n'hésitent pas un instant…  La neige étant tombée en abondance, et malgré toutes les recherches, le corps disloqué de la victime n'est retrouvé que plusieurs jours après. Morts de peur, les jeunes gens paniquent complètement lorsqu'une lettre de Bunny, évoquant le meurtre qu'ils ont perpétré, parvient à Julian Morrow. Celui-ci, incapable de les dénoncer mais ne voulant pas être impliqué, se met dans l'heure en disponibilité et quitte le pays. Les abandonnant à leurs angoisses. 

 

       La conclusion de cette histoire est terrible, (Mais Dona Tartt avait annoncé la couleur dans son prologue), bien que, cette fois encore, les jeunes gens n'aient finalement jamais été ennuyés. Et c'est pourquoi, vingt ans plus tard, rongé de remords et de mal-être, Richard narre les évènements tels qu'il les a vécus…

 

          Ainsi, l'auteure de cette péripétie cruelle a-t-elle amené de main de maître la poussée vers le danger, la fascination, le besoin de conjurer le risque ou de descendre toujours plus bas qui conduit irrémédiablement ses protagonistes vers le crime. Son "histoire" est de tous temps et de tous lieux, où entrent en jeu la lutte des classes, l'ambition et une volonté inébranlable d'"arriver" par tous les moyens. Des portraits psychologiques très fouillés, hors-normes ; des jeunes gens désabusés, froids, calculateurs, pervers, parvenus à une totale indifférence pour le monde qui les entoure au point de n'avoir plus aucune conscience du mal. Des descriptions concises mais précises des personnages non sympathiques auxquels il est difficile de s'attacher, sauf peut-être à Bunny, du moins au début ! 

 

          Alors, si le titre originel est "The secret history", "L'histoire secrète", pourquoi l'avoir traduit par "Le maître des illusions" ? N'est-ce pas parce que, passé le calme, vient la tempête ? Qu'après les illusoires apparences, viennent les brutales désillusions et l'irréparable ? Et que, de tous, malgré les apparences qui feraient nommer Henry, le lecteur en vient à se demander qui est le meneur de jeu ? Car, en fait, contrairement à ce que dit l'éditeur, il ne s'agit pas d'un roman d'aventure, mais d'un roman sombre, puissamment psychologique ; une réflexion sur la vie, la mort, le meurtre calculé. Bien écrit malgré quelques longueurs. Un huis clos où, bien que connaissant la fin, ce lecteur se laisse prendre à la lutte d'influences entre six personnages à l'aube de leur vie… et de la mort…

JEANINE RIVAIS

 

 "LE MAITRE DES ILLUSIONS" de DONNA TARTT : Editions Pocket, 790 pages. 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 77 DU 2E SEMESTRE 2017 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE