DAWA

De JULIEN SUAUDEAU

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Les deux côtés du périph' ! De nombreux films ont illustré la distance sociologique qui existe entre ces deux entités sociales, Paris intra muros et ses banlieues. "Dawa", de Julien Suaudeau se déroule des deux côtés, et par ce coup de maître a obtenu le Prix du meilleur polar 2015 par les lecteurs de la revue Points.

Né en 1975, Julien Suaudeau, ayant épousé une Américaine, vit à Philadelphie. "Dawa" est son premier roman, né de la colère de son auteur revenu périodiquement vivre en France où il a fréquenté la banlieue et partagé la réalité sociale française. A la fois fiction et sinistre authenticité, menant de pair lutte de pouvoir, terrorisme, solitude, vengeance, désespoir social, le livre de Julien Suaudeau est un thriller (¹) social inquiétant mais plausible.

 

Cinquante ans après la fin de la guerre d'Algérie, toutes les haines ne sont pas éteintes de part et d'autre de cette ligne virtuelle ; et tous les comptes ne sont pas réglés. 

Côté Paris, parmi les gens "bien", cultivés, puissants, évolue un flic, Paoli, spécialiste de la lutte contre le terrorisme. Il a déjà réalisé une partie de sa vengeance en tuant incognito le fils aîné d'Al-Mansour "Le Victorieux,", le fellaga sanguinaire, celui qui pendant la "guerre d'Algérie", sévissait dans les Aurès et qui avait, sous ses yeux d'enfant, exécuté ses parents. Il entend bien mettre fin à sa vendetta personnelle en tuant le père, même s'il n'est plus qu'une épave, ainsi que le fils restant, Assan Bakiri, dont il a retrouvé la trace. 

En face, vivant dans la Cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois, Assan Bakiri, le fils cadet justement, symbole de l'intégration possible, a réussi à sortir du milieu de violence et de ressentiment qu'avait tracé pour lui son père. Agrégé d'arabe, professeur d'université, il est un modèle de discrétion et d'éducation. Mais ceci n'est que de surface. En fait, depuis la mort de son frère dix-sept ans auparavant, hébergeant en secret son père aujourd'hui perdu dans la maladie d'Alzheimer, il a repris à son compte le désir de le venger et il est rongé par la haine de sa terre d'adoption. 

 

Côté pouvoir, la France est à la veille d'élections municipales. Politiques et arrivistes sont en effervescence, chacun essayant de placer ses pions pour arracher les meilleurs postes ! Un imam magouille en catimini pour obtenir des pouvoirs français des autorisations de construire, et en même temps se procurer des fonds du Qatar ; tandis que son "fidèle" secrétaire renseigne sur ses agissements, le ministère de l'Intérieur. Une candidate isolée, sûre de la bonne moralité qu'elle oppose à l'arrivisme ambiant et aux déviations de tous bords, milite pour obtenir un poste à Paris. Etc.

Côté banlieue, les luttes intestines se multiplient autour de la drogue, la prostitution. Sur ce terreau propice à toutes les détresses sociales et morales, Assan Bakiri a créé dans le plus grand secret un groupe de quatre jeunes qu'il a complètement endoctrinés, et dont chaque membre est prêt au suicide comme moyen de rétorsion à l'injustice permanente qui dirige sa vie, mais aussi "par soif d'aventure, de discipline et le désir d'accomplir des actes héroïques, de transgresser des interdits, tout en servant une cause plus grande que soi". "Dawa", le nom qu'il a choisi pours son groupe, signifie en argot contemporain, "le désordre, le foutoir". Et c'est bien ce qu'il a l'intention de créer, lorsqu'il enregistre avec les moyens du bord, une vidéo annonçant que le prochain vendredi 13, cinq bombes éclateront dans cinq milieux publics très fréquentés. Cette annonce est le signal d'un branle-bas de combat tous azimuts, pour essayer de trouver qui sont les terroristes, et empêcher le carnage qu'ils projettent. La section antiterroriste est sur les dents, cherchant de possibles indics dans ce milieu où le Tchétchène s'attend à tout moment à être tué ; où Sibylle, la jeune fille bourgeoise qui va s'encanailler avec Momo est kidnappée, droguée par Le balafré et in extremis libérée par Franck le policier et sa collègue ; où Momo qui avait réussi à sortir la tête de ce milieu en boxant, y retombe inexorablement. 

 

De dénonciations en filatures, de recoupements en chantages, la section terroriste découvre qui sont les protagonistes de ce projet terrifiant. Une dernière réunion, et pour Dawa le moment de se séparer, chacun partant de son côté avec un sac sur le dos, une bombe évidemment. Poursuivi par la police, Bruno dit Baguette se jette sous le train qui arrive en gare. Pendant que Soul, rejoint par Momo, fera après bien des tergiversations, éclater sa bombe au milieu des voyageurs pressés d'une station de métro. 

Et c'est le moment pour Paoli d'accomplir sa vengeance. Ayant mis la main sur Assan, après avoir tué Al-Mansour et sa petite-fille récemment réapparue, un étrange dialogue s'engage : "Où avez-vous l’intention de faire sauter vos bombes ?– Je vous demande pardon ?– Les cinq bombes. Paris piégé. Dawa al-Islamiya, ajoute l’homme en arabe, avec un parfait accent constantinois qui lui glace le sang.– Qui êtes-vous ?– Quelqu’un qui a vécu en Algérie, il y a très longtemps, à l’époque où ton père sévissait dans les Aurès. Quelqu’un qui te protège depuis une semaine, et qui va vous tuer, toi et lui, comme j’ai tué ton chien de frère il y a dix-sept ans". Finalement, bien que blessé, Assan parviendra à lui échapper et se réfugier dans un coin d'entrepôt. A demi-conscient, mais obsédé par la nécessité de sa vengeance, incapable d'atteindre Paris, il se traînera jusqu'à une école de Bobigny où il fera éclater sa bombe. Et Franck, le policier qui vient d'arriver, et a constitué au long de l'ouvrage, le lien entre ces deux milieux tellement disparates, s'interroge : "Pas à Paris, pas dans un centre névralgique ou un lieu symbole de l'emprise judéo-chrétienne sur la France. A Bobigny, bordel, chez les prolos et les métèques, devant une putain d'école élémentaire. Où est la plus-value politique et symbolique de cette boucherie ?" 

 

Bien sûr, les médias s'en donneront à cœur joie, tentant d'analyser, expliquer, amplifier ces actions !... Les politiques verront dans cette situation le moment de mettre à bas le gouvernement !... Après la peur, viendra le moment de l'émotion et des questionnements. "Vous vous interrogez sur mon positionnement politique", dit l'auteur dans un entretien, "mais avez-vous regardé le paysage actuel à droite ? Le FN monte en racontant n'importe quoi depuis trente ans, le centre se complaît dans une posture vertueuse qui fonctionne tant qu'il n'est pas au pouvoir et l'UMP passe l'essentiel de son temps à s'autodétruire, en se demandant si elle veut être proche du centre ou du FN." Les raisons que l'on se donne ne sont nobles qu'en apparence, tout comme les flots argentés de la Seine ne sont qu'une illusion d'optique sous le soleil ; en profondeur, chacun sait que son eau est saumâtre, fétide. Le printemps est là, mais le monde est saturnien dans ses entrailles. Ils ne savent rien faire de leurs mains mais se croient extrêmement ingénieux. Ils empilent les mots d'esprit sans avoir le moindre sens de l'humour, lisent des livres sans écouter les vérités qu'ils contiennent. Ils pensent vivre dans le culte de l'élégance ; le raffinement des happy few, quand c'est une grossièreté triviale qui les définit".

 

Finalement, résumé pessimiste de l'actualité, image de la réalité ou fantasmagorie exagérée, dramatisation, provocation d'une rare maîtrise ou compte-rendu objectif, "Dawa" est sous ses dehors terrifiants, un film de tendresse. Car Julien Suaudeau aime ses personnages, qu'ils vivent intra ou extra muros ! Toujours, il est généreux dans ses analyses extrêmement fouillées de leurs vies et de leurs motivations. Même si, pour le lecteur, l'entrée dans l'histoire est difficile à cause de la multiplicité des personnages et des noms rarement familiers, le récit s'élance, devient fluide, lumineux. Il devient peut-être aussi témoignage, riche et abondant. Il est en tout cas, aujourd'hui, l'un des plus lucides et étonnants thrillers sociopolitiques. 

JEANINE RIVAIS

"DAWA" de Julien Suaudeau. Parution en juin 2015. Editions Robert Laffont, 597 pages. 8,8€

 

(¹) "Le récit à suspense ou thriller (du verbe anglais to thrill : trembler, frémir) (roman d'angoisse donc) est le récit d'une traque, d'une souricière, d'une torture morale ou d'un engrenage fatal. Le thriller n'est pas forcément policier : thriller érotique, d'espionnage, d'épouvante, juridique, psychologique, de science-fiction, fantastique, etc.". (CF texte de Jeanine Rivais : "Le roman policier, qu'est-ce que c'est ?" Rubrique Histoire N° 72 / 2e Semestre 2014 Revue de la Critique Parisienne)

 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N°74 DE DECEMBRE 2015 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.