CONFLIT DE VOISINAGE

De RAFAËLE RIVAIS

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Rafaële Rivais est journaliste au Monde depuis vingt-cinq ans. Après avoir participé en Belgique, pendant plusieurs années, à la page politique et couvert les affaires européennes pour le journal, elle est revenue vivre en France où elle gère un blog dans lequel elle traite de tous les problèmes du consumérisme et surtout des arnaques qui polluent notre civilisation contemporaine.

Son emménagement à Paris n'a pas été un long fleuve tranquille, ce qui l'a amenée à écrire "Conflit de voisinage", mi-roman, mi-témoignage, où chaque évènement est tiré de faits réels qu'elle a dû subir et surmonter !

 

Qui n'a jamais connu des problèmes de voisinage, les scènes de ménage de ceux d'à-côté, les chaînes stéréos réglées au maximum, les mégots de cigarettes traînant sur le palier, les odeurs de brûlé d'un barbecue allumé sur le balcon ou de vide-ordures puants, etc. ? Les plus chanceux ont pu régler leurs conflits grâce à des conciliateurs compétents et énergiques. Mais la plupart ne possédant aucune de ces deux qualités, et leur responsabilité étant limitée, il faut bien un jour se décider à contacter la police, le bâilleur, la justice. Et là encore, lorsque aucun de ces organismes n'est à la hauteur des espérances du plaignant, que reste-t-il à celui-ci ? Subir ou réagir. Rachel Kubler n'étant pas du genre qui frappe, il va lui falloir subir… Jusqu'à un certain point !

 

Lorsqu'une "meuf qui a les clefs, la quarantaine bien sonnée" vient ouvrir la seconde porte du palier, Audrey Nichelong dérangée dans son rêve de camée, se déchaîne, à mesure qu'elle observe par l'œilleton de sa porte, le défilé des meubles apportés par les déménageurs. Constatant, à cause des caisses de livres, que c'est "une intello, en plus qui va (la) regarder de haut", elle se promet "de souhaiter" à cette "bourge qui atterrit dans cet appartement pourri, la bienvenue à sa façon" !

 

Rafaële Rivais analyse de prime abord, en profondeur le caractère d'Audrey Nichelong : Opératrice de saisie pour une agence d'intérim, allant de vacation en vacation parce que tout lui est prétexte à démissionner, elle ne supporte aucun voisin ! Intolérante, acariâtre, frustrée, paranoïaque, jalouse et totalement asociale, elle supporte à peine son fils dont les fugues ne se comptent plus, et son amant dont le bon sens l'exaspère, et n'aime que ses chats et ses "pétards" qui ont l'avantage de lui faire oublier le quotidien. Très vite, une idée surgit dans son cerveau malade : Puisqu'elle a réussi à pousser au suicide l'octogénaire qui vivait là avant, pourquoi ne parviendrait-elle pas au même résultat avec l'intruse ? Cette intruse qui semble avoir tout ce qu'elle n'a pas : des beaux vêtements, des beaux meubles ! Et même un piano et un "grand miroir avec des dorures" ! Et qui, en plus, à en croire l'immatriculation du camion de déménagement, vient de l'étranger !

Puis, l'auteure fait entrer en scène Rachel Kubler : Pour elle, quelle déception de devoir habiter dans cet "appartement à moitié enterré, dont les fenêtres se trouvaient à hauteur d'épaule" et où flotte une odeur de graillon s'échappant périodiquement du restaurant du foyer d'immigrés dont la terrasse lui bouche la vue. Et quel contraste avec l'appartement "au septième étage, septième ciel, avec vue imprenable sur le parc du Cinquantenaire et les tuiles rouges des petites maisons", laissé derrière elle à Bruxelles ! Mais elle n'a pas eu le choix : vivant seule avec ses deux jumelles encore bébés, il lui a été impossible, malgré un salaire convenable, de louer dans les beaux quartiers. Et la voilà dans cet appartement obtenu grâce au 1% patronal, sans possibilité de le quitter !

Energique, se laissant difficilement abattre, elle décide malgré tout de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et d'agencer ce nouveau lieu de vie de façon à ce qu'il devienne agréable pour elle et les petites. Leur chambre d'abord, puis l'intérieur installé à sa satisfaction, et enfin la terrasse où elle peut accéder en grimpant sur la fenêtre, et sur laquelle elle apportera de la pelouse, des fleurs…

 

Les mois passent, au cours desquels la "bienvenue" de sa voisine devient un véritable cauchemar : mesquineries de toutes sortes, lettre anonyme, vol même, seaux d'eau sur la tête, terrasse saccagée par le fils et les chats, menaces à la baby-sitter qui, terrorisée, décide de rentrer en Belgique. Insultes aux nouvelles aides qui, désormais, se succèdent pour garder les fillettes… Vient le temps où Rachel Kubler tente de se rebiffer, maintenir les distances que sa voisine s'obstine à vouloir franchir (demande d'amitié sur Facebook sous un nom d'emprunt, reproches à l'aperçu des plantes qui vont orner la terrasse, etc.). Et lorsque l'autre a nuitamment saccagé ses belles plantes, elle se décide à appeler la police.

C'est le début d'un nouveau parcours auquel son séjour en Belgique ne l'a pas préparée ! Car la police lui répond qu'on "ne se déplace pas pour si peu" ! Elle reçoit une même réponse négative de Béton, le gérant de l'immeuble qui "n'intervient pas dans les conflits de voisinage" et ajoute : "Il semble que vous ayez excité l'animosité de votre voisine en procédant à une modification de l'espace situé devant ses fenêtres…" ! D'Assemblée Générale organisée par le responsable de l'association des locataires pour la mettre hors jeu, en médiateur devant lequel la voisine ne se présente même pas ; d'insultes et menaces proférées contre la baby-sitter et les enfants, aux arbres couverts d'huile… Rachel Kubler s'enfonce dans la peur et le sentiment d'impuissance grandissant.

Le harcèlement d'Audrey Nichelong va crescendo, jusqu'au jour où elle l'agresse physiquement au moment où elle rentre dans l'immeuble avec les deux petites dans sa poussette double ; la tabasse, la mord, déchire ses vêtements ; et comme l'une des petites s'est mise à hurler, elle gifle l'enfant ! Heureusement, un voisin vient arrêter cette folle furieuse ! Police Secours appelée par Rachel Kubler réfugiée chez la concierge, refuse de prendre sa plainte, d'interroger le témoin et accuse la victime plutôt que d'interpeller la coupable ! Au moins, sur l'insistance de son amie, appelle-t-elle SOS Médecins pour faire constater son état. Même lorsque le lendemain elle va au commissariat porter plainte, nantie de son certificat elle ne reçoit d'aide que ce que la police ne peut lui refuser : quatre jours d'ITT qui empêcheront le dossier d'être classé sans suite ! Et elle constate que personne dans l'immeuble n'est prêt à l'aider ! Ni le témoin de l'agression, ni d'autres personnes qui ont été témoins des maltraitances continuelles, ni surtout le président de l'Union des locataires qui rédige à Audrey Nichelong un certificat de bonne conduite.

De nouveau, les mois passent, au cours desquels les petites développent une véritable phobie qui se manifeste par des cris à l'entrée de chaque nouvelle nounou dans l'appartement ! A tel point qu'il faut à leur mère les emmener chez une pédopsychiatre. Tandis que, morte de peur, elle-même cauchemarde chaque nuit ! Le point d'orgue étant que le parquet classe sa plainte sans suite !

 

Alors, tels les animaux sauvages acculés par l'ennemi, qui se retournent pour se défendre, elle décide que trop c'est trop et qu'il lui faut réagir. Toujours sur les conseils de son amie, Marlène, qui semble l'avoir beaucoup soutenue pendant ces mois si difficiles, elle décide d'engager un détective privé et de se renseigner sur les antécédents d'Audrey Nichelong. "Si elle pouvait prouver que sa voisine était une récidiviste et que partout où elle passait, elle semait la discorde, elle obtiendrait peut-être gain de cause. Qui était sa famille ? Pourquoi son immeuble dans le Val-d'Oise avait-il brûlé ?" S'ensuit une très rocambolesque marche au long des rues de Montreuil, à la rencontre d'un dénommé Hakim, lequel contre argent comptant lui donne tous les renseignements dont elle a besoin !

"RETRAIT DE PLAINTE OU HAKIM" : ces quelques mots inscrits sur une carte déposée dans la boîte aux lettres va être le sésame obligeant Audrey Nichelong à retirer sa plainte ; à lui verser mensuellement une somme d'argent jusqu'à ce que lui soit remboursée la totalité des frais de procédures qu'elle a dû engager ; à signer une déclaration attestant de tous les méfaits commis à son encontre. Déclaration qu'elle transmet à tous les habitants de l'immeuble.

 

En espérant ainsi avoir de haute lutte gagné sa tranquillité et celle de ses enfants, Rachel Kubler fait le bilan de cette sinistre aventure. "Elle tenait désormais son destin entre ses mains et cela ne lui plaisait pas… Elle avait toujours placé la liberté de l'homme au-dessus de tout. Même quand Nichelong l'avait agressée, elle s'était contentée de mettre ses filles à l'abri, sans riposter. Non qu'elle manquât de force physique mais parce qu'elle ne concevait pas de toucher à l'intégrité d'autrui. Et voilà qu'elle pouvait devenir un bourreau". Et tout cela parce que Béton n'a pas appliqué la loi qui oblige le bâilleur à assurer la tranquillité des locataires / parce que la police s'est contentée de fournir au parquet un rapport prétendant que personne n'a été blessé / parce que les services sociaux, au lieu de faire leur travail, ont "oublié" son dossier pour un autre logement / parce que les journalistes à qui elle a raconté son histoire n'ont à aucun moment envisagé d'écrire un article sur la réalité des logements communautaires ! "Pour sa part, elle aurait eu plaisir de lire au moins une fois un article sur un conflit de voisinage : les tribunaux n'en étaient-ils pas encombrés, à la ville comme à la campagne" ?

 

Ainsi, terminant sur un plaidoyer qui vise à défendre l'individu, Rafaële Rivais qui, hélas, a vécu les évènements dont elle rend compte, signe-t-elle une sorte de thriller psychologique au long duquel la tension monte ; où le personnage d'Audrey Nichelong qui, au début, peut faire sourire, devient terrifiant par la folie obsessionnelle qu'il présente ; où le lecteur passe tour à tour de la réaction amusée à l'incrédulité, au malaise et au sentiment de révolte face à ce quotidien qui pourrait être serein ; et réalise qu'une telle situation peut fort bien être un jour la sienne !

Peut-on dire que ce roman témoigne à la fois de Rafaële Rivais écrivain narrant sa triste aventure, et journaliste rendant compte d'une situation à la française qui n'a rien d'enviable ni personnellement, ni socialement ? En tout cas, elle a écrit très énergiquement cet ouvrage, dosant et amenant le suspense et la pression sans jamais en abuser ; captant l'intérêt du lecteur qui le lit d'une seule traite.

Jeanine SMOLEC

 

"CONFLIT DE VOISINAGE" de Rafaële RIVAIS. Editions Max Milo. 188 pages. 16 €.