POUVEZ-VOUS NOUS PRETER VOTRE MARI ?

et autres scènes de la vie sexuelle.

De GRAHAM GREENE

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Humour : Forme d'esprit qui souligne, dit le dictionnaire, avec ironie et détachement les aspects plaisants, drôles et insolites de la réalité. Esprit, fantaisie, gaieté, humeur, ironie, raillerie, sarcasme, satire. Dans cet ouvrage, Graham Greene propose une douzaine de nouvelles. Douze histoires. Douze nuances d’un même sentiment : l’humour.

 

Humour cynique dans la nouvelle éponyme "Pouvez-vous nous prêter votre mari ?" D’autant plus jubilatoire si l’on sait que l’auteur a entendu cette phrase au hasard de quelques mots échangés dans la rue, entre deux inconnues. Et que, reprise dans un contexte où sont confrontées naïveté et amoralité, elle génère toutes sortes de pensées allant de l’agacement, à la pitié, au fatalisme… Avec une conclusion évoquant son âge avancé ; sorte d’excuse pour justifier sa volonté de ne pas faire de vagues dans sa vie, sa lâcheté en somme. Dans cette première histoire, cette excuse justifie à ses yeux, le fait de ne rien faire pour remettre d’aplomb une situation de couple bancale et lui permet de feindre de "croire" que toutes sortes de possibilités restent malgré tout ouvertes pour son héroïne !

 

                Humour cynique, encore, mais humour à froid dans "Chagrin en trois parties", où l’auteur observe, avec une précision chirurgicale, l’évolution des rapports entre une veuve, Madame Dejoie, "dame très forte toute en noir" ; et Madame Volet, une cliente de l'auberge, abandonnée par son mari ; depuis le moment du porto, via le blanc de blanc, jusqu’au petit marc partagé. Dans cette nouvelle, Graham Greene évoque non pas son âge, mais sa situation d’étranger qui "n’exist(e) pas maintenant qu’elle (sait qu’il est) anglais… moins qu’un être humain, un rebut du Marché commun". De confidences pudiques en "aveux" graveleux, concernant des maris d'abord parfaits puis sujets à caution ; de récits amusés en description cocasse du "petit objet" (qui), "quand on y réfléchit bien est assez comique" ; de l’amour absolu aux infinies possibilités offertes par Madame Dejoie, l'auteur s'amuse en voyant les deux femmes se retrouver… dans les bras l’une de l’autre !

 

                Humour et cynisme, aussi, avec "Mainmorte", dans laquelle un homme vient de convoler avec Julia après "dix années tourmentées" passées avec sa maîtresse Joséphine. Confondu par la générosité naïve de la jeune épouse, le lecteur assiste à l’impuissance du mari à convaincre sa jeune femme de l'aider à juguler l’envahissement savamment calculé et machiavélique, de sa (de leur) vie conjugale par son ancienne maîtresse.

 

                Humour au vitriol avec "Beauty", le pékinois physiquement (et en apparence fidèlement) "le plus parfait" (qui gît) "aussi inerte qu’un chou à la crème sur un comptoir", auprès de sa maîtresse, "une vieille et stérile créature coiffée d’une hideuse toque orange à la mode des années 20" ; alors que, dès qu’elle le lâche pour "faire sa pissette", il s’empresse de sauter dans les poubelles, pour s’y délecter d’un "long tube d’intestin ayant appartenu à Dieu sait quel animal".

De la part de l'auteur, pas de compassion –à cause de la coiffe orange- ; pas la moindre sympathie à l'égard de cette vieille qui parle haut et très snob avec ses amis, refuse des invitations amicales parce qu'elle n'envisagerait pas une seconde de confier son chien à quiconque. Même, il jubile lorsqu'il l'entend se lamenter éperdument dès que le chien n’est plus en vue. Il va jusqu'à conclure vicieusement que le pékinois est perdu, alors que le lecteur avait spontanément imaginé qu'après sa baguenaude, il reviendrait près de sa maîtresse !

 

                Humour désespéré, avec "Bon marché en août", où une Anglaise de trente-neuf ans, mariée depuis dix ans à un Américain, passe ses vacances seule à Curaçao, et espère vivre une aventure amoureuse afin, comme ses amies, une fois rentrée au bercail, d’"avoir enrichi (son) expérience". Pour l'aider aussi, peut-être, moralement, à passer le cap de la quarantaine. Malheureusement, le seul homme susceptible, en cette période de moindre tourisme, de lui offrir une possibilité, est "un vieux monsieur qui s’ébroue comme un éléphant dans le petit bain" et, à son grand désarroi, vient se présenter à elle. Il s’avèrera (bien que capable de chantage envers un membre de sa famille) un pauvre être éperdu de solitude. Et, finalement, transformée en confidente et en infirmière, elle le maternera pour apaiser sa peur panique du noir. Jusqu’au moment où elle a compris que bien qu’en Jamaïque ce soit "bon marché en août", aucune aventure amoureuse ne peut lui arriver. Elle fait alors ses valises et décide de rentrer chez elle.

 

                Humour vraiment noir, dans "Un accident choquant", pour Jérôme dont le père vient d’être tué dans une rue de Naples. Non pas tué par "une balle en plein coeur", mais par un cochon qui, d’un balcon, lui est tombé sur la tête. (A Naples, "il paraît que dans les quartiers pauvres… les gens élèvent des cochons sur leur balcon". (Ce cochon-là était) "devenu trop gras. Le balcon a cédé…"). Au fil des années, le souci du jeune homme consistera à trouver une formulation lui permettant d’annoncer les circonstances de la mort de son père, sans que son interlocuteur se morde les lèvres d'amusement contenu ; ou éclate franchement de rire…

 

                Humour sacrilège pour Henri Cooper, voyageant avec un bébé mort, dans son "Sac de nuit". Non pas le sien, mais celui de sa femme, "ce qui pourrait faire une grande différence" ! De prime abord, l'idée de porter un enfant mort dans un sac ne peut être, pour le lecteur qu'un fallacieux prétexte morbide ; mais il en vient peu à peu à penser avec étonnement et horreur que ce petit mort est bien réel. Le voyageur, "n’ayant qu’un sac de nuit" pour tout bagage, passe sans encombre à la douane. Arrivé chez sa mère, il va tranquillement déposer le contenu du sac dans le réfrigérateur, avant de raconter son voyage. Un voyage où (apparemment) l'imaginaire dépasse cette fois largement la réalité !

 

                Humour féroce pour "Les invisibles gentlemen japonais" : l’auteur, attablé entre un groupe de Japonais volubiles, et un couple de jeunes gens, s’attarde à écouter ces derniers, au bord de la dispute : doivent-ils ou non se marier prochainement ? La jeune femme, véritable Perrette se voyant déjà à la tête d'une fortune parce que son premier manuscrit vient d'être accepté par un éditeur qui lui a promis un pont d'or ; et le jeune homme préférant de loin la sécurité d'un travail de représentant en vins chez son oncle. Elle, sûre d’elle-même, centrée sur sa réussite, sarcastique et un tantinet méprisante. Lui, cédant peu à peu du terrain… Et l’auteur méditant sur les illusions relatives à tout écrivain naissant. Au moment où ils vont quitter le restaurant, l'auteur surprend encore la question du jeune homme : "Je me demande ce que faisaient là tous ces Japonais ?" et la réponse non moins stupéfiante de la jeune femme : "Des Japonais ? Quels Japonais, chéri ? Ce que tu dis est parfois si vague que je me demande si tu as vraiment envie de m’épouser !"

 

                Humour débonnaire et drôle dans "Horrible quand on y pense" ! Dans cette nouvelle où Graham Greene dit "je" d’un bout à l’autre, il imagine un échange de propos avec un bébé couché dans son moïse et que sa mère a laissé pendant quelques instants à ses bons soins. L'auteur se targue de "prévoir, (habituellement), d’après le visage d’un bébé, l’homme qu’il va devenir : pilier de bars, noceur, habitué des grands mariages…". De leur échange, malicieux et réjouissant, il conclut, lorsque le bébé lui déclare : "C’est ma tournée… Doubles pour tout le monde"… qu’il ne peut "qu’espérer n’être plus en vie" au moment où l'enfant devenu adulte, prononcera réellement ces mots.

 

                Avec "Le Docteur Crombie", l’auteur touche à un humour un peu nostalgique, un peu secret, abordant -outre le chagrin de l’amitié disparue-, le regret de la naïveté perdue face à l'incompréhension de l’expression-tabou intergénérationnelle : "les plaisirs solitaires". Pour en venir à la conclusion qu’une fois passé le temps de l’innocence, le temps des premiers émois, lui-même a vécu dans le risque continuel de contracter "la maladie mortelle", qui, d'après les enseignements du vieux docteur Crombie, frappe tous les êtres pratiquant la copulation. Concluant, et passant soudain à un humour beaucoup plus cynique : "Je tins si peu compte de ses conseils que je mariai quatre fois, et je ne me suis rappelé de ses théories qu’aujourd’hui, au moment où un spécialiste m’a révélé, avec des précautions et une gravité assez exagérées, que je suis atteint d’un cancer des poumons". Car le brave docteur n'avait jamais pensé à la maladie dont le nom vient à l'esprit de tout lecteur, il n'avait pensé qu'au… cancer, celui-ci incluant tacitement le mariage autant que le célibat, car "cent pour cent des gens qui meurent du cancer se sont livrés à l'acte sexuel".

 

                Humour, amertume et nostalgie, encore, auprès de "Deux cœurs sensibles". Deux inconnus "d'un certain âge, ni l'un ni l'autre enclin à caresser l'illusion de posséder une jeunesse perdue", se retrouvent fortuitement sur un banc d'un jardin public. Sans doute ne se seraient-ils jamais parlé si des garnements n'avaient attaqué de paisibles pigeons picorant dans l'allée. L'un des oiseaux étant grièvement blessé, l'homme l'achève, et "avec un peu plus d'ironie que de fierté", conclut en manière d'introduction : "Supprimer la vie est NOTRE privilège" ! Suit un échange de banalités, d'amorces de révélations plus personnelles… Puis, à la fois timide, timoré peut-être, après avoir admis être marié, chacun sent monter "le danger", s'efforce de refouler l'attirance qui le porte vers l'autre. Malgré tout, au cours du dîner qu'ils s'accordent dans une brasserie d'ambiance familiale, ils ont quelques instants de bonheur. Mais la tristesse devient prégnante, à mesure que le repas avance vers sa fin, car peu à peu, "ils partagent la banquette avec le mari de l'une, la femme de l'autre". Ils se séparent sans échanger "ni adresses ni numéros de téléphone, car ni l'un ni l'autre n'os(e) le proposer". Rentrée chez elle, elle s'efforce de ne pas entendre les "glapissements et les petits bruits" que fait son mari enfermé dans la chambre contiguë avec deux hommes. Quant à lui, après avoir subi un interrogatoire soupçonneux de son épouse acariâtre, il conclut en pensée "que tout aurait pu être différent". Et "c'(est) la protestation la plus violente qu'il se (soit) jamais permis d'élever contre la vie".

 

                Humour horrible, pour répondre à la question : quelle est "La racine de tout mal" ? Elle réside dans le secret (Père de l'auteur dixit) ! Secret qui entoure les réunions d’un groupe de villageois se rencontrant quotidiennement et furtivement dans la cave bien fournie en vin de l’un d’eux, parce que leurs femmes fatiguées de subir leurs libations solitaires à la maison, ont elles-mêmes décidé de se réunir une fois par semaine. Désireux d'éviter les agissements d’un autre villageois nanti de tous les défauts, ils vont mener un jeu de cache-cache avec cet individu le plus détesté du village. Jeu qui les amène à se confronter à "tous les vices du calendrier" : "Mensonge, ivrognerie, fornication, scandale, meurtre, corruption de fonctionnaire…" Et, "des hommes en vêtements de femmes… l'abominable péché de Sodome" !

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Graham Greene, qui fut longtemps un véritable globe-trotter, situe certaines de ses nouvelles au bout du monde : à la Jamaïque, par exemple ; de temps à autre plus près, en Angleterre, voire à Paris, et puis juste à côté, en voisin, à Nice ou Juan-les-Pins…Mais, comme s'il était enfin arrivé chez lui, nombre d'entre elles se déroulent à Antibes, ville où l'écrivain séjourna pendant un quart de siècle. Mais pas l'Antibes des grandes foules. Celle de l'automne ou l'hiver, lorsque les touristes sont partis. Le temps des écriteaux "fermeture annuelle". Le temps où "un vent froid souffl(e) des Alpes"… "Antibes en février. Des rafales de vent balay(ant) les remparts ; sur la terrasse des Grimaldi, les statues émaciées ruissel(lent) d'humidité, et l'on entend le bruissement ininterrompu des vaguelettes au pied des murailles". Et, alors que, de ces lieux étrangers, il ne fournit aucune description, se bornant à un hôtel, le bord d'une piscine, un train… Antibes, par contre, est la ville où il prend le temps de flâner, décrire les aîtres, raconter ses promenades, parler du temps, du cinéma où il a passé une soirée…

 

                Ainsi, Graham Greene, s'est-il profondément investi dans ces douze nouvelles où la seconde partie du titre, "et autres scènes de la vie sexuelle" n'est pas toujours évidente. Protagoniste de plusieurs d'entre elles –souvent dans le rôle d'observateur qui se met en retrait à cause de son âge, de sa qualité d'étranger, de sa santé…- il se livre tour à tour à des commentaires sarcastiques, sardoniques, amers, émouvants… Parfois, il semble rêver de possibilités optimistes, mais aussitôt, directement ou par personne interposée, s'impose avec un profond pessimisme ou un cynisme de façade, l'idée de son âge qui contrecarre ses espérances momentanées, ses audaces vite réfrénées. Il s'avère parfois capable de pitié, de compassion, mais immédiatement la lâcheté prend le dessus, ou peut-être une indifférence consciente ou non ; d'autres fois, il est franchement impitoyable, laissant au lecteur toute latitude pour évaluer son rapport à autrui, et peser subjectivement les éléments tragiques ou drôles de chaque histoire.

                Faut-il en conclure que l'auteur est à tour de rôle, jaloux de la jeune écrivain débutante dont toute la carrière est devant elle, alors que la sienne touche à son terme ? Qu'il s'agace franchement de la trop grande naïveté de la jeune femme à qui deux homosexuels proposent d'emprunter son mari ? Qu'il s'arrête un instant à rêver sur un banc avec deux inconnus, sans trouver le courage de les réunir ? Qu'il serait de ceux qui s'esclafferaient face au jeune garçon désemparé, ou qu'au contraire il saurait rester de bois ? Qu'il est tout cela à la fois et bien d'autres personnages encore ? Bref, qu'il est, dans ces histoires courtes, le narrateur, l'interprète, et le lecteur ? Que conclure ? Sinon que cette série de nouvelles témoigne de sa profonde connaissance de l'être humain ; qu'elle s'intègre parfaitement dans ce que des critiques ont nommé le "Greeneland". Et qu'il n'est pas étonnant que son œuvre -où il s'est avéré tantôt ou en même temps, romancier, nouvelliste, homme de théâtre, essayiste, engagé sur les plans politique et religieux, adaptant ses œuvres à l’écran, écrivant des scénarios-… reste vivante plusieurs décennies après sa mort.

                                                                                              Jeanine Rivais.