LA VERITE SUR L'AFFAIRE HARRY QUEBERT

DE JOËL DICKER

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Joël Dicker est un écrivain suisse de langue française, né à Genève en 1985.

Après avoir effectué sa scolarité à Genève, entre autres au collège Madame de Staël, Joël Dicker vient quelques années suivre le Cours Florent à Paris, qui forme des professionnels de l'art du jeu et de la comédie. Avant de revenir en Suisse et d'étudier le droit à l’Université de Genève, d’où il sortira diplômé en 2010. Il est donc juriste de formation.

Depuis son plus jeune âge, Joël Dicker se passionne pour la musique et l’écriture. A sept ans, il fait ses premières armes de musicien à la batterie. À dix ans, il fonde "La Gazette des animaux", une revue sur la nature qu’il dirigera pendant sept années et qui lui vaudra de recevoir le "Prix Cunéo pour la protection de la nature" ; et d’être désigné par "La Tribune de Genève", comme le "plus jeune rédacteur en chef de Suisse"

  Il écrit ensuite ses premiers textes. Une première nouvelle de trente-trois pages, "Le Tigre", est remarquée en 2005, à Lausanne, dans le cadre du "Prix international des jeunes auteurs", destiné aux 15-20 ans, et publiée dans le "Recueil des lauréats" aux éditions de l’Hèbe.

  En 2010, il publie "Les Derniers Jours de nos pères" qui débute à Londres en 1940. Soucieux de pallier l'anéantissement de l'armée britannique à Dunkerque, Winston Churchill a une idée qui va changer le cours de la guerre : créer une branche noire des services secrets, le "Special Operation Executive" (SOE), chargée de mener des actions de sabotage et de renseignement à l'intérieur des lignes ennemies et dont les membres seraient issus des populations locales pour être insoupçonnables. Du jamais vu jusqu'alors. Quelques mois plus tard, un jeune homme, Paul-Émile, quitte Paris pour Londres dans l'espoir de rejoindre la Résistance. Rapidement recruté par le SOE, il est intégré à un groupe de Français qui deviendront ses compagnons de cœur et d'armes. Entraînés et formés de façon intense aux quatre coins de l'Angleterre, ceux qui passeront la sélection se verront bientôt renvoyés en France occupée pour contribuer à la formation des réseaux de résistance. Mais sur le continent, le contre-espionnage allemand est en état d'alerte…

  Dans la réalité, l'existence même du SOE a été longtemps tenue secrète. Soixante-cinq ans après les faits, "Les Derniers Jours de nos pères" est l'un des premiers romans à en évoquer la création et à revenir sur les véritables relations entre la Résistance et l'Angleterre de Churchill.

Le manuscrit de cet ouvrage a été récompensé par l'important "Prix des Écrivains genevois", décerné tous les quatre ans et qui récompense uniquement des manuscrits de romans. Joël Dicker reçoit le prix en décembre 2010. Il est alors contacté par Vladimir Dimitrjev, un des plus grands éditeurs suisses, qui lui propose d'éditer son manuscrit. Suivront de nombreuses rencontres au cours desquelles le jeune écrivain impatient harcèle l'éditeur de questions auxquelles, excédé, celui-ci finit par répondre : "_J'ai édité plus de 4000 titres dans ma vie. Et vous ? Combien en avez-vous édité ?" –Heu… Zéro" ! "_C'est bien ce que je pensais. Je suis l'éditeur, vous êtes l'écrivain. Allez écrire". Et il ajoute : "Surtout soyez ambitieux". L'ouvrage paraît, en Suisse, à l'automne 2010.

"Les derniers jours de nos pères" paraît en France début janvier 2012, en coédition De Fallois / L’Âge d’Homme. Joël Dicker découvre alors que le sujet-même du livre –l’apport méconnu des Britanniques à la Résistance française– fait grincer des dents en France. Néanmoins, l’Ambassade de Suisse à Paris célèbre le livre à l’occasion de l’anniversaire du débarquement. Au cours d’une table ronde, l’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, grand spécialiste de la Résistance, et le professeur Georges-André Soutou louent la qualité historique du livre. Puis, quelques semaines plus tard, le Général Ract-Madoux, chef d’Etat-major de l’Armée de Terre française décerne aux "Derniers jours de nos pères" une mention spéciale du prestigieux Prix Erwan Bergot (¹), remise lors d’une cérémonie aux Invalides.

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Complètement différent du premier, le second roman de Joël Dicker est "La Vérité sur l'affaire Harry Quebert", pour lequel il reçoit en 2012 le "Grand Prix de l'Académie Française" ; le "Prix Goncourt des Lycéens" ; le "Prix littéraire de la Vocation Bleustein-Blanchet". Le livre paraît au moment où les critiques sur le premier battent leur plein. Comme l'auteur est animé d'une volonté puissante de "rendre au livre une grande qualité qui lui manque parfois : (être) un moment de plaisir. Un livre long mais qui se lise vite parce qu'on ne veut pas s'en détacher… L'envie de faire l'effort d'aller vers les lecteurs : l'envie de donner envie", il décide "de retravailler (son) style, d'adopter une écriture propre". D'être intransigeant et novateur sur la conception de ce nouvel ouvrage.


Pour cela, il lui faut choisir des caractères puissants, en suivant les idées qui lui courent dans la tête depuis longtemps ; dépeindre une Amérique qu'il connaît bien pour y avoir beaucoup voyagé et séjourné. Faire vivre autour des principaux personnages, une foule de petites gens : le pasteur, sa femme folle et sa fille de quinze ans ; les patrons et les clients du bar ; le policier timide et doutant de lui, etc. 

Il faut surtout que les principaux protagonistes soient irréfutables ; soit quatre individus qui emmènent le livre dans son entièreté :  

Un jeune homme Marcus Goldman, qui dès l'enfance a été un imposteur, trompant tout le monde en ne choisissant que des "options de vie" faciles, subséquemment réussissant en tout, au point d'avoir été baptisé "Le formidable" ; et qui, avec un premier livre au succès mondial, est devenu un "écrivain formidable". En fait, le lecteur ne saura rien de ce premier livre, sauf qu'il a été tellement "bon" qu'il a valu à son auteur gloire et richesse ! 

Autre personnage-clé, son professeur qui, trente ans auparavant a écrit un livre intitulé "Les origines du mal". Ce livre était si merveilleux qu'il connut à sa sortie un succès grandiose et qu'il est depuis lors LA référence dans toutes les bibliothèques universitaires des Etats-Unis : Cet auteur tellement couronné de succès est Harry Quebert. Il a été dans le passé le professeur de Marcus, l'a formé, forgé, lui a donné des conseils pour devenir écrivain. Il lui a même donné "trente-et-un conseils" qui jalonnent le livre. Mais finalement, Harry Quebert le "grand écrivain", le grand conseiller, s'avèrera, lui aussi, mais en beaucoup plus grave que son élève, avoir été, pendant tout ce temps, un imposteur. Et même lorsqu'il aura fait publier "Les mouettes d'Aurora" comme étant de Luther Caleb et dont il se serait inspiré, il sait qu'en fait, et malgré sa réputation, il ne sera jamais un "grand écrivain". 

Car le troisième personnage est Luther Caleb, être difforme, follement amoureux de Nora, qui perdit la vie en même temps qu'elle, et auteur réel du manuscrit intitulé "Les origines du mal" ! Contrepoint de Harry Quebert, tout au long de l'ouvrage.

Et bien sûr, bien que morte depuis trente ans, un quatrième personnage, omniprésent dans l'ouvrage, est Nola Kellergan ! 


Il faut à Joël Dicker choisir le lieu de l'action : Immédiatement, il "sait" qu'elle ne pourra se dérouler qu'en Amérique. Que Marcus, son héros, ne pourra être né qu'à Newark (la ville où vit Philip Roth qui l'a grandement influencé, au point d'avoir "créé" sa vocation ; Newark qui est, pour lui, "le berceau de la littérature américaine"). Marcus devra vivre à New-York. Et son mentor, le Professeur Harry Quebert vivra à Aurora, petite ville imaginaire, mais calquée sur Bar Harbour, ville du Maine. Ainsi, les sites qui ont marqué l'adolescence ou l'imaginaire de l'auteur prennent-ils corps au fil de l'histoire. (Petite parenthèse, peut-être vous souvenez-vous que j'avais présenté à un club de lecture "La Tache" de Philippe Roth ; texte paru dans le N° 49 de juillet 2003 de la Revue ?)

Il lui faut choisir l'intrigue : 

"Tout le monde parlait du livre". C'est par cette phrase, parlant du livre de Marcus Goldman que débute celui de Joël Dicker. Il s'ensuit que Marcus Goldman vit depuis quelques mois dans le luxe et la célébrité que lui a valu la publication de son livre au succès immense. D'emblée, il y a un quiproquo, parce que le lecteur pense qu'il s'agit du premier livre. Or, il s'agit du second, comme si l'histoire se reproduisait ! Rapportant les questions du public "Alors voilà ce qui est arrivé à Nola Kellergan ?... Mais comment en arrive-t-on là, Monsieur Goldman ?... Vous avez quel âge?...", il suggère ce malentendu. Néanmoins il est difficile de comprendre qu'il a commencé son histoire par la toute fin ! 


Mais le lecteur est très vite ramené au premier et sa suite : Car, aux Etats-Unis, "business is business" : L'éditeur de Marcus le tarabuste pour qu'il lui remette le suivant, afin de bénéficier des retombées du premier. Le temps presse d'autant plus que l'Amérique est à quelques mois des élections présidentielles, et qu'à partir du moment où elles auront eu lieu, la presse ne s'occupera plus que du nouveau Président –probablement Barack Obama- et qu'un livre sortant à ce moment-là n'aura aucune chance d'être lu ! Seulement voilà, Marcus est incapable d'écrire une seule ligne. (A tel point que ce chapitre où l'auteur parle de "la maladie des écrivains" aurait pu s'intituler "l'obsession de la page blanche"). Il essaie tout : s'isoler dans son bel appartement, partir en Floride, aller passer quelques semaines dans la maison de son ancien professeur : Rien n'y fait. Revenu à New-York, convaincu que plus jamais il ne pourra écrire, son seul problème est de préparer la réaction qui lui permettra de garder la face devant les futurs assauts des journalistes qui ne manqueront pas de l'accabler et par rapport au public qui commence déjà à l'oublier. Il va même jusqu'à caser ses assistants afin qu'ils ne souffrent pas de son incapacité. 


La date fatidique fixée par l'éditeur approche inexorablement, lorsque la nouvelle éclate et se propage comme une traînée de poudre : Le squelette de Nola Kellergan, disparue trente ans plus tôt, en 1975, à l'âge de quinze ans, vient d'être retrouvé dans le jardin même du Professeur Quebert. Lequel est immédiatement soupçonné d'être l'assassin et arrêté. D'autant plus qu'un manuscrit, les "Origines du mal", écrit par lui à l'époque, a été trouvé près du squelette et qu'il avoue –lui qui avait alors trente-quatre ans-, avoir eu une liaison avec l'adolescente. Faute impardonnable aux Etats-Unis : un adulte détournant une mineure ! Fût-elle consentante et même remarquablement "active" selon ce que découvre Marcus en fouillant dans les papiers inédits de son ami ; et ce que Harry Quebert, lui-même, lui raconte, dans sa prison, lorsque Marcus laisse tout en plan pour venir à l'aide de son ancien professeur. 

Conscient des non-dits, des mensonges des autochtones, voire ceux de Harry et ses réticences, Marcus commence alors sa propre enquête. Il va se heurter au silence, aux menaces, au chantage. Mais, poussé par son refus de croire à la culpabilité de son maître, il va emmener le lecteur dans le passé de l'auteur désormais maudit ; et de la ville d'Aurora. Et, inexorablement, bravant les haines, les jalousies, les menaces qui vont crescendo, il va avancer vers "LA" vérité ! Elle sera, bien sûr, tout autre que celle à laquelle il –et le lecteur avec lui- pouvait s'attendre ! Et, bien sûr aussi, le livre qui sortira de cette aventure et "dont tout le monde parl(e)" est "la vérité sur l'affaire Harry Quebert", qu'il a écrit au cours de son enquête sans l'avoir consciemment "rédigé" ! 


Il lui faut enfin choisir le style :

Avec la dextérité, le savoir-faire d'un écrivain chevronné –lui qui n'en est qu'à son deuxième roman-, Joël Dicker fait voyager son lecteur dans le temps. Commençant donc par la fin, et continuant sans explication par le retour au premier ouvrage dont le lecteur ne saura rien, sauf qu'il a été un succès et que depuis lors, l'auteur est "vidé" de toute créativité. Usant comme au cinéma de flashbacks qui lui permettent de délaisser le présent par des retours soudains en arrière. Une façon d'insister, en un éclair, sur un évènement, un souvenir particulièrement vif, qui s'est déroulé dans le passé. Au fil de l'histoire, l'auteur va multiplier, accélérer les rebondissements, assemblant des faits, les démolissant, passant à un autre, forçant en somme le passage vers cette liberté dont il ne doute à aucun moment, de parvenir à la procurer à son ami. 

En fait, il doit élucider trois questions : Qui a tué Nola Kellergan ? Que s'est-il passé à Aurora et les environs en 1975 ? Et surtout, qu'il semble paradoxalement avoir oublié, mais que n'oublie pas son éditeur : comment écrit-on un roman à succès ? 

Portant en gestation les trois réponses, l'aventure imaginée par Joël Dicker est si bien forgée qu'au bout d'un moment, le lecteur est laissé à quia. Contrairement aux autres polars –même les "bons"- où bien souvent il a deviné qui est l'assassin, il lui faudra, dans cette recherche de "La vérité sur l'affaire Harry Quebert" parvenir à l'ultime fin pour la connaître. En somme, l'auteur écrit un livre sur un écrivain, Marcus Goldman ; qui écrit un livre sur un écrivain, Harry Quebert ! Tout cela, en laissant quelques indices que son lecteur devrait saisir, n'était qu'il est emporté par l'histoire ; entretenant le suspense ; éclairant certaines zones mais en laissant d'autres dans l'ombre, multipliant les explications et les effets provoqués. 

En fait, cet ouvrage est à la fois un thriller à l'américaine ; une réflexion sur la difficulté d'écrire ; une analyse de la justice et des médias, de la vie américaine avec ses travers, ses tabous et ses dérives. Une introduction au monde de l'édition, son mercantilisme et son cynisme. Il nous parle aussi d'amour et d'amitié. Et, en filigrane, de solitude. Toutes études d'une telle justesse qu'elles donnent au livre une contemporanéité rare dans la littérature française actuelle. 


Tellement soucieux de ne rien négliger dans l'élaboration de son livre, Joël Dicker est allé jusqu'à choisir l'image de couverture qui doit refléter très exactement l'ambiance du livre et pour laquelle il écrit : "Je pense à un peintre qui me trotte dans la tête depuis quelques temps déjà : Hopper à qui je voue une admiration sans bornes pour sa capacité exceptionnelle à capter les ambiances de l'Amérique. Je sélectionne certains tableaux ; je les observe sous tous les angles ; il manque quelque chose. Et voilà qu'au cours d'une conversation, on me rappelle le formidable "View of Orleans"…" Hopper, donc, avant que son exposition ne fasse, à Paris, courir les foules ! 


Le sort du livre : 

Cet ouvrage qui, fin janvier 2013 a été vendu à plus de 400 000 exemplaires, dont chacun –amateur ou détracteur- s'accorde à dire qu'une fois ouvert, impossible de le refermer avant la fin ; cet ouvrage couvert de lauriers a été à la fois encensé comme l'est rarement le livre d'un jeune écrivain ; mais aussi descendu en flèche, la suprême critique semblant être celle qui consiste à dire qu'il est très mal écrit parce qu'il est écrit en français suisse et non en français français ! 

Essayons donc de voir quelles sont ses "sublimes" qualités et ses "terribles" faiblesses ? 


Les premières viennent d'être longuement développées, répondant amplement au conseil de Harry Quebert : "Un bon livre, Marcus, est un livre que l'on regrette d'avoir terminé". Ou à la leçon n°4 : " Lorsque vous arrivez en fin de livre, Marcus, offrez à votre lecteur un rebondissement de dernière minute… il faut garder le lecteur en haleine jusqu'au bout".


Quant aux secondes, il arrive d'être agacé par les digressions concernant le métier d'écrivain, les recommandations de Harry à son élève Marcus qui cassent le rythme et font une histoire dans l'histoire.

 On a également reproché à l'auteur de s'être laissé influencer par Philippe Roth, mais si, comme il est dit plus haut, il reconnaît cette influence, son histoire s'en va complètement ailleurs que celles de l'auteur américain

Mais surtout, la plupart des critiques tournent autour de l'histoire d'amour et des phrases qui semblent bien mièvres : "Ma tendre chérie, vous ne devez jamais mourir. Vous êtes un ange. Les anges ne meurent jamais. Voyez comme je ne suis jamais loin de vous. Séchez vos larmes, je vous en supplie". Apparemment, personne n'a manifesté des trésors d'indulgence en se souvenant que Nora avait quinze ans, était à peine sortie de l'adolescence donc romanesque, immature, naïve ; et que ce genre de phrases devait parfaitement lui convenir, ses lettres rebondissant exactement dans le même tempo : "Harry chéri… Ne vous mettez pas en colère contre moi…C'est ce que je veux faire de ma vie : m'occuper de vous…" ! Par ailleurs, peu de lecteurs ont tenu compte du rebondissement imprévu concernant ces lettres et leur auteur véritable, fait qu'ils n'apprendront que vers la fin du livre. Peut-être auraient-ils dû, alors, être moins sévères ? 

Et puis, on a reproché à l'auteur le côté caricatural de certains personnages secondaires (l'éditeur excessif dans son cynisme ; la mère juive typique, trop protectrice ; le policier bourru ; la serveuse nostalgique...) ; on a fait remarquer que quelques passages sont répétitifs, qu'il y a quelques longueurs, des pièces du puzzle qui s'assemblent si parfaitement qu'elles sentent l'artifice. 


Il est possible (même exact pour être honnête) que ces critiques soient justifiées. Mais la force de l'auteur a été de rebondir sans cesse, ce qui fait que cet ouvrage est d'une lecture très agréable. Même les détracteurs les plus acerbes finissent par admettre qu'ils se sont laissés prendre à l'histoire et ont passé une nuit blanche pour la terminer ! Finalement, l'un des conseils de Harry affirme : "Ecrire, c'est être dépendant. De ceux qui vous lisent ou ne vous lisent pas". Or, Joël Dicher a su se détacher de cette dépendance –en tout cas la dominer- pour faire de son second roman un écrit mondialement addictif ! 


Deux questions et une affirmation : 

D'origines sociales diverses, de culture très hétérogène, qu'est-ce qui a amené les lycéens à primer ce livre ? Il semble qu'ils aient sans ambiguïté reconnu comme l'un des leurs, un écrivain à peine plus âgé qu'eux. L'un des membres du jury résume ainsi leur choix : "Nous l'avons choisi pour la structure très bien faite de son récit ; son point de vue sur l'Amérique, son imagination, les rebondissements de l'histoire. C'est un grand roman, un très grand roman" ; et l'une des jeunes filles ajoute : "Il y a eu plein de controverses à cause de son physique, sur le fait qu'il soit favori (mais) Joël Dicker mérite le Goncourt des lycéens pas parce qu'il est beau garçon, mais parce que son livre est vraiment bien". En fait, cet enthousiasme tient sans doute au côté emblématique de l'ouvrage dans lequel se reconnaissent les jeunes de moins de trente ans. C'est en tout cas "un signal fort pour dire combien contrairement aux idées reçues, les jeunes lisent et se passionnent pour les romans contemporains". 


A l'autre bout de la chaîne sociale, culturelle et de l'âge, qu'est-ce qui a amené les Académiciens à primer ce livre auquel ils viennent de décerner le "Prix de la langue française" ? Touchés par une histoire d'amour qui n'est plus de leur âge, se sont-ils laissés emporter par les rebondissements d'un suspense qu'eux non plus n'ont pas su percer avant de parvenir à la fin ? Ont-ils été sensibles à l'évidence qu'avec plus de six cents pages, l'auteur ait su continuer à les entraîner de rebondissements en humour, d'action en réflexions, au travers de l'intrigue ? Et puis, peut-être ont-ils estimé que Joël Dicker avait parfaitement obéi aux 31 conseils d'écriture de Harry Quebert pour écrire un grand roman ?... Enfin, peut-être ont-ils apprécié la contemporanéité de l'ensemble, l'écriture nerveuse si différente de nombre d'ouvrages actuels, mous et dépourvus de surprise ?  


Quant au "Prix littéraire de la Vocation", créé en 1976 par la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet, il est destiné à aider un jeune romancier d'expression française âgé de 18 à 30 ans. Il se définit "dans une diversité qui recèle cependant deux ou trois signes particuliers qu’ils ont tous en commun : beaucoup d’audace, un grain de passion et une énergie à déplacer des montagnes". Inutile de remarquer combien Joël Dicker répond à cette définition. 

Jeanine SMOLEC-RIVAIS


(¹) Fondé en 1995 par le Général chef d'Etat-major de l'armée de Terre, le Prix littéraire de l'armée de Terre - Erwan Bergot, est destiné à récompenser une œuvre grand public, écrite en langue française, célébrant un exemple d'engagement au service de la France et de ses valeurs essentielles. Le Prix Littéraire Erwan Bergot affirme ainsi la reconnaissance d'un état d'esprit commun à la société et à l'Armée de terre : solidarité, dévouement, dépassement de soi, courage, adaptation. Le prix est remis au lauréat la première quinzaine de novembre, lors d'une réception organisée par le SIRPA Terre.


CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 69 DE DECEMBRE 2013 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.