JE NE RETROUVE PERSONNE

D'ARNAUD CATHRINE

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En cette rentrée d'automne 2013, il semble que de nombreux écrivains –des trentenaires en particulier- influencés par les maux sociétaux de notre temps, apportent leur quote-part aux problèmes ambiants, en étudiant les possibles mutations, les variations des lois familiales, les tensions enfants/parents, frères/sœurs, etc. Essayant de se situer parmi tous ces contextes. S'affirmer. S'affranchir des relations de domination dans les familles traditionnelles, des aléas des familles recomposées ; trouver leur place. Tel est le cas d'Arnaud Cathrine dans son dernier ouvrage "Je ne retrouve personne". 


Arnaud Cathrine est né dans la Nièvre en 1973. Il fait des études de lettres modernes et d'anglais à Paris. Il se plonge dans la musique (le piano et le chant).

Très jeune, il lit Camus et Faulkner qui vont puissamment l'influencer. En 1998, il publie son premier roman "Les yeux secs" aux Editions verticales. 

Depuis, il a publié une vingtaine de livres (dont onze destinés à la jeunesse). Nombre de ses titres témoignent de sa préoccupation concernant la famille : "L'invention du père", "Exercices de deuil", "Des histoires de frères", "J'ai vingt ans qu'est-ce qui m'attend ?".

Par ailleurs, explorant toutes les possibilités de l'écriture, il compose les paroles de chansons pour Florent Marchet ou Joseph d'Anvers. En 2004, il adapte au cinéma, son roman "La route de Midland" avec le metteur en scène Eric Caravaca, film qui paraît sous le titre "Le Passager" avec Julie Depardieu. Puis il coécrit "La faute à Fidel", premier long-métrage de Julie Gavras. 


Le héros de "Je ne retrouve personne"  est Aurélien Delamare, jeune écrivain trentenaire. Fils cadet d'un couple de pharmaciens, il a passé toute son enfance et son adolescence à Villerville, qu'il a quitté pour continuer ses études à Paris. De cette enfance et adolescence, il garde tant de mauvais souvenirs qu'il a juré de ne jamais remettre les pieds dans sa ville natale. Mais, ses parents à la retraite, partis s'installer dans le Midi, et puisque aucun des deux enfants ne veut l'habiter, ont décidé de mettre "la Villa" en vente. Un appel téléphonique de son frère, et voilà Aurélien retombé sous sa coupe, "obligé" de céder : Il a beau arguer qu'il est en pleine promotion de son dernier ouvrage publié, son frère lui oppose qu'il est lui-même pris par le tournage d'un film ; et que c'est impérativement lui, Aurélien, qui doit se libérer et aller ouvrir la maison afin d'en permettre l'entrée aux éventuels visiteurs. 

A contrecœur, il part donc pour un weekend et arrive à Villerville au soir du 9 octobre 2011.

Mais ce qu'il n'a pas prévu, c'est qu'il se retrouverait face aux fantômes du passé. Et qu'il resterait là-bas plus de trois mois ! A la fois froid et bouleversé, déterminé à repartir et trop abattu pour mettre en œuvre son départ, il va commencer "un état des lieux", un bilan de sa vie, lui qui à trente ans passés, n'a ni femme, ni enfant, ni maîtresse puisque Junon, qu'il considérait comme la femme de sa vie, l'a quitté parce qu'il refusait obstinément de lui faire un enfant. L'un des paradoxes qui domine son existence est d'ailleurs que toujours amoureux, il ait gardé avec elle d'excellents rapports et qu'il se soit passionnément attaché à sa petite fille, Michelle, âgée de cinq ans, "Michelle, (qui) est l'enfant de sa mère, mais est également l'enfant (qu'il n'a) pas eu" ! Et là, sur la plage, sans échappatoire possible, chaque pas lui rappelant un moment heureux, il lui faut faire le deuil de cet amour, cette "rupture à marée basse" (définition cynique de son frère) qui prend d'autant plus un caractère définitif que Junon lui annonce qu'elle va s'installer avec un autre homme.

Autres moments pénibles dans la maison "avec sa décoration raffinée, mais si sobre et fonctionnelle qu'elle en paraîtrait quasiment impersonnelle". Là aussi, chaque pas le ramène inexorablement vers son passé : "Seul dans cette maison, (il) laisse… tout affleurer, sans percevoir encore les effets de ce reflux. On dirait qu'une digue intérieure a cédé…".

En fait, chaque lieu, chaque moment, lui est souffrance : 

** Dans la chambre qu'il partageait avec son frère, ce frère qu'il hait parce que de toujours, il l'a dominé, méprisé, traité de "larbin"… Souvenirs heurtés qui l'amènent à "décider" que c'en est fini de cette domination, que désormais il saura résister ! Feu de paille, bien sûr ! 

** Dans celle des parents qui ont toujours connu la relation dominante de l'aîné, mais n'en ressentaient que beaucoup d'indulgence attendrie ! 

** Au rendez-vous avec l'agent immobilier, qui s'avère être Hervé, celui-là même qui, naguère, le traitait de "tantouze" à cause de son physique efféminé. Qu'est-ce qui amène alors Aurélien à accepter d'abord une promenade sur la plage "comme au bon vieux temps", alors que son absolue conviction est qu'"il n'y a pas de vieux temps, Hervé, il n'y a que du temps révolu. Qu'attends-tu d'une balade au bord de la mer, quand la vie a dû tout mettre en œuvre pour nous séparer et engloutir nos fragiles attaches ?". Et accepte-t-il malgré tout, une invitation à dîner, uniquement parce que cet ancien ennemi lui explique qu'en fait c'était la différence sociale mal ressentie qui le rendait si féroce ? 

** Au cours de la recherche de Benoît, l'ancien ami conquis naguère de haute lutte, dont Hervé lui apprend qu'il s'est suicidé, et dont, plus tard, il apprendra par la veuve, à quel point il avait été incapable d'affronter la vie ! Revenant au passé, Aurélien se souvient des raisons pour lesquelles il a consacré, "sous le masque de la fiction, bien sûr, (son) deuxième roman intitulé "Un provincial",  à Benoît dont la personnalité (l')avait à ce point touché qu'elle (l)'inspira bien plus, à l'époque, que (sa) petite existence". 

** Au soir des retrouvailles avec la châtelaine du pays, Madeleine de la Varende, dite Mado, en laquelle il voyait "une anticonformiste réjouissante… Une femme que rien n'obligeait à se pencher sur vous, mais qui s'y employait avec naturel". Mais sur elle aussi, les années ont passé, et le jeune homme ne retrouve qu'"une silhouette chétive et cerclée d'arthrose, flottant dans des vêtements vraisemblablement hors de prix… Méchamment racornie, la vieille… A la désinvolture d'avant s'est substitué quelque chose comme une sale odeur, le rance a pris toute la place" ! Il s'aperçoit que "la vieille subversive de (son) enfance n'est plus aujourd'hui qu'une roublarde en fin de course" ! Preuve que la solitude ne l'incite pas à la générosité ! 


Ainsi, s'écoulent les jours, les seuls moments de répit survenant chaque soir où, descendant à la cave où son père conservait des "joyaux", il ouvre une de ces bouteilles et s'enivre jusqu'à l'oubli ! La seule éclaircie de cet interminable séjour sera la venue de Michelle que lui confie Junon. Délicieux moments avec cette enfant et lourd chagrin lorsque Junon vient la rechercher. Et la question : "Seul dans ce lit, dans cette chambre, dans cette maison. De quoi suis-je fait pour être là, avec cette petite fille, heureux de me promener main dans la main avec elle mais rendu à la béance quand vient la nuit et que je ne suis de nouveau que moi-même ?" 

Les points d'orgue de ce séjour étant la rencontre avec une inconnue, qui, rhumatologue, va lui proposer de soigner sa "périarthrite scapulo-humérale calcifiée bilatérale" qui le fait terriblement souffrir ! Et face à qui, à un moment, il réalisera qu'en fait son dernier livre "est un livre inutile". Qu'il est, ainsi qu'il l'admettra quelques jours plus tard à son frère, "chiant et mélancolique" et que, pour cette raison, il n'a plus envie de le défendre. 

Point d'orgue aussi, la venue inattendue de son frère qui, dès son arrivée lui demande : "Qu'est-ce que tu trouves à foutre ici, toute la journée avec Michelle ?". Début d'une nouvelle mésentente. Discussions et âpres disputes dues au fait que "son frère ne le reconnaît pas. Il le juge".  Jusqu'à ce que ce dernier lui confie que son épouse l'a quitté et que son fils est parti avec elle. Et, suite à une discussion plus orageuse, décide de partir comme il est venu : comme une fuite, dans l'urgence ! 

Point d'orgue, encore, le soir où, parti pour rendre à Hervé une visite impromptue, il le découvre faisant prosaïquement l'amour avec sa femme, sur le canapé du salon ! Il se retire sans avoir fait connaître sa présence, et décide qu'il ne les verra plus jamais, sans expliquer clairement si ce moment d'intimité volé lui a paru trop vulgaire, provoquant "un sentiment nauséeux de honte" ; ou pour toute autre raison ? 

Enfin, la rencontre avec Myriam, la veuve de Benoît, qui lui révèle qu'en fait son mari n'a jamais aimé que lui, Aurélien ! 


Un jour, la lecture d'une phrase de Marguerite Duras dans "Ecrire" : "On ne trouve pas la solitude, on la fait", le ramène mentalement à Paris. Et à la réalisation que ce qu'il considérait jusque-là comme des moments de grande intensité passés avec d'autres "solitaires comme lui", ne sont en fait que des moments de grand vide ! Et la question, encore : "Pourquoi ne plus vouloir provoquer Paris, lui extorquer des miracles ou le simple soulagement de l'ivresse commune ? A présent : l'ivresse, seul, l'oubli, seul…"


Ainsi, tout au long de cet ouvrage, où l'auteur écrit "je" comme pour laisser penser qu'il est largement autobiographique ; le héros voit-il tour à tour éclater les bribes de son enfance, de son adolescence, surgir de tous côtés les questionnements dont celui, essentiel : Pourquoi est-il venu ? Pourquoi est-il incapable de repartir ? Et la phrase de Mado qui lui donne la clef : "On ne sait jamais pourquoi on revient, n'est-ce pas ? On se noie dans tout ce qui est perdu et puis on s'en va". Dans ces conditions, que signifie exactement le dernier paragraphe, au cours duquel, après un repas de Noël dramatique pour la famille reconstituée, Aurélien "se retrouve" sur la plage "avec Benoît" ? S'ensuit un dialogue où ce dernier lui raconte combien il a souffert de ce que son amour pour lui n'ait jamais été partagé. Et pose la question : "Qu'est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ici ?" _J'ai écrit. Au début, il s'agissait de simples notes, griffonnées, lapidaires. Un peu tous les jours… Au final, je crois que j'ai écrit un livre. Que mon frère n'aimera pas. Mais tant pis. J'ai écrit le livre que je cherchais depuis longtemps". Le dénouement de cette rencontre étant : "Je me lève et je rejoins mon frère". 

Aurélien a-t-il franchi le cap de sa crise de la trentaine ? Ce passage "avec" Benoît est-il l'un de ses "chemins de traverse, des sentiers dépréciés" ? Prouve-t-il que, contrairement au titre, il s'est trouvé, qu'il a retrouvé quelqu'un ? Et l'ultime phrase signifie-t-elle qu'il en a fini de se dévaloriser et qu'il est maintenant libéré de sa soumission à son frère ? Qu'il est libre ? 


Cet ouvrage, en tout cas, est un roman à la fois touchant et captivant. Un récit très mélancolique par l'incapacité du héros à être heureux. Tendre et poétique, mais terriblement féroce. A lire absolument. 

Jeanine RIVAIS

"JE NE RETROUVE PERSONNE" d'Arnaud CATHRINE. Editions Verticales / Gallimard. 227 pages. 18 €.


CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 70 DE DECEMBRE 2013 DE LA REVUE DE LA CRITIQUE PARISIENNE.