Nombre de personnes qui ont, au cours de décennies, collectionné pour leur plaisir personnel éminemment égoïste mais combien porteur de bonheurs, les objets les plus divers (voitures, disques, poupées, jouets, panneaux de signalisation…peintures, œuvres d’art sous toutes les formes…) décident un jour par orgueil, par altruisme soudainement découvert, par envie de communiquer… de les "offrir" aux autres en ouvrant "un musée"*. Apparaissent alors, surtout s’agissant d’art, nombre de questionnements : 

          Vouloir ouvrir un musée, c’est d’un seul coup changer sa propre définition : c’est passer de l’état de simple individu soucieux de préserver un bien personnel, à celui de protecteur d’un patrimoine pictural, artisanal, littéraire, etc. dont on devient le garant ; de celui d’artiste d’une création individuelle à celui de montreur des créations d’autrui ; de galeriste supposé tirer profit des oeuvres sur lesquelles il a pris des risques, à celui de dispensateur d’une forme culturelle très spécifique ; de celui encore de collectionneur fier de posséder des œuvres acquises par coups de cœur ou reçues comme gages d’amitié, à celui d’altruiste soudain désireux d’en faire bénéficier des inconnus. C’est, en somme, passer de l’attitude d’un “musicien” jouant d’un seul instrument, à celle de “chef d’orchestre” assumant désormais tous les rôles d’une partition, pour les coordonner, les faire jouer d’une seule voix cohérente, en amplifier l’évidence jusqu’à les rendre incontournables en pressentant que l’exécution du “morceau” ne sera de sitôt parfaite, que les apprentissages ne se feront pas dans la brièveté, que l’harmonisation ne sera ni facile ni définitive. 

     Une telle décision est donc un engagement solennel “pour la vie” : quiconque la prend, change aussi sa réflexion, passant de l’appréciation d’une collection “enrichie” pièce à pièce, à celle protéiforme, d’acquisitions regroupées ; à la nécessité d’assumer des donations sollicitées ou inattendues ; d’organiser des animations qui le rendent comptable face à des artistes et un public. Le voilà, dès les premiers instants, soumis à l’obligation de rogner sur ses heures libres ;  amplifier ses énergies ; enrichir les cimaises ou les vitrines de nouvelles oeuvres, tout en canalisant ses choix liés, dans la multiplicité, à la tonalité de départ et au titre définitionnel du lieu ; exiger de soi une absolue indépendance et une impartialité jamais démentie ! Tâche particulièrement ingrate, donc, par les luttes intestines et les tiraillements auxquels sera forcément confronté le “conservateur” en herbe doté soudain d’un “pouvoir” ; et les déviances par lesquelles il sera tenté : Exigence de qualité risquant au fil des années de s’émousser voire de se démentir ; disparition de l’objectivité, parfois, enfouie sous les laudes ; de la sincérité, enfin, susceptible de s’effacer devant l’envie de notoriété et de prestige du musée !

     Toutes ces conditions morales, éthiques... supposées réunies ; et la conscience des risques encourus bien présente, semblable choix est un acte de confiance et d’amour : confiance dans la valeur spirituelle des oeuvres exposées, leur originalité, leur force de symbole. Amour parce que leur “propriétaire” accepte de n’en avoir plus l’exclusivité, alors qu’il les a attendues parfois longtemps, allant de ce fait souvent au-delà de ses moyens financiers ; les a choisies en sentant d’emblée s’établir avec elles une complicité profonde ; qu’elles se sont avérées des amies précieuses, lui faisant chaud les jours de solitude...Peut-être, chez d’autres, n’auraient-elles éveillé aucun écho, mais elles ont déclenché dans la tête et le cœur du découvreur, un choc émotionnel si fort qu’il lui a “fallu” les acquérir, les toucher, les mettre en valeur dans sa maison... 

          Décider de les soumettre à des regards extérieurs, change à la fois ce rapport et l’envergure des oeuvres : elles ne se situent plus dans une intimité ; elles deviennent de la culture. Reste à transmettre cette confiance et cet amour : si le musée est créé in situ, le visiteur ressentira forcément cette chaleur initiale, l’intensité relationnelle entre le maître et les oeuvres. S’il est installé ailleurs ou par une tierce personne, il faut à l’initiateur de ce projet générer dans un lieu vide et anonyme, une nouvelle harmonie, de nouveaux rythmes, un nouvel itinéraire affectif capable, même autre, même subjectif, d’équivaloir au précédent ! Il n’y parviendra qu’en adaptant le bâtiment à l’identité des oeuvres, pour protéger leur puissance onirique, leur mystère et leur spécificité. En fait, tout coulera de source si son musée -contrairement à trop de “halls de gares” froids et dépersonnalisés- est conçu comme un lieu d’échange, de partage, de convivialité.

    Se décréter “conservateur”, c’est en outre, quelle que soit la spécificité de sa collection, avoir conscience de devenir dépositaire d’une mémoire : artistique, citoyenne, paysanne, populaire... A l’égard de cette dernière, surtout, sa vigilance ne se démentira jamais,  parce que pour elle, existe de façon si cruciale la nécessité de sauvegarder les créations trop souvent ignorées, méprisées, détruites par indifférence ou par vandalisme, jetées par des émules de la civilisation de consommation. Et si possible, il lui faudra réagir souvent et en tous lieux pour les sauvegarder complètes et en bon état : le rôle du musée est en fait comparable à celui des eaux du Nil protégeant des pillards et de l’érosion, les tombes d’Alexandrie ; ou des cendres de Pompeï restituant après des millénaires, des fresques intactes et les témoignages d’une culture que l’on croyait disparue ! Mais loin de les dérober à l’histoire comme ce fut le cas pour ces préservations accidentelles, le dépositaire des oeuvres se doit de les valoriser, leur garantir le respect dû à toute création ; en faire pleinement profiter ses contemporains ; façonner avec eux, en somme, le premier maillon d’une nouvelle mémoire.

    Enfin, si la vocation du musée naissant est de proposer des oeuvres difficiles ou inattendues, sortant des sentiers battus, il faudra amener à les comprendre un public de hasard souvent préoccupé seulement de culture conventionnelle, et majoritairement ignorant des autres formes d’art ; habitué aux manifestations des circuits officiels et peu disposé à se détourner des routes bien " balisées ". Le nouveau conservateur devra donc être éminemment pédagogue ; savoir “expliquer” les origines et la démarche du créateur  ou du collectionneur ; affirmer, face aux “ismes” culturels, l’aspect multiforme de son aventure. En fait, obtenir qu’avec chaque visiteur quittant ce lieu, sorte un cœur, là où n’était entrée qu’une tête ! 

    Quelques musées existent déjà, œuvrant en ce sens. D’autres sont en train de naître, manifestant des volontés similaires, porteurs d’espoirs tout neufs. Il faut s’en réjouir, car, grâce à de telles initiatives, le véritable amoureux de la beauté pourra aller l’esprit serein, sachant qu’à sa place, et pour son plus grand plaisir, quelqu’un veille sur des collections plurielles dans leur définition, uniques dans leur conception, et de ce fait universelles !

Jeanine RIVAIS

*En fait, il est erroné et même illégal de dire que l’on " ouvre un musée ", l’emploi de ce mot supposant une autorisation de l’Etat. Mais ce mot est si couramment employé que rares sont les personnes qui disent "mon site", "ma collection"… Chacun a le sentiment de posséder désormais "son musée" !

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C'est dans cet esprit qu'ont été écrits de nombreux textes : 

*** Tous les textes et entretiens sur Cérès Franco, sa "Collection Cérès Franco d'Art contemporain"  devenue "La Coopérative, collection Cérès Franco".

*** Tous les textes et entretiens écrits sur et avec Danielle Jacqui et "la Maison de Celle qui peint". // Sur la Maison de Raymond Raynaud.

*** Tous les textes écrits du "Le Musée de la Création franche" de Bègles.

*** Tous les textes écrits sur Madeleine Lommel et "L'Aracine Musée d'Art brut".// Sur "L'Art cru Muséum" // Les expositions de la Halle Saint-Pierre // Le petit Musée du Bizarre. // Les archéologies de Florence Marie, à Honfleur // La Fabuloserie

*** Tous les textes se rapportant à des "lieux magiques" créés par des artistes d'Art brut (Qui sauvera le jardin de Fernand Châtelain ?" 

*** Tant d'autres ! Dont il faudrait parler ! Celle des Sotta, celle des Caire, celle immense de Marthe Pellégrino et Jean-Claude Crégut, Le Musée d'Art brut de Montpellier, etc. La nôtre ! 

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Ce texte a été présenté dans le N° 61 de Novembre 1997 du BULLETIN DE L’ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA). Alors que venaient d'ouvrir le "Musée de l'Art en marche " de Lapalisse, et celui de Crémieu.

 

Les images proposées faisaient le tour des cimaises de la salle de séjour de Jeanine Rivais et Michel Smolec, de 2006 à 2010. Depuis, d'autres se sont ajoutées.