BANN'ART, DIX-HUIT ANS DE SURPRISES ET DE DECOUVERTES ! 

 

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BANN'ART DE 2002 A 2019 : TEXTES ANNUELS

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BANNE 2002  : TROISIEME FESTIVAL D’ART SINGULIER.

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Qu’est-ce qui, en ce XXIeme siècle, alors que la mouvance hors-les-normes commence à avancer en rangs bien dispersés, génère encore une motivation suffisante pour créer et animer annuellement un festival d’Art singulier ? Sans doute un intérêt depuis longtemps vivace, un brin de nostalgie, beaucoup de passion, et l’amour des artistes ? Il semble, en tout cas, que telles soient les raisons qui ont poussé Marthe Pellegrino, la Présidente du tout jeune festival de Banne, à s’investir de façon bénévole, quasiment sans subventions, à créer un très beau catalogue, et à investir pour la troisième fois, son joli village perché à flanc de montagne ?

Quoi qu’il en soit, la sélection 2002 était un très bon cru, même si deux ou trois artistes totalement concernés par l’art officiel contemporain, n’appartenaient pas à la mouvance singulière ! Peintres, sculpteurs,  collagistes, créateurs d’Art-Récup’ formaient une équipe vivante, multiforme, très colorée, respirant la jeunesse du cœur et de l’inspiration.

Il faut dire que, pour quiconque n’a pas trop mal aux jambes, ce village est idéal, car il permet, entre deux visites, de se ressourcer en flânant sur la place ombragée de platanes ; d’admirer le paysage avoisinant, avant d’« attaquer le morceau suivant » : car les exposants sont répartis en quatre lieux : l’un classique, la salle de réunions jouxtant la mairie ; l’autre déjà tout imprégné de souvenirs culinaires et de peinture, l’atelier de Lamo ; le troisième (à mesure que l’on monte des escaliers biscornus usés par le temps et les pas des générations qui les ont foulés), chargé de mystère, la Grotte du Roure. Enfin, tout en haut (devant une vue à vous couper le souffle), et toutes chargées d’histoire, et de piaffements de chevaux, les anciennes Ecuries du château !

Jeanine RIVAIS

 

CE TEXTE A ETE ETE PUBLIE DANS LE N° 71 DE FEVRIER 2003 DU BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA

BANNE 2003  : QUATRIEME FESTIVAL D’ART SINGULIER.

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          Pour la quatrième fois, le petit village de Banne, dans l’Ardèche, a perdu son calme ! Cinquante-neuf artistes, en effet, ont, en 2003, de nouveau rompu son calme et sa sérénité, et envahi de leurs œuvres multiformes, des lieux devenus soudain bourdonnants d’activité ! 

 

          Après un vernissage qui eut toute la convivialité souhaitée, car nombre d’exposants avaient respecté la consigne de réaliser des chapeaux "originaux", le visiteur put, tour à tour, entrer de plain-pied dans les Ecuries ; se nicher dans l’intimité de la Grotte du Roure ; escalader un escalier pittoresque pour parvenir à la confidentialité de la Maison de la Cheminée ; essayer de retrouver la solennité de l’Eglise ; s’asseoir et bavarder longuement au milieu des œuvres accueillies par Lamo dans son atelier. 

 

          Quant à la qualité de cette énorme exposition, elle était indéniable, haute en couleurs, attestant de la diversité des imaginaires et de la créativité des participants. Une belle manifestation, organisée par Marthe Pellegrino, fondatrice de ce festival ; que venait enrichir un magnifique catalogue en couleurs dans lequel chaque artiste disposait d’une page.  

Jeanine RIVAIS

 

CE TEXTE A ETE PUBLIE DANS LE N° 74 TOME 1 DE JUILLET 2004 DU BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.

BANNE 2004 : Textes perdus ou envolés ? 

BANNE 2005

ART SINGULIER, ART D’AUJOURD’HUI

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     Lorsque Jean Dubuffet décidait d’appeler "Art brut" et de faire reconnaître comme un art à part entière des dessins, collages, peintures, sculptures… réalisés dans le secret asilaire ou carcéral, dans l’anonymat de jardins de campagne… envisageait-il la vague d’étonnement et d’enthousiasme qui s’ensuivrait ? Lorsqu’il décidait de muséifier les œuvres de ces créateurs toujours coupés du monde, pensait-il susciter autant d’intérêt ? Et lorsqu’il interdisait l’emploi du terme " Art brut" pour toutes les œuvres autres que celles de sa collection, imaginait-il le nombre infini de vocables qu’il allait générer ? 

          Toujours est-il que, refusée par la France et implantée à Lausanne, la Collection de l’Art brut et la Neuve Invention devint le lieu de référence de cette frange de créations qui avaient suscité l’admiration sans retenue de Max Ernst, Paul Klee, Kubin, Breton, Aragon, etc. Dans son orbe, fleurirent de nouveaux musées (La Fabuloserie, L’Aracine, le Site devenu Musée de la Création Franche, l’Art en Marche…) ; se développèrent des revues (Gazogène, l’Amateur, Les friches de l’Art, Regard… surtout le Bulletin de l’Association les Amis de François Ozenda, qui pendant trente-cinq ans fut le témoin fidèle et sans exclusive de cette aventure). Et puis, à partir de 1990, naquirent des festivals créés par des artistes soucieux de grouper autour d’eux des gens d’un même esprit, mais à la création multiforme : Festival de Roquevaire, d’abord, sous la houlette de Danielle Jacqui Celle qui peint. Puis celui de Praz-sur-Arly où Louis Chabaud mobilisa le village entier pour créer autour des artistes invités, un puissant climat de convivialité. Enfin, il y eut Banne où Marthe Pellegrino et son complice, Jean-Claude Crégut, maire, décidèrent d’implanter annuellement un Festival d’Art Singulier.

          Situé en Ardèche, Banne, joli village accroché au flanc d’une colline, a de tous temps eu vocation artistique. Il s’agissait donc de changer cette vocation, donner aux Ecuries qui dominent un paysage grandiose, à la Grotte, à la Maison de la Cheminée, etc., mission de transformer une simple promenade en périple jalonné de surprises, interrogations, voire admirations. Finalement, une telle décision convenait très bien à cette région puisque, à quelques kilomètres de là, Candide et son Petit Musée du Bizarre, avaient depuis plusieurs décennies, introduit dans la région, la plus primitive Singularité. 

          Praz-sur-Arly passé au chapitre des regrets, Roquevaire ayant choisi d’autres orientations, Banne se retrouva seul, et prit activement le relais : en quelques années, la demande s’accrut dans de telles proportions, qu’il fallut à Marthe Pellegrino déployer des trésors d’imagination pour canaliser ce flux. Il faut dire que, de prime abord, elle prit très au sérieux son rôle de prospectrice et de promotrice de l’Art Singulier. Depuis, chaque manifestation conforte sa réputation de découvreuse, où elle invite une importante proportion de "nouveaux", souvent de complets inconnus, d’autres dont c’est la première exposition, etc. Et "Banne" étend désormais sa renommée bien loin de sa colline originelle ! 

          Par ailleurs, consciente depuis le début du danger pour un festival, de s’enfermer dans des chapelles, Marthe Pellegrino a depuis l’origine, adjoint aux Singuliers, quelques exposants dont la création plus raisonnée, moins viscérale, les rattache davantage à l’Art contemporain qu’à la mouvance hors-les-normes. Cette année, elle a officialisé cette mixité en augmentant le nombre d’éléments "extérieurs" et en changeant la dénomination de son festival devenu "Art Singulier, Art d’aujourd’hui".

          Quel impact aura ce choix sur l’avenir et l’exemplarité de cette exposition ? L’Art Singulier désormais présenté en toute contemporanéité, saura-t-il conserver son originalité, sa marginalité ? Cette décision constitue-t-elle une précaution face à un possible détournement de sens et d’esprit ? Ou bien s’agit-il simplement de passion, de goût du risque ? Qui sait ? Souhaitons, en tout cas, que cette conjonction de deux tendances qui, jusque-là s’ignoraient, ne modifie pas trop la tonalité du festival. Et que subsistent longtemps encore les symphonies de couleurs éclatantes et le " dit " si chaleureux et puissamment psychologique, qui caractérisent la mouvance singulière.

 

     Jeanine RIVAIS

 

BANNE 2005  : On recherche tous documents photographiques s'y rapportant !!!

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BANNE 2006 : OU EN EST L’ART SINGULIER ?

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          D’abord il y eut l’"Art brut", mot créé par Jean Dubuffet pour désigner l’Art asilaire qu’il collectionnait avec la plus vive curiosité. Ce faisant, il amorçait une ère où entraient en scène des autodidactes jusque-là oubliés derrière les murs de leurs asiles, en milieu carcéral, ou seuls au fond de leur jardin, moqués, méprisés, considérés comme des fous, à tout le moins des marginaux. Ces gens-là sculptaient sur tout ce qui leur tombait sous la main ; peignaient sur les plus invraisemblables supports ; collaient mies de pain, papiers et épluchures ; composaient poèmes ou pictogrammes… se souciaient comme d’une guigne des réactions qu’ils suscitaient… créaient simplement pour souffrir moins ; oublier leur solitude ; sans conscience ni volonté d’être considérés comme, ou de devenir des artistes. Sans désir, surtout, de vendre ces œuvres qui embellissaient leur vie, et le cadre souvent sinistre dans lequel elle se déroulait. Et soudain, leurs productions furent reconnues, encensées, exposées, muséifiées même ! Et tandis que ces créateurs anonymes qui s’étaient mis à l’ouvrage en toute ignorance du monde extérieur, demeuraient en leurs huis clos, leurs œuvres devenaient un art à part entière et prenaient la clef des champs. En même temps, Jean Dubuffet, interdisant aux autres, l’emploi du terme "Art brut" , déclenchait une véritable déferlante de néologismes (L’Art immédiat ; les Friches de l’Art, La Création franche, l’Art cru, l’art intuitif, l’Art spontané, l’Art médiumnique, l’Art du bord des routes, l’Art insitic (inné), l’Art différencié, l’Art en marche, l’Art en marge…) Néologismes sortis de l’imaginaire de gens concernés par ces créations étranges ; et qui, finalement, s’inscrivaient toutes dans une même démarche solitaire, un même esprit riche, foisonnant, protéiforme ; s’intégrant au fil du temps à une mouvance qui, après l’Art hors-les-Normes d’Alain Bourbonnais, et les Singuliers de l’art, allait constituer l’Art Singulier.  

          Mais, rétorque-t-on souvent, tout art ne doit-il pas être singulier ? Bien sûr que si ! Mais dans le cas de l’Art Singulier, il y fallait des majuscules, car sa connotation si particulière, tellement spécifique désignait outre l’originalité et le talent autodidactes, des créations situées dans une absolue marginalité. 

 

          Plus d’un demi-siècle s’est écoulé. Le terme "Art brut" qui aurait dû demeurer entre les murs du musée de Lausanne, n’en finit pas de courir le monde. Dans le même temps, que s’est-il passé dans le microcosme de l’Art Singulier ? En sont devenus partie prenante, nombre de gens formés par les Beaux-arts, soucieux de se libérer des carcans, et sincèrement désireux de trouver dans cette marginalité, une fraternité, une convivialité qu’ils ne trouvaient nulle part ailleurs. Quoi qu’il en soit, fini la seule création autodidacte ! Une nouvelle vague était née, qui traversa plusieurs décennies. Mais ces nouveaux venus non plus " indemnes de culture artistique "¹(¹) mais possédant souvent de solides connaissances, étaient trop remuants pour rester dans le monde réservé où étaient cantonnés leurs prédécesseurs. La mouvance Singulière grandit de façon tentaculaire, conservant encore, heureusement, beaucoup de fraîcheur et de sincérité. Et puis, très vite, elle commença à essaimer…

 

          Aujourd’hui, l’Art Singulier, porteur de tant de richesses, de fantasmes et de formes tellement inattendues, continue à susciter surprise et émotion. Mais il s’exprime désormais dans un champ aussi large et diversifié que l’Art contemporain. Souvent côte à côte avec lui, d’ailleurs. Dans ces conditions, il reste à se demander combien de temps il résistera au chant des sirènes, et préservera sa si passionnante hors-normalité ?

                                                       Jeanine RIVAIS   

 

** Jean Dubuffet. 

 

BANNE 2007  : HUITIEME  FESTIVAL D’ART SINGULIER.

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          Banne a vécu, cette année encore, ses deux festivals d' "ART SINGULIER, ART D'AUJOURD'HUI". Comme d'habitude, le nombre d'exposants a été, les deux fois, considérable. Quant à la foule, elle a été fidèle aux rendez-vous fixés par Marthe Pellegrino, fondatrice et organisatrice de ces manifestations ; et de Jean-Claude Crégut, Maire de Banne, qui met chaque fois à la disposition du festival, les lieux désormais devenus symboles de la fête : Les Ecuries, la Grotte du Roure, la Maison de la Cheminée ; et cet été la salle de la mairie.

Comme aux précédents festivals, un somptueux catalogue a donné à chaque artiste une page abondamment illustrée en couleurs.

          La tradition veut que tout le monde -organisateurs et exposants- arrive chapeauté de la manière la plus originale. 2007 n'a pas failli à la tradition. Afin d'immortaliser cette coutume, PIERRE LE HINGRAT a photographié avec humour et précision, chaque visage enchapeauté. Qu'il en soit remercié, et permette à chaque entretien réalisé avec les artistes, de s'orner d'une de ces réalisations !

          A Banne, les prochaines élections municipales verront partir à la retraite, Jean-Claude Crégut, et arriver un nouveau maire. Souhaitons que ce dernier comprenne toute l'importance prise par ce village de caractère dans le monde de l'art. Et qu'il permette à la manifestation d'être toujours aussi prestigieuse. Rendez-vous en 2008 !

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PREFACE DU CATALOGUE.

2007 : BANNE,ENCORE !

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          Comme les précédentes, hautement singulière sera l'année 2007, dans le petit village de Banne en Ardèche, qui proposera aux spectateurs toujours plus nombreux, son double festival. Double par sa dénomination qui présente désormais deux facettes artistiques : "ART SINGULIER, ART D'AUJOURD'HUI". Double par sa performance, car la demande se faisant de plus en plus multiforme et pressante, Marthe Pellegrino, son instigatrice et animatrice, a dû prévoir deux expositions annuelles.

          Multiforme le festival de Banne, parce que, autodidactes ou non, les artistes qui estiment être de la mouvance singulière, créent la plupart du temps pour répondre à l'urgence d'extérioriser leur moi profond, embellir leur vie d'œuvres ancrées dans leurs racines. Subséquemment, osant sans états d'âme les "dits" les plus inattendus, ils y déclinent à l'infini humour, souffrance, quotidien ; y affirment leurs associations inimitables de couleurs, formes et matières ; y bousculent et enchevêtrent leurs graphies, leurs pictogrammes… qui dansent autour de personnages plus fantasmagoriques que réalistes.

          Multiforme encore, parce que ceux qui, au contraire, se revendiquent de l'art contemporain, y proposent une gamme de compositions plus éclectiques, plus raisonnées parfois, plus cérébrales souvent. Allant de créations assez proches des œuvres singulières, pour lesquelles la différence tient à la seule volonté des artistes de se situer dans la contemporanéité ; à des recherches totalement "techniques" effectuées à partir d'outils les plus modernes : ordinateurs et logiciels spécialisés, etc.

Pressante enfin, la demande, du fait que cette frange singulière grouillant en marge de l'art dit "contemporain", lui est désormais presque partout confrontée**. Or, même si le phénomène est en train de se produire à Banne, ils ont encore dans ce lieu la possibilité d'étaler leur richesse créative, dynamique, imaginative.

          C'est pourquoi il est réconfortant que, pour les neuvième et dixième fois, -et souhaitons-le, pour bien d'autres fois encore- Banne soit voué à voir fleurir en ses lieux devenus mythiques et aux noms pittoresques (Les Ecuries, la Grotte du Roure, la Maison de la cheminée), son incontournable manifestation picturale et sculpturale, sereine, " évidente ".

Jeanine RIVAIS

** En effet, seuls subsistent le "Festival d'Art singulier" créé et pérennisé à Roquevaire (Bouches-du Rhône) par Danielle Jacqui Celle qui peint, et " Bann'Art, Art singulier, Art d'aujourd'hui " qui, comme il est dit plus haut, enrichit de sa diversité, le Centre de l'Ardèche. D'autres essaient de naître. Souhaitons-leur bonne chance.

 

BANNE 2008 

UN TOUT PETIT PEU D'HISTOIRE… SINGULIERE

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          Fallait-il qu'il fût bien choisi, ce mot "ART BRUT" pour que, près de soixante-dix ans après son "apparition", alors qu'il serait supposé demeurer exclusivement entre les cimaises du Château des Bergières à Lausanne, il n'en finisse pas de battre la "campagne singulière" !

Il est vrai que, lorsque Jean Dubuffet le "créa" dans une lettre, il définissait des milliers d'objets issus d'univers asilaires et carcéraux. Longtemps ignorés ou considérés avec la plus grande indifférence, voire le plus total mépris. Enfin pris en considération par des psychiatres au début du XXe siècle, et devenus "Art asilaire".

          Et voilà qu'avec l'avancée de ce siècle, s'éveillait l'intérêt humain, psychologique et collectionneur de gens comme Arnulf Rainer… Que des peintres (Max Ernst, Paul Klee, Kubin…), des écrivains et des poètes (André Breton, Henri Michaux…) émus par l'ouvrage de Marcel Réza, "L'art chez les fous", et surtout par celui de Prinzhorn "Expressions de la folie" ; considéraient "comme leurs pairs", ces créateurs inconscients d'avoir du talent, et "qui s'étaient mis à l'ouvrage, en toute ignorance, derrière les murs de leurs asiles". Au fil des années, l'"Art brut" résumait ces intérêts et ces passions et devenant "histoire", se retrouvait muséifié par celui qui l'avait sorti de son anonymat…

          Mais, sous la houlette d'Alain Bourbonnais, Michel Ragon, Roger Cardinal, Madeleine Lommel, etc., la seconde moitié du siècle voyait apparaître au grand jour, d'autres créations aussi étranges, aussi puissamment psychologiques, voire psychanalytiques. Ces nouveaux passionnés tentaient de les organiser ; de canaliser sous de nouveaux vocables, leur foisonnement anarchique : Avant et indépendamment de tout le monde, Candide installait dans son Petit Musée du Bizarre, des œuvres d'Art populaire paysan. En 1975 était inaugurée à Lausanne, la Collection de l'Art brut et la Neuve Invention, Jean Dubuffet ayant autorisé le transfert des œuvres qui, jusque-là, " vivaient " rue de Sèvres à Paris.

          Puis, vinrent les années 80 : 1983, naissait La Fabuloserie. 1986, l'Aracine installée à Nogent-sur-Marne, devenait officiellement musée ; et la Halle Saint Pierre abritait désormais le Musée Max Fourny d'Art naïf. 1989 le Site de la Création franche prenait corps à Bègles et dix ans plus tard devenait Musée de la Création franche. Leur succédaient, les complétant, se chevauchant ou prenant quelque distance, l'Art cru Museum à Monteton puis à Bordeaux ; l'Art en Marge à Bruxelles ; l'Art en Marche à Lapalisse et Hauterive. Plus éclectique, la Collection Cérès Franco d'Art contemporain à Lagrasse… d'autres moins grands, moins connus… Tous aussi passionnés et passionnants.

          Le temps a passé. L'un après l'autre, ces musées fêtent leurs vingt ans. L'Art singulier ou Art hors-les-normes a pris le pas sur l'Art brut, ou le côtoie, puisque décidément il refuse de disparaître ! Dans l'intervalle, sont nés, sont morts, ou continuent leur démarche quasi-militante de vulgarisation, des festivals consacrés à ces créations marginales. Aujourd'hui, la Singularité galope, évolue, se rapproche de l'Art contemporain… Attendons !

Jeanine RIVAIS

 

BANNE 2009

VOUS AVEZ DIT SINGULIERS ? HORS-LES-NORMES ? CONTEMPORAINS ?

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          De quels noms ne les a-t-on pas traités, depuis qu'ils ont été dénichés derrière des murs jusque-là bien clos ? Ils ont été, tour à tour ou en même temps, asilaires, bruts, singuliers, hors-les-normes, outsiders… marginaux toujours. Imperturbables, ils ont avancé ! Ils ont conquis géographiquement et picturalement, un champ de plus en plus vaste. Et un jour, à la fin du XXe siècle, ils sont arrivés à Banne.

          Une fois là, il s'agissait de conquête, dans cette région aride, où les points culturels sont éloignés les uns des autres, et pas toujours prêts à accepter ces créateurs étranges, non-conventionnels ; bousculant tout classicisme par leur dynamique picturale, leur colorisme exacerbé, leurs déséquilibres et leurs dissymétries chaotiques, leurs expressions à la fois vraies et fictionnelles… Rêveurs, naïfs, bouleversants, provocateurs, dans l'urgence toujours. Proposant des oeuvres où l'on perçoit, plus qu'ailleurs peut-être, la force du dialogue entre eux et leur production souvent indiscrète car elle révèle crûment leurs combats.

          Au demeurant accueillants, éclectiques, puisque depuis deux ans, dans le cadre de "Bann'Art", un nouveau label jusque-là antithétique, a rejoint les leurs. Que finalement, eux, les " oubliés " de l'Art contemporain, ils ont sans états d'âme, accepté de côtoyer ceux qui s'en réclament. Et que, désormais, sans hiatus, parfois même avec des airs de famille, les uns et les autres sont prêts à assumer la mosaïque des peintures et des sculptures artistiquement enchaînées comme les rimes assonantes ou volontairement dissonantes d'un poème… Désormais, donc, ayant banni les chapelles, les labels, les appellations de moins en moins contradictoires, ils occupent et se partagent des espaces aux noms à la fois chargés de quotidien et de rêve : la Salle des fêtes, les Ecuries, la Maison de la Cheminée et la Grotte du Roure.

          Subséquemment, le Festival de Banne est devenu en une presque décennie, sous la houlette de sa fondatrice, Marthe Pellegrino, et de son maire et complice, Jean-Claude Crégut, le haut lieu de la création dissidente, celle qui emplit d'admiration et de plaisir, le cœur des visiteurs. Une manifestation dont, chaque année, le public toujours plus nombreux, et les artistes invités, lisent à regret le mot "fin". Une fin qui n'en est pas une, heureusement… A l'année prochaine !

Jeanine RIVAIS

 

BANNE 2010

BANNE : AU RENDEZ-VOUS DES INCLASSABLES.

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          Classer les inclassables, n'est-ce pas ce qu'ont essayé de faire ceux qui, un jour, sont allés chercher les œuvres de pauvres êtres créant jusque-là "en toute ignorance derrière les murs de leurs asiles"* ? Pour s'apercevoir qu'ils venaient d'ouvrir la boîte de Pandore ! En effet, plus le temps passait, plus éclataient nombreuses, les variantes de ces créations "populaires", "naïves", "brutes", etc. ; plus surgissaient les passions, les humeurs, les désarrois et les bonheurs… de créateurs autodidactes venus de tous les horizons. Dès lors, aussi imaginatifs qu'aient pu être les passionnés de cet art (ces arts), s'obstiner à les classer, devenait parfaitement utopique ! D'autant que, bien vite, se sont greffés sur ces productions, des gens bardés de diplômes des Beaux-Arts, lassés des phénomènes de mode, désireux d'en désapprendre les consignes et les orthodoxies ! De nouveau, la houle a enflé ; les labels se sont multipliés ; les œuvres ont été muséifiées, exposées ; des festivals s'en sont emparés…

          Et un jour, Banne a émergé de ses collines, où Marthe Pellegrino, ayant compris que la force créatrice et la richesse d'un groupe tenait à son métissage, est devenue partie prenante de cette gageure. Laquelle consistait à regrouper des paradoxes, exalter des antithèses, pointer des ressemblances, encourager des différences : générer une dimension collective. "Bann'Art, Festival d'Art singulier" était né. Qui explora un monde fascinant et encore méconnu dans la région, d'une créativité hors de toutes les normes et les schémas fixés par la société contemporaine.

          Mais à se refuser à tout classement, à se faufiler entre les définitions avec les parcours atypiques de ses protagonistes, Banne a attiré une nouvelle frange de créateurs.

          Des gens dont, également, la force de l'oeuvre réside dans son inventivité tout à fait personnelle dans les sujets représentés, son affranchissement à l'égard des normes culturelles, sa désinvolture, voire son irrespect ! Des peintres et des sculpteurs qui, bien que ne se situant pas dans les arcanes de l'officialité ne se veulent pas non plus tout à fait marginaux. Nouveau melting-pot. Banne est alors devenu "Festival d'Art singulier-Art d'aujourd'hui".

          Et c'est, désormais, plus que jamais, un joyeux méli-mélo de représentations de mondes intérieurs, psychiques ou quotidiens ; d'univers traversés de couleurs chatoyantes et chaudes, ponctués d'humour ou de mal-être. Jouant parfois avec les mots comme pour illustrer la peinture tout en la prolongeant…

          Envahissant deux fois par an les ruelles du village. Attirant, sous la bannière de sa Présidente et du Maire Jean-Claude Crégut, une foule de plus en plus nombreuse et intéressée. Faisant de Banne, ainsi devenu un formidable levier à faire émerger des ressources picturales inattendues, un lieu à la fois de différence, de persistance, d'innovation et de mémoire.

Jeanine RIVAIS

**Max Ernst, Paul Klee, Kubin, découvrant l'Art asilaire, à travers le livre de Prinzhorn " Expression de la folie ".

 

BANNE 2011

FIXER LE FIL DE SON HISTOIRE

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          Depuis la nuit des temps, le fil a fait partie de la vie des humains. Alors que se sont développées des civilisations fondamentalement différentes, ce mot a pris paradoxalement des connotations très voisines : Dans la religion bouddhique, les fils qui composent le tissu du monde sont les cheveux de Shiva. Chez les Grecs, filer et tisser sont des occupations divines pour lesquelles Athéna est sans rivale. Chez les Dogons, le métier à tisser est lié à la vie, à la mort, à la résurrection… De la légende d'Arachné à celle de Pénélope ; du tissage cosmique à celui du plus modeste tapis, il faudrait en évoquer toutes les variantes à l'aune infinie de l'univers.

          Les mythes nous enseignent que la chaîne est le transcendant, le masculin, la lumière directe, solaire. Que la trame est l'horizontal, les évènements, l'humain, le féminin, la lumière réfléchie, lunaire. Que la destinée de chaque être vivant se déroule au fil des jours et des saisons, au rythme de la course du soleil et de la lune qui déterminent les calendriers…

          Chaque peuple enrichit l'humanité par ses traditions, ses légendes, son histoire, tout ce qui tisse sa culture originelle. Les philosophes, les écrivains… ont de tout temps réfléchi sur le tissage lié à la vie ; et affirment que, dans tout écrit, le langage "tisse les mots" qui déroulent son histoire ; tel Shakespeare affirmant que "la trame de la vie est un fil où s'entrelacent le bien et le mal"… Et nul n'ignore que le mot "texte" a pour origine le latin " textus " qui signifie "tissu".

          Chaque individu vit dans le temps réel ou imaginaire de son histoire, naît, reçoit un nom, personnalise un espace. Chaque évènement, heureux ou malheureux, est l'un des maillons qui constituent les fils de sa vie. A mesure qu'il vieillit, il évolue, agrandit son espace, repousse grâce à son imaginaire, les limites de la réalité. Ainsi avance-t-il, cherchant son identité.

         ppliquées à l'Histoire, ces définitions constituent un indestructible passé qui a déposé ses strates à destination des temps à venir : la broderie dite "Tapisserie de Bayeux" est la mémoire du XIe siècle… Les bas-reliefs, peintures, papyrus, parchemins, livres … relient les fils de l'Humanité. Du va-et-vient du style d'un boustrophédon* aux têtes d'impression d'une imprimante, combien de textes en ont tissé les réseaux infinis, destinés à fixer les règles de fonctionnement des sociétés humaines, ou d'en jalonner le progrès ? Car le progrès s'est mis au service de toutes les disciplines déroulant l'écheveau de l'aventure terrestre…

          Rapportées au quotidien d'un individu, à ses aventures, ses bonheurs ou moments difficiles, les réalités naturelles qui les jalonnent trouvent souvent leur définition dans des expressions populaires imagées, directement liées à ce quotidien : "Etre dans de beaux draps", "La vie ne tient qu'à un fil", un couple "se raccommode", une relation "s'effiloche", on peut "tisser des liens humains", "une intrigue se trame"… Plus intimement, que devient ce mot pour quiconque affirme que l'enfant "se file" dans le ventre de sa mère, jusqu'au moment où elle "coupe" le cordon ombilical ?

          N'est-ce pas tout cela à la fois et quelque chose de complètement différent qui guide la main et l'esprit des tisseuses, brodeuses, couseuses, pour lesquelles la notion de fil est à appliquer doublement ? Au-delà du côté conceptuel, n'ont-elles pas le sentiment de créer des univers qui les protègent et dont, en contrepartie, elles vont prendre soin ? Et encore la plupart d'entre elles créent-elles à partir de fils achetés prêts à l'usage. Mais que dire des tisseuses de la Cordillère des Andes, de l'Afrique profonde… qui filent la laine de leurs moutons ; cueillent les plantes, les rouissent, les teignent, avant de les tisser ? Ces femmes -puisque la plupart du temps il s'agit-là d'un travail féminin- ressentent profondément, par la transmission naturelle et l'immutabilité de leurs gestes, de leurs attitudes, qu'elles "appartiennent" à une tradition ancestrale. Pour elles, tisser le fil, c'est créer une matière, concrétiser leur "histoire" au milieu de l'inconnu. D'où l'exigence d'une extrême concentration sur elles-mêmes, une intimité, une résonance entre la matière et leur vie, des moments de magie où tout est cohérence. Tisser, est pour elles, un moment de recouvrance, de reconnaissance personnelle : les mains créatrices, les pieds au sol, et la tête dans les nuages, en somme. Par ailleurs, consciemment ou non, aucune n'oublie la symbolique véhiculée par l'aiguille qui va forer un passage, pénétrer dans une intimité délimitée par le fil, "fouir" un territoire. Geste chaque fois générateur de la plénitude du corps, qui "rit" de la volupté des cellules satisfaites. Car, toutes rêvent de toiles, certes, mais aussi de sacs, de petits objets, poupons ou doudous qui les ramènent vers l'enfance, vers les câlins de la mère, vers un univers cotonneux intime, générateur de sensations tactiles autant que visuelles ?... Et puis, lorsque leurs doigts piqués, blessés à force de tirer ou enfoncer l'aiguille, deviennent douloureux, comment ne penseraient-elles pas à ces mains appartenant au passé, qui ont ravaudé, travaillé de manière besogneuse ; et à la chance qui est la leur, de pouvoir transformer cette souffrance en plaisir créatif ?

          Par contre, n'est-il pas a priori réducteur de résumer la création d'un artiste aux seuls fils de trame et de chaîne ? Alors que son imaginaire fuse de tous côtés, en tous sens, se cherche, se diversifie et se différencie d'une œuvre à l'autre ? Que le fil de son aventure est par définition indompté, chaotique, où se mêlent hasard et volonté, noir psychologique et vive lumière ? Et cependant, tout artiste n'est-il pas une sorte d'être hybride dont la double identité est source de perpétuel auto-questionnement, puisqu'il est partagé entre le fil de sa vie personnelle et celui de sa création qui en découle bien souvent, ou en témoigne ? Qu'il faut parler à son propos, de déchirement et d'enrichissement permanent des deux versants de son vécu ; de cette dualité qui lui permet de tisser à la fois le fil de son histoire réelle, et l'enrichir des nuances de la fiction. Sans oublier que parfois, une œuvre magistrale naît de son imaginaire conjugué à celui d'un autre : qui n'a admiré les manuscrits où scribe, poète, enlumineur, ont, pour témoigner de leur temps, entremêlé leurs interventions, amenant l'ouvrage à une parfaite osmose entre la façon de "tisser le texte", entrelacer les arabesques : écrire et broder pour l'éternité ? C'est par l'infinitude de ces symboliques que tout se mêle et se démêle dans ces vies hors du commun ; que des fils se nouent et se dénouent. D'où cette intuition d'être des passerelles, d'assurer le lien d'un point à un autre, d'un temps à un autre : perpétuer le passé, et œuvrer, imaginer, fantasmer vers l'avenir. Partir de la tradition, et innover pour chercher leur identité. Fixer le fil de leur vie, de leur histoire.

 

          Le Festival de Banne a bien compris cette démarche qui, deux fois l'an, donne à des artistes souvent inconnus, la possibilité de participer à cette grande chaîne, dont ils deviennent les maillons modestement ajoutés un à un. Maillons auxquels s'attachent, avec toutes les particularités évoquées plus haut, certaines créatrices d'œuvres de textile, qui trouvent périodiquement en ces lieux, un accueil les reliant sans distinction, aux peintres et sculpteurs.

          Tous ensemble, donc, filant, tissant, fixant le fil de leur histoire…

Jeanine RIVAIS

BANNE 2010 ENCORE (second festival de l'année)

HEUREUX QUI, COMME ULYSSE…

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Depuis le XVIe siècle, le poème de Du Bellay sert de référent à quiconque part pour un voyage dont l’impact peut changer sa vie, qu’il soit physique, culturel, cultuel, voire intérieur. Pourtant, seuls, les deux premiers vers,

         "Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,

          Ou comme celui-là qui conquit la toison…"

impliquent admiration, nuancée d’une petite pointe de jalousie. Le reste n’est que regret, lamento de l’exil. Rien à voir avec le plaisir de voyager, partir à l’aventure, se fondre dans l’inconnu.

          Mais, d’abord, qu’est-ce que voyager ? Chacun sait bien que, pour voyager l’esprit ouvert, il faut ""être jeune" et disponible, et qu’être jeune est une inclination d’esprit bien plus qu’une question d’âge. Jeune, Du Bellay l’était. Mais assurément pas dans la bonne inclination d’esprit, puisqu’il eut besoin, pour affirmer l’importance de son propre périple, d’évoquer deux grands voyageurs de la mythologie grecque, Ulysse et Jason. Regrettant même, de ne pouvoir bénéficier de l’aide des dieux qui avaient accompagné le périple de ses deux exemples ; l’un, héros de l’Odyssée d’Homère, l’autre menant l’expédition des Argonautes à la conquête de la Toison d’or.

 

                Quel que soit le parcours du voyageur du XXIe siècle, il est différent de ceux du siècle de Du Bellay, beaucoup plus large, dans l’espace et le temps. Mais, indépendamment de l’époque, qu’attend de son voyage, celui qui s’en va vers "ailleurs" ? Que pense-t-il découvrir ? Que découvre-t-il ? Comment est-il prêt à accueillir ce qu’il découvre ?... Quelle ouverture ou quels empêchements, sa propre culture lui confère-t-elle ? On a depuis toujours glosé sur les gens emportant dans leurs bagages ce qu’ils ont de plus familier (nourriture, etc.), empêchés qu’ils sont, d’accepter ce qu’ils ne connaissent pas. De là, un fort sentiment d’échec s’ils ne retrouvent pas la même chose "ailleurs".

          Et pourtant, "raconter son voyage", c’est mettre en avant, parfois, les savoirs que l’on a emportés avec soi afin d’établir des comparaisons. Mais surtout, c’est énoncer ceux que l’on a acquis, ou que l’imaginaire a brodés à partir de la réalité. C’est tenter de faire partager à autrui toutes les émotions, les plaisirs, les chagrins ou les peurs que l’on a éprouvés ; retrouver les temps que l’on croyait forts et qu’on a oubliés, décrire ceux que l’on avait pris pour des petits riens, qui jaillissent de la mémoire, et seront dans le futur de précieuses réminiscences. D’où il faut conclure qu’il y a autant de réponses que d’individus.

 

          Et, peut-on mettre sur un même plan, les grandes expéditions (Christophe Colomb, Amundsen, Lord Shackleton…) qui sont des voyages où chacun sait, en partant, qu’il met en jeu  sa vie ; et le voyage du particulier qui, où qu’il aille, reproduit des schémas tutélaires ? L’image de la tempête, l’excitation de la découverte, peuvent-elles procurer semblable agitation intime, semblable sens du danger, semblable appréhension des leurres et des illusions ? Subséquemment, comment comparer la forme et la place des récits de voyages impliquant des découvertes, foulant des espaces vierges, l’impact qu’ils peuvent produire sur leurs lecteurs ; avec une narration aussi imagée soit-elle d’un voyage ordinaire ?

          Existe-t-il, en somme, un art de voyager ? Un art de conter son voyage ? Et, plus intense, un art de transmettre le point crucial où un périple atteint la puissance d’une odyssée intérieure ?

 

          Odyssée intérieure : Sans se comparer à Bouddha, aux Sages qui ont enseigné à travers le monde, ou à des êtres d’exception comme Martin Luther King et son "I have a dream…", quel être ne s’en est un jour allé au-delà du rêve où personnages, décors et intrigues sont créés par son subconscient ? Qui ne s’est un jour coupé du monde pour se plonger dans une "histoire" ? Au cours de laquelle il contrôle à son gré sa propre personne, construit sa propre intrigue, son propre décor en faisant appel à son imagination ou ses souvenirs, et surtout à son conscient ? Où il est seul maître de l’aventure qu’il "vit" ? Où il décide de l’évolution de l’action et de son déroulement à la loyale ou par trahison ; par grandeur ou décadence, etc. En somme, une histoire où l’individu peut, selon son caractère, se rabaisser, se satisfaire ou se surpasser, dans un scénario qui, pendant qu’il "vit en autarcie", lui est une réalité. Ainsi, pour revenir à Du Bellay que préoccupe essentiellement le voyage intérieur poétique, celui-ci est surtout une quête de l’infini. Une fuite et un refus du monde réel. Le poète, en effet, est une sorte de voyageur qui cherche la profondeur intime des mots, les associations concordantes ou dissonantes des termes… Il est créateur d’un univers de lieux mentaux. Sa quête est de liberté, de révolte, de subversion contre des formulations banales.

 

                Mais s’il en va ainsi des poètes, chez les artistes, plasticiens de tous horizons, qu’en est-il ? Eux qui, par excellence, captent à travers leurs œuvres, l’appel puissant des profondeurs de leur être ? Qui, bien souvent, revenus de leurs illusions sur le monde réel, partent sans relâche à la recherche d’eux-mêmes ? Qui, -il s’agit bien sûr, des "authentiques créateurs", pas des faiseurs- au lieu de refouler leurs fantasmes, les fixent sur la toile, les gravent dans la terre, le bois, la pierre…? Qui vont parfois si loin dans ce voyage, que ne plus créer leur est impensable, voire mortel ; et que créer les entraîne dans un véritable traumatisme sans échappatoire… ?

 

             Car la création artistique ne peut se réduire à une simple imitation du réel ou la transcription d’une émotion. Elle se doit d’aller au-delà de la reproduction de formes éculées, parce que trop souvent ressassées. D’imaginer, pour traduire les fantasmes les plus intimes, des formes inédites et personnelles. En même temps, peintre ou sculpteur se doivent de continuer au-delà du simple "dit" personnel, pour élargir leur œuvre, l’universaliser. S’exiler, en quelque sorte comme le fit Du Bellay, même à leur corps défendant. Revenir d’assez loin pour transmettre tout le poids de ce périple. Et c’est lorsque le "paysage mental" ainsi exploré est extériorisé, qu’il prend son caractère magique, et devient celui du visiteur.

 

          Dans ces conditions, les artistes "voyagent-ils" par leurs créations. Déjà, et indépendamment d’eux, l’art a toujours voyagé. Au-delà des flux migratoires emportant à l’aube de l’humanité les premières manifestations d’imaginaires puissants ; au-delà des mariages princiers échangeant les plus belles marques de leur civilisations respectives… les vainqueurs ont toujours rapporté chez eux les trésors artistiques des vaincus (pensons aux dieux d’or des Incas dérobés par les Espagnols ; à Napoléon et aux Anglais pillant les mânes des pharaons ; sans oublier les nazis volant par trains entiers les œuvres les plus célèbres d’Europe…) Heureusement, l’art voyage également au gré des expositions, dans des itinéraires qui dépassent parfois l’imagination ; telles les fresques de Stabine exhumées naguère des cendres du Vésuve, et revenues à Ravenne, en notre fin de décennie, via Hong-Kong, Saint-Pétersbourg, Washington et l’Autriche…Et l’on pourrait à l’infini multiplier les exemples…

          Si les œuvres voyagent, comment les artistes voyagent-ils ? N’est-ce pas, justement, au cours des expositions, une fois leurs œuvres achevées, par leur désir de prendre à témoin le visiteur de la richesse de leur imaginaire ? Du grand don de soi que représentent leurs créations ?

          Et puis, se retrouvant côte à côte en un même lieu, leur rencontre ne s’articule-t-elle pas autour d’un désir commun de parler de leur sentiment d’évasion dans la création ; de la perte de soi et du témoignage de cette perte ; de la façon de se retrouver au bout du rêve éveillé, concrétisé et confié au regard des autres créateurs ?

         Et n’est-ce pas, pour eux, chaque fois, une obligation de se remettre en cause, que ces "regards" croisés tellement différents ; ces patchworks d'expressions constructives, proposés au gré de ces rencontres si particulières ; ces talents qui s’illustrent à travers les questionnements profonds de leurs vies fantasmées ; ces interrogations sur la sincérité, l’authenticité de leur œuvre, à partir de leur moi profond étalé aux yeux de tous ; ces face-à-face fantasmagoriques, comme autant de façons de lutter contre la peur et la mort ?

 

                Depuis près d’une décennie, les artistes qui se succèdent au Festival de Banne, à l’invitation de sa fondatrice Marthe Pellegrino, ne sont-ils pas, pour la plupart, les illustrations complexes et vivantes de tous ces questionnements ? Gageons que, comme les manifestations précédentes, 2010 apportera dans ce village son lot annuel de bouffées délirantes, de plénitudes apaisantes, de cassures tourmentées, de voyages intérieurs multiformes ! "Heureux [ceux] qui, comme Ulysse" vogueront vers tous ces créateurs, familiers ou inconnus ; " Heureux " ceux qui, comme Jason, venus parfois de fort loin, emporteront, chez eux, au bout de leur voyage, quelque magnifique… toison d’or !

 

Jeanine RIVAIS

BANNE 2011

TETES A TETES INTRA-MUROS, UN VERITABLE CASSE-TETES !

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          L'expression "Tête à tête" est généralement employée au singulier, et développe l'idée de conciliabule ; d'intimité entre deux personnes, de complicité, de légèreté des échanges…

 

          Pourquoi, alors, lorsque quelqu'un décide de lui mettre la marque du pluriel, cette expression semble-t-elle intuitivement introduire une notion de confrontation ? De moments où plusieurs personnes pourraient discuter de questions difficiles, d'énonciations fondamentales, de défiances dialoguées, de rappels impératifs de thèmes à explorer ? D'un temps pour les différents interlocuteurs de formuler leur propre pensée, la proposer par rapport à d'autres, et analyser des sujets ou des créations extérieurs à eux-mêmes. De moments aussi où penseurs, écrivains, artistes… peuvent être amenés à interroger leurs opinions, leurs œuvres, à s'interroger par rapport à elles.

          La suite peut alors relever du jeu, un jeu sérieux, vital parfois, porteur de sens pour son auteur. Et l'expression devient "Tête à têtes" s'il considère "ses" œuvres de quelque nature soient-elles (écrits, peintures, sculptures…) ; ou "tête à tête" s'il estime que l'ensemble constitue une œuvre unique.

 

          Pour le penseur, le philosophe, le cheminement s'articule sur une réflexion philosophique, métaphysique, politique… en lien avec le passé ou un éventuel futur, avec l'actualité, les problèmes sociaux, les doctrines spirituelles et les différentes opinions. Il s'interroge sur les causes et la manière dont son oeuvre est née et s'est imposée à lui ? Il questionne l'Histoire, les conditions de tous ordres dans lesquelles sa pensée a pris corps. Tout cela par rapport à sa propre histoire.

 

          Pour l'écrivain, il s’appuie sur la pensée de Foucault et sur son célèbre texte "Qu’est-ce qu’un auteur ?". Il interroge la "fonction de l’auteur" et ce qui l’accompagne, à savoir l’œuvre : "Le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier…. La fonction auteur est donc caractéristique du mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société". Une fois posée cette définition, il lui faut, aujourd'hui, passer par l'affirmation dogmatique de Pierre Michon, écrivain et théoricien : "A mon sens, le roman long, romanesque, sans excipient, puissant sans bavardage, a été mené à son terme au vingtième siècle dans des expériences comme celles de Joyce ou Faulkner, qui ne sont plus faisables. Ils ont mené le genre à sa dernière perfection. Nous vivons un temps d’épigones de ces gens-là, bien sages, bien pensants, bien obéissants, bien révolutionnaires, qui sont tellement en dessous de leurs modèles".

          Il se doit donc, désormais, d'avoir l’ambition de proposer un autre regard sur la littérature, une manière révolutionnaire de présenter son œuvre littéraire. Il cherche en effet à établir des relations entre des domaines que tout sépare : l'attention, la connaissance intime de soi et l'imaginaire ; la littérature et la quotidienneté ; l’absence de concessions et la simplicité ; la créativité et le public ; l'originalité …

 

          L'originalité, le pouvoir de dépasser les sentiers battus, s'engager dans une voie pas toujours facile : pour ce faire, il va questionner –comme l'ont fait, en particulier, les auteurs du Nouveau Roman- la place de l'intrigue, casser la continuité littéraire, mettre en cause l'étoffe des personnages, etc. Dominer subséquemment une sensation de malaise et d'insécurité face à une route inexplorée. Mais aussi, finalement, ressentir le plaisir d'être allé "au-delà" !

          Quant à l'artiste, peintre ou sculpteur, comment vit-il son tête à tête avec "son" oeuvre, son tête à têtes avec "ses" créations ? Pour lui, -contrairement au penseur ou à l'écrivain qui créent dans le silence de leur bureau, et ne connaissent la confrontation avec le lecteur qu'indirectement et parfois bien longtemps après la gestation de leur ouvrage-, sortir de son atelier signifie parler et dialoguer directement avec le public, parole et dialogue ayant une importance capitale, renouvelée à chaque exposition, chaque festival ! Il doit donc instiller dans cette création, beaucoup de conviction, beaucoup de gravité, mettre à jour tout son talent. Il sait qu'il lui faut évoluer sans cesse s'il veut que son art soit compris et établisse la communication avec les autres. Il ne peut donc se permettre un art qui ne ferait plaisir qu'à lui-même. Ceci supposant néanmoins l'absence de banalité ; impliquant au contraire la volonté de se dépasser, la conscience d'être une partie –même infime- de l'univers. Son rapport entre lui et les autres (son tête à têtes) ne peut donc être épisodique, il doit correspondre à une relation profondément intériorisée. Sachant que le spectateur est actif dans l'appréciation de l'œuvre et son appropriation, -même si sa volonté, ses connaissances acquises, sa dépendance des contextes, son intelligence, sa compréhension, sa sensibilité ; en un mot sa subjectivité l'empêchent de l’atteindre entièrement- ; il faut lui donner à voir, entendre, l'ensemble devant l'amener à la réflexion. L’approche de ce spectateur étant aussi fonction de la forme de l’objet créé. En effet, il doit s’adapter au support artistique choisi par l’artiste. Puisque toutes les œuvres ne lui sont pas également accessibles ; qu'il peut éprouver du plaisir esthétique là ou un autre éprouvera du dégoût ou de l’incertitude, -ou l'inverse- ; il sera amené à s’interroger non seulement sur l’œuvre elle-même, c'est-à-dire sur le contexte de création, la psychologie, etc., mais aussi sur ce qu’évoque pour lui l’œuvre d’art par rapport à cette subjectivité évoquée plus haut. Ceci l’amènera à se poser des problématiques en relation non seulement avec cette création précise, mais plus généralement par rapport à l’art.

 

            Alors, "tête à tête gracieux", "têtes à têtes" rigoureux, "tête à têtes" philosophique… "tête à têtes" intra-muros de l'artiste avec ses œuvres ou à l'extérieur avec son public… que choisir ? Quel casse-…tête !

Jeanine RIVAIS